interview

Rudi Vervoort: "Nous nous sommes enfin donné les outils pour aménager notre territoire"

©Tim Dirven

Depuis quelques semaines, Rudi Vervoort et sa garde rapprochée semblent être régulièrement sous les feux croisés, soit par voie de presse, soit sous forme d’interpellations parlementaires ciblées. Nous avons demandé au ministre-président bruxellois de répondre sans langue de bois aux sujets les plus chauds ayant rapport aux grands projets immobiliers en cours. Et ils ne manquent pas.

Il se dit que vous traînez les pieds pour délivrer les permis de la nouvelle prison bruxelloise à Haren. Info ou intox?

Intox! Les procédures suivent leur cours. En la matière, l’expérience nous apprend que l’empressement cause souvent plus de retard que l’inverse. À la Région, on souhaite évidemment que les permis tels qu’ils seront délivrés le soient avec une sécurité juridique maximale. Dans la dynamique engagée avec le Fédéral, ce serait d’ailleurs contre-productif pour la Région de freiner. J’en ai encore discuté récemment avec Jan Jambon, qui a la tutelle de la Régie des Bâtiments. Le soin de faire traîner pour torpiller, je laisse ça à d’autres…

Et concernant la reconversion des vieilles prisons urbaines de Forest et Saint-Gilles, où en est-on?

"Pour le centre Borschette, la Commission européenne devrait publier un appel à marché dans les prochains jours."

Tout ça fait partie de la même discussion avec le Fédéral, avec un calendrier de libération des bâtiments phasé sur le déménagement à Haren. C’est notamment pour cela que je vous confirme que nous n’avons vraiment aucune raison de geler la procédure de délivrance des permis. Tout temps perdu ralentit la reconversion de ces chancres urbains en un nouveau quartier de ville. Les études sont en cours. Idéalement, on espère toujours une libération des espaces vers 2020.

Sur un autre tout gros dossier, celui de l’Eurostadium, il se dit qu’on joue de plus en plus la montre pour encore pouvoir accueillir l’Euro 2020 au Heysel dans un stade répondant au cahier des charges de l’UEFA. On est encore dans les temps?
C’est la Flandre qui a la main: on reste pour le moment en attente du MER (Milieueffectrapport). Là, on peut penser, sans le confirmer, que certains ont vraiment envie de faire traîner les choses… On sait que c’est un projet qui n’a pas que des supporters – c’est le cas de le dire. Mais vu les moyens déployés par le promoteur privé, Paul Gheyssens (Ghelamco), je pense qu’on peut encore y parvenir. D’autant que la Flandre est partie prenante: elle a d’ambitieux projets, pour autant que je sache, concernant le plan de mobilité dans la zone élargie et le Ring, qui devraient favoriser une issue positive du dossier. La demande de permis d’urbanisme est en tout cas prête à être introduite.

Pourtant, certains évoquent parfois, du côté de la Ville de Bruxelles, un possible repli sur l’ancien stade Roi Baudouin si le projet d’Eurostadium capotait…

EURostadium | Ghelamco Invest revoit sa copie

Au moment où nous bouclons cet entretien sur les grands dossiers immobiliers bruxellois, nous apprenons que Ghelamco, qui a décroché le marché pour la construction du nouveau stade national et de ses abords sur le parking C du Heysel, déposera dans les tout prochains jours, comme il s’y était engagé, un rapport d’incidences environnementales (MER) revu et corrigé. La précédente version, jugée obsolète par les autorités régionales, sera donc retirée.

Pour les porteurs du projet, cette actualisation tardive ne devrait pas bouleverser l’échéancier – très serré – à tenir pour encore espérer répondre au cahier des charges de l’UEFA pour l’Euro 2020.

Pour faire quoi? Restons sérieux: qui va financer la rénovation du vieux stade? Le privé, en tout cas, ne le fera pas, vu le peu de recettes escomptées. Et je doute que la Ville de Bruxelles ait les moyens de s’offrir une rénovation sur ses deniers publics. En outre, ce serait schizophrénique vis-à-vis du projet NEO I, actuellement en cours. Unibail, le promoteur français qui pilote le consortium qui a décroché le marché, a d’ailleurs été très clair dans les contacts que nous avons eu avec lui: si le stade reste au milieu du jeu de quilles, il replie bagage. Et avec les nouveaux habitants qui vont arriver par milliers, comment gérer la cohabitation? Je n’y crois pas. Par contre, il y a une petite musique de fond qui me revient régulièrement concernant le maintien du Mémorial Van Damme au Heysel, dans un volume réduit à 20.000 places. Mais avouez que c’est beaucoup d’argent public dépensé pour un événement par an…

Tout récemment a eu lieu à la Ville de Bruxelles la Commission de concertation sur le PPAS de Tour & Taxis, autre grand foncier bruxellois dans l’actualité. On y a rappelé que c’était votre gouvernement qui avait fixé le cadre et les gabarits – jugés démesurés – octroyés au promoteur privé Extensa, propriétaire des lieux.
On n’a rien fait dans le dos de la Ville. Le schéma directeur de la zone a été fixé dès 2009, après dix ans de discussions, d’un commun accord, j’insiste, entre Ville de Bruxelles et Région. Celui-ci fixait les grandes lignes d’un copieux, c’est vrai, programme immobilier de quelque 385.000 m² visant à densifier la zone concernée. Le PPAS correspond, tant du côté du parc public que des développements immobiliers, à ce qui figure dans cet accord négocié au cours de multiples réunions bilatérales. Depuis, l’actionnariat privé concernant le futur de Tour & Taxis s’est solidement simplifié, avec un seul pilote aux commandes. Et on a aujourd’hui une vraie fenêtre de tir pour avancer.

