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Sans-abris et fonctionnaires sous le même toit à Bruxelles

©Dieter Telemans

Depuis le 20 février, des fonctionnaires partagent leur lieu de travail avec un centre pour les familles sans-abri à Bruxelles. Une cohabitation assez inédite mais qui fonctionne, avec quelques aménagements.

Le bâtiment semble désert. Des voitures sont pourtant garées sur le parking. Certaines ont le châssis rouillé. Pas sûr qu’elles roulent encore. Comme si elles avaient été oubliées là. Leur lettrage "Bruxelles-Environnement" identifie le propriétaire. L’administration bruxelloise a déménagé il y a cinq mois pour s’installer dans un nouveau bâtiment sur le site de Tour & Taxis. Ces voitures – viendra-t-elle les récupérer un jour? – sont l’une des dernières traces de son passage au 100, Gulledelle, à Bruxelles.

Express

À Bruxelles, le Samu social dispose de 5 centres pour sans-abri, dont un réservé aux familles. Il était situé dans un bâtiment devenu insalubre. Le Samu social a donc déménagé vers un nouveau bâtiment partiellement occupé par une administration fédérale.

Fonctionnaires et sans-abri cohabitent ainsi depuis plus d’un mois. C’est la première fois en Belgique qu’une telle expérience de cohabitation est menée.

Bruxelles-Environnement a vidé ses bureaux. Mais ceux-ci ne sont pas vides. En suivant l’odeur de pop-corn, de l’autre côté de l’entrée, derrière des palissades en bois, grouille toute une vie. 130 personnes ont trouvé refuge dans ces lieux, 36 familles. L’une d’elle a fait du pop-corn pour ce mercredi après-midi.

Depuis un mois, le Samu social, avec l’aide des autorités publiques, a récupéré les espaces laissés vides par Bruxelles-Environnement. Elle y a aménagé un centre d’accueil pour les familles. "Le centre où nous pouvions accueillir des familles était devenu insalubre. La Région bruxelloise nous a alors proposé cet endroit. Nous en avions repéré d’autres mais à chaque fois, nous étions confrontés à une levée de bouclier des communes", indique Christophe Thielens, porte-parole du Samu social. La venue d’un public précarisé fait peur. "Les gens craignent que cela engendre plus de vols dans le quartier, des nuisances sonores, etc. Il est vrai que parfois, certaines craintes peuvent être justifiées. Certaines personnes peuvent parfois être dans un état d’hygiène discutable ou imbibées ou sous drogue mais on ne va pas les exclure. Nous n’avons qu’une seule restriction: c’est la violence. On n’accepte pas les personnes violentes", dit Christophe Thielens.

Arrivée surprise

Cette fois-ci encore, Christophe Thielens et son équipe ont dû rassurer. Car ils partagent le bâtiment avec des fonctionnaires fédéraux qui occupent le quatrième et le cinquième étage.

Serge Scory, collaborateur scientifique de la DO Milieux naturels. ©Dieter Telemans

La DO (direction opérationnelle) Milieux naturels (ex-UGMM), qui fait partie de l’Institut des sciences naturelles de Belgique, est présente dans le bâtiment depuis 1988. Ce service fédéral est essentiellement composé de scientifiques océanographes. Aucun d’eux ne s’attendait à partager son lieu de travail avec des sans-abri. "Quand Bruxelles-Environnement a annoncé son déménagement, il y a eu des bruits de couloir qui ont circulé sur le devenir de leurs bureaux. On a vu la police fédérale visiter les lieux. Il y avait l’idée de mettre des cachots… On a quand même eu l’impression que le bâtiment était présenté comme étant vide alors que nous l’occupions encore", témoigne Serge Scory, collaborateur scientifique de la DO Milieux naturels. "Personne n’était au courant avant janvier de l’arrivée du Samu social. On aurait souhaité être au courant plus tôt. Quand on l’a appris, on était un peu abasourdi. On s’est demandé comment allait se passer la cohabitation. Mais c’était plus de l’étonnement qu’une réaction négative", raconte pour sa part Marie Vanden Berghe, collaboratrice scientifique de la DO Milieux naturels.

Aménagements

Le coup de l’émotion passé, vient le temps de la réflexion: quels aménagements apporter pour que la cohabitation entre la quarantaine d’employés et la centaine de personnes sans-abri se passe le mieux possible? "On n’a pas à manifester de l’enthousiasme. Une décision a été prise. Et tout le monde comprenait qu’il fallait apporter une réponse humaine à tous ces gens qui devaient quitter un centre insalubre. Mais cette solution devait aussi respecter notre occupation, qui est professionnelle", dit Serge Scory.

Frédéric Braeckman, résident du centre pour les familles. ©Dieter Telemans

Il a ainsi été décidé de créer une entrée séparée et de délimiter une zone de jeux pour les enfants avec des palissades. Un mur de la honte? "C’est plutôt une question de sécurité. Pour éviter que les enfants jouent sur le parking où les voitures des employés de la DO Milieux naturels sont garées. Comme pour toutes les demandes qu’ils nous ont fait parvenir, on a apporté une solution", répond Laura De Neck, coordinatrice du Samu social. L’accès de l’ascenseur a été cloisonné afin d’éviter que les résidents ne se rendent dans les bureaux. "Le jour du déménagement, c’était encore perméable et on a retrouvé quelques enfants dans nos bureaux mais depuis, il n’y en a plus qui sont venus. On ne peut pas faire baby-sitter", dit Serge Scory.

Des murs étanches

Aujourd’hui, les murs sont devenus bien étanches. Alors qu’au troisième étage, les familles sont en pleine heure de table, aucun bruit de fourchette ne monte au quatrième. "On est vraiment à part. Je ne croise jamais personne des bureaux", témoigne Frédéric Braeckman, résident du centre depuis le mois de novembre. "On ne croise pas beaucoup de familles", confirme Serge Scory de l’autre côté.

36
Le centre pour les familles du Samu social accueille 36 familles. Soit 130 personnes qui cohabitent avec une quarantaine de chercheurs océanographes.

Un employé de la DO Milieux naturels profite d’ailleurs de cette visite pour interpeller l’équipe du Samu social au sujet… d’une saucisse volante. Un résident avait entreposé de la nourriture sur son balcon. Un oiseau est venu la chaparder. Le Graal, trop lourd, est tombé de son bec et a atterri aux pieds des employés. L’histoire a fait grand bruit dans le bâtiment. Elle amuse encore les couloirs de la DO Milieux naturels. Mais des mesures sérieuses ont été prises. "Il est désormais interdit de stocker de la nourriture dans les chambres", précise Laura De Neck.

Hormis cette anecdote, plus d’un mois après le déménagement, la cohabitation se déroule plutôt bien. L’UGMM propose d’organiser prochainement des activités pédagogiques pour les enfants. Il est aussi question d’organiser un goûter ou un barbecue lors des beaux jours. Un exemple de cohabitation réussie entre un service social et une administration? "On fera une évaluation après les vacances de Pâques. Mais je peux dire que c’est quand même mieux qu’il y a quelques mois. Car après le départ de Bruxelles-Environnement, c’était très vide ici", dit Serge Scory.

[Suivez Anaïs Sorée sur Twitter en cliquant ici]

Lara De Neck, collaboratrice du Samu social. ©Dieter Telemans

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