interview

Rudi Vervoort: "Le risque que les grands groupes quittent la marque Bruxelles ? Je n'y crois pas"

Le ministre-président bruxellois Rudi Vervoort (PS) ne considère pas qu'il y a eu un accord dans le dos de Bruxelles dans le cadre de la répartition des moyens européens pour la relance économique.

La décentralisation évoquée par son président de parti dans nos colonnes la semaine passée n'inquiète guère le ministre-président bruxellois. Avec ce flegme qui le caractérise, Rudi Vervoort assure qu'aucun accord n'a eu lieu dans le dos de Bruxelles concernant la répartition des moyens européens pour la relance économique.

Semaine difficile pour le ministre-président bruxellois. La Région-Capitale peine encore à éteindre l'incendie allumé à la suite de l'accord interfédéral sur la répartition des subsides "relance" accordés par l'Union européenne. Un peu moins de 6 milliards dont quelque 400 millions atterrissent dans les bourses bruxelloises. Un résultat décevant jusque dans l'esprit d'Ecolo pourtant en majorité au fédéral et en Région bruxelloise. Rudi Vervoort (PS) revient sur l'épisode. Ainsi que sur les propos marquants de Paul Magnette dans nos colonnes le week-end dernier.

A-t-on oui ou non négocié dans le dos de Bruxelles ? "Non, la dynamique n’était pas du tout celle-là", répond-il en soulignant le caractère "apaisé" du dialogue piloté par le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld). Il explique. On résume. Au départ : quatre clés de répartition des subsides plus ou moins avantageuses pour l'une ou l'autre Région et/ou Communauté. "On a conclu un accord politique pour une base de négociation à 443 millions pour Bruxelles", dit le socialiste. Qui sort avec 50 millions de moins, répondons-nous. "Au final, la diminution est proportionnellement la même que pour les autres entités, réplique Rudi Vervoort avec le flegme qui fait sa marque. Mon malaise, c’est cette expression qui sort de nulle part pour critiquer Bruxelles en donnant l’impression qu’on avait négocié sans que personne ne soit au courant."

Mais cette dramatisation! Je l’ai dit à Ecolo, demander la convocation d’un gouvernement par un tweet, franchement… j’ai un téléphone."

Visé : Ecolo. La ministre fédérale Zakia Khattabi qui s'est interrogée sur Twitter avant que les Verts du gouvernement bruxellois ne réclament une réunion de l'exécutif pour clarifier. Jeu politique ? "Ce n’est pas bon pour Bruxelles, commente Vervoort. On donne le sentiment d’une Région qui n’a pas su négocier alors qu'on s’est inscrit dans un processus adopté par une majorité". Dont les Verts font partie, sous-entend-il sans les nommer. "Si j’avais pu prendre un milliard je l’aurais pris. Mais cette dramatisation! Je l’ai dit à Ecolo, demander la convocation d’un gouvernement par un tweet, franchement… j’ai un téléphone. Cela met tout le monde en difficulté."

Il ajoute avoir "un peu bondi" en lisant les "analysekes" concluant que la Flandre avait gagné le pactole dans cette négociation. Il dit : d'aucuns ont oublié un peu vite que Région et Communauté flamandes ne faisaient qu'un, qu'une partie des subsides alloués à la Flandre irait à Bruxelles (premières estimations, 37 millions d'euros) tout comme 25% de la manne de la Communauté française qui gère l'enseignement francophone de la capitale.

"Washington DC, l'exemple à ne pas suivre"

OK, mais que va faire Bruxelles de ces 395 millions ? Et plus largement qu'attend le gouvernement bruxellois du plan de relance? Il attaque sa réponse par les mesures de soutien urgent qui selon lui, devront se poursuivre au-delà de l'opération de vaccination "pour remettre certains secteurs sur les rails". Même si "on le sait, on aura sans doute financé des entreprises qui sont en état de faillite".

Il nous renvoie aux projets de relance mis sur la table par son gouvernement. On y trouve de la rénovation du bâti, le renforcement des infrastructures hospitalières, la fin progressive des véhicules au diesel à la Stib, une gestion plus efficace des flux de circulation ou le développement de pistes cyclables interrégionales.

On en arrive aux propos de Paul Magnette prônant la décentralisation (notamment de l'administration de la Fédération Wallonie-Bruxelles), mais aussi pourquoi pas dans le secteur privé. "Que demain, les besoins en surface de bureaux diminuent, oui. Mais que les grands groupes quittent la marque Bruxelles, je n’y crois pas", réplique Vervoort. Que son président de parti plaide pour qu’une partie de l’activité quitte la capitale, cela ne l'embête pas plus que cela ?, demande-t-on. "Évidemment que ça m'embête. Il n’est pas le seul à le dire." Regain de régionalisme wallon au PS ? "Que maintient-on comme liens entre francophones, voilà le vrai débat. Nous, Bruxellois, nous ne sommes pas demandeurs de quoi que ce soit, si ce n’est d’améliorer le fonctionnement global. Je ne veux pas d'un modèle bruxellois inabouti ou bancal."

À cet égard, Washington DC est l’exemple de ce qu’il ne faut jamais faire : une ville gérée par d’autres, qui n’a pas de représentants et qui donc n’existe pas.