Quelles sont vos relations actuelles avec le Maître Architecte, Kristiaan Borret, dont certains patrons privés jugent les avis et les propos tranchants? Il a toute votre confiance?

Bien sûr. Nous avons d’ailleurs renforcé ses moyens d’action. Mais je ne suis pas sourd: je sais qu’il a un caractère bien trempé. Et parfois, il vaut mieux, vu sa mission… Je veux être clair: un homme seul ne va pas décider du visage de la ville de demain ni imposer ses vues unilatérales en termes de permis. Il y a des projets publics et privés, et nous avons intérêt à ce que tous se réalisent sans tarder. Dans le second cas d’espèce, les investisseurs privés qui prennent des risques doivent être soutenus: nous sommes là – et le Bouwmeester particulièrement – pour tirer la qualité architecturale vers le haut, mais en aucun cas pour empêcher les projets de se réaliser; dans le cadre réglementaire, bien sûr. Mais je le répète: celui qui règle la facture doit conserver la capacité de décision. Et le travail d’accompagnement du Bouwmeester ne doit pas être une source de tensions et de conflits mettant à mal la pérennité des projets en cours.

Les deux projets les plus en vue que vous portez de concert avec la Commissaire en charge du parc immobilier des institutions européennes — la réhabilitation et le déménagement du centre de conférences Albert Borschette et le développement de l’îlot Loi 130, où l’on parle de tours de plus de 100 mètres de haut – ont-ils bien avancé ces derniers mois?

Les phrases clés

"Le soin de faire traîner pour torpiller, je laisse ça à d’autres…"

"Le maintien du Mémorial Van Damme au Heysel, dans un volume réduit à 20.000 places, avouez que c’est beaucoup d’argent public dépensé pour un événement par an."

 Tour & Taxis, on a aujourd’hui une vraie fenêtre de tir pour avancer."

Pour le centre de conférences Borschette, la Commission européenne devrait publier un appel à marché dans les tout prochains jours, je pense. Pour ce qui est du projet emblématique sur l’îlot 130, qui devrait devenir le nouvel épicentre des institutions européennes au cœur de son quartier historique, l’objectif est d’adopter un Plan d’aménagement directeur (PAD) sur le foncier concerné et celui d’Atenor qui lui fait face (projets The One et Realex voisin). Ce PAD est un nouvel outil de planification issu de la réforme en cours du Cobat (Code bruxellois de l’Aménagement du Territoire). Le calendrier parlementaire prévoit une adoption du Cobat pour la fin de l’année et une entrée en vigueur d’une partie de la réforme pour le 1er janvier 2017. L’adoption du PAD incluant l’îlot 130 est quant à elle programmée pour 2018. Quant au concours international qui sera lancé sur l’îlot 130, la Commission européenne travaille actuellement à son cahier des charges sur la base d’un cadre urbanistique découlant de l’étude de faisabilité et d’informations contraignantes relatives aux plans pour la station Maelbeek (Stib). Aux dernières nouvelles, ce calendrier prévoit une sélection des candidats pour août 2017 et une attribution du marché pour février 2018. C’est donc déjà demain…

Le nouveau musée Citroën dépendra de quelle structure?
De la SAU (Société d’acquisitions urbaines), qui est propriétaire des murs. On va créer une structure opérationnelle. Sans doute sera-t-elle de type privé, avec des représentants des pouvoirs publics au poste de pilotage. Celaa m’a d’ailleurs sidéré quand on a lâché récemment dans la presse que je nommais un proche pour gérer cette structure. Nous n’avons nommé personne. Yves Goldstein, pour ne pas le citer, est juste chargé d’une mission visant à mener le projet à bon port. Vu l’ampleur de ce projet et les acteurs en présence, il était pertinent de bien choisir le préparateur.

Justement, on a commenté en tout sens le départ de votre bras droit. C’est une fameuse surprise et, selon le sérail, une perte pour le parti. Comment l’expliquez-vous aujourd’hui?
Aujourd’hui, dans le chef du principal concerné, c’est sans retour. Et il faut admettre qu’il n’a pas fait les choses à moitié: il a pris congé à tous les échelons où il était actif. Il y a même un certain panache dans le geste posé par cet homme d’une espèce rare. Le 19 octobre, il sera sans doute… heureux de ne pas débarquer ici au petit matin. Mais qu’en sera-t-il en janvier prochain, même s’il ne reste pas sans rien faire? C’est le problème des "prototypes" de son genre: il y a souvent, chez ces personnes, une faille qui fait que cela casse net, même s’il s’agit de gens hors du commun. Ce n’est pas le premier cas d’espèce que je croise en politique; certains sont d’ailleurs restés des amis proches. Je respecte le choix personnel humain. Mais je ne peux pas répondre à sa place sur le fond. Entre lui et moi, en tout cas, il n’y a pas l’ombre d’un nuage. Je l’ai défendu en Commission; j’ai recadré les choses. Ma lecture n’est pas non plus qu’il ait été lâché par sa famille politique. Mais sans doute n’avait-il pas que des amis.

Comment remplace-t-on un homme de cette trempe, qui gérait autant de dossiers au cabinet Vervoort?
Par quelqu’un d’autre… J’ai connu énormément de chefs de cabinet irremplaçables; et il faut de tout pour faire aboutir les projets. La grande force d’Yves Goldstein est qu’il a boosté les dossiers en cours à tous les étages de la vie politique bruxelloise dans un dynamisme constant qui le caractérisait. Avec ses équipes, il a initié une série de chantiers qui ne vont pas s’arrêter avec son départ, que je regrette. On a beaucoup travaillé sur le normatif; maintenant, il faudra que les équipes poursuivent sans lui le travail entamé. Pour concrétiser, avoir quelqu’un qui a davantage un profil de coureur de fond n’est pas une mauvaise chose.

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