Rappelant le soutien wallon au refinancement de Bruxelles, il avance que le communautaire "reste un marqueur important de l’histoire politique de ce pays". "Plus que le régionalisme". "Il ne faudrait pas que deux grandes communautés en arrivent à se dire qu’elles vont se partager la capitale. À cet égard, Washington DC est l’exemple de ce qu’il ne faut jamais faire : une ville gérée par d’autres, qui n’a pas de représentants et qui donc n’existe pas. Le résultat, c’est la cruelle réalité de Washington en matière de sécurité, de pauvreté. Une catastrophe. Quand je lis qu’il faudra payer la Belgique à quatre en fusionnant les 19 communes, je comprends qu'il y aurait un accord entre les deux communautés et que Bruxelles paiera l’addition (il rigole). Non, ça ne marche pas comme ça." Le débat institutionnel est-il lancé au PS? "Pas que je sache", avoue Vervoort.

La Belgique à quatre : pour ou contre ? "Le modèle affiche une simplicité apparente mais resteront les questions qui fâchent : l’argent. Et si on adopte un système ou chacun a le retour de ce qu’il produit ? Je ne vais pas dire que Bruxelles deviendrait Monaco, ce serait présomptueux, mais j’ai quelques doutes. Sur papier, le modèle à quatre, c’est bien, mais il va remettre sur la table une série de questions qui risquent de fâcher les Flamands…" Comme ? "La parité au gouvernement bruxellois, leur surreprésentation à la Région". L’accord du gouvernement fédéral prévoit bien qu’il n’y ait aucun tabou en matière de réforme de l'Etat, place-t-on. "Je ne crois jamais à ça", dit Vervoort.

"De l'hypocrisie sur la taxe kilométrique"

Parlons taxe kilométrique. Ce projet qui serait à l'origine de la faible part reçue par Bruxelles dans le plan de relance, selon des élus de l'opposition. "Ce sont des élucubrations", soupire le ministre-président. Tout de même, est-ce que certaines politiques écologistes n'isolent pas Bruxelles ? "Le résultat des élections de mai 2019 n'était pas le même à Bruxelles qu'ailleurs. Il est logique que cela se traduise dans les accords de majorité. C'est la démocratie." Sur la taxe kilométrique, il déplore l'hypocrisie de ceux, notamment le MR, qui défendaient autrefois ce projet au niveau bruxellois. Et d'évoquer le souvenir d'un débat avec les représentants des patrons sous l'ancienne législature. "L'extension de la taxe kilométrique sur les camions aux voitures était défendue par Geert Bourgeois et moi. Paul Magnette y était opposé. Ce n'est pas nouveau cette situation", relativise-t-il.

Au MR, c'était quasiment des déclarations de guerre avant même l'amorce de la concertation. Ce n'est pas respectueux dans le cadre d'un fédéralisme de coopération.

Que l'on reproche à son exécutif de soumettre ce projet à la concertation, il trouve cela "incroyable". "On n'a rien fait de manière cachée, c'était dans les programmes et l'accord de majorité. Et le modèle est amendable, améliorable", insiste Rudi Vervoort qui distingue les réactions venues du nord du pays où l'on s'est dit prêt à discuter et certaines expressions wallonnes. "Au MR, c'était quasiment des déclarations de guerre avant même l'amorce de la concertation. Ce n'est pas respectueux dans le cadre d'un fédéralisme de coopération. On peut ne pas être d'accord, mais on discute quand même. On ne peut jamais interdire à quelqu'un de réfléchir à une solution."

On demande si ce sera prêt avant ou après 2024 vu que Paul Magnette a semé la confusion. "Le processus est lancé. On travaille sur une méthode au sein du comité de concertation avec la mise en place d'un groupe de travail." On rapporte que plusieurs députés bruxellois PS font savoir partout que ce projet ne passera jamais. La vraie voix du PS ? "Je pense que quand on fait de la politique, on est dans le collectif. Après on peut avoir une opinion sur tel ou tel sujet. Malheureusement aujourd'hui, il y a de multiples canaux pour exprimer son opinion et cela flatte un peu... Mais nos balises sont fixées dans l'accord de majorité : la transition écologique ne doit pas accroître la fracture sociale."

Le véritable enjeu, c'est la compétence de participation citoyenne détenue par Alain Maron. Il faut la mettre en œuvre de façon urgente.

Alors que des dossiers comme le Bois de la Cambre ou la zone 30 crispent une part de la population, on cherche à savoir si le ministre-président a demandé à certains partenaires de calmer le jeu. "Non. La zone 30 est inscrite noir sur blanc dans l'accord. Il peut y avoir une évaluation pour certaines rues mais cela ne remettra pas en cause le principe, ça je vais être très clair. L'inversion du paradigme est une bonne chose."

On souligne l'intensification des conflits entre usagers. "Ça c'est une question de méthode, il faut donner un espace de parole à chacun. Le véritable enjeu, c'est la compétence de participation citoyenne détenue par Alain Maron. Il faut la mettre en œuvre de façon urgente. Aujourd'hui, j'ai malheureusement le sentiment qu'on est dans une concertation réactive."

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