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interview

Serge Fautré: "À Bruxelles, les écarts entre très riches et très pauvres n'ont jamais été aussi importants"

©Kristof Vadino

Le CEO d'AG Real Estate, Serge Fautré, aimerait plus de mixité sociale et économique à Bruxelles, un suivi plus sérieux de l'administration pour la demande de permis, et une audace européenne qui fait sérieusement défaut.

Au départ, Serge Fautré avait dit "Cocina". À l'arrivée, le CEO d'AG Real Estate nous a fixé rendez-vous chez Bagheera, un nouveau restaurant branché de style "savane chic", ou l'on dîne sur du velours en observant les bananiers. Il arrive à 17h tapante, ou plutôt on le devine en percevant sa voix forte qui le précède avant qu'il ne paraisse. Physiquement, dans son costume gris, il a la couleur et la taille de Baloo – l'ours du Livre de la Jungle de Kipling –, question caractère, il semble presque avoir le même.

Plutôt franc, il ne va pas vous la faire "Bagheera, c'est mon bar préféré", et en même temps qu'il se glisse sur la banquette, il lâche: "je n'y avais jamais mis les pieds." Non, s'il a choisi l'endroit, c'est parce que c'est un ami de son fils qui l'a ouvert "juste avant la pandémie". Du coup, il avait envie de lui manifester son soutien. "C'est vraiment bien, vous ne trouvez pas? Je suis assez admiratif de voir des jeunes qui se lancent et qui, comme lui, ont quitté les voies toutes tracées pour entreprendre. À mon époque, l'écart entre le milieu de l'université et celui des entreprises était colossal. On savait vaguement qu'on pouvait être avocat ou banquier, mais du monde des affaires, on ne savait rien!" Assis à l'extrémité de sa banquette, il tapote ses lunettes sur la table avant de se décider pour son apéro préféré: un whisky sour. "Oui, c'est fort. Et même s'il est un peu tôt, je le fais quand même. Pour l'audace!", avant d'ajouter, en se caressant le ventre, qu'il apprécie les choses sucrées. Et de conclure: "De toute façon, après: je rentre!"

Esprit pionnier

Le whisky sour, c'est comme le business, c'est aux USA qu'il les a découverts: le premier dans un bar à Columbia, le second à Chicago, où il entreprenait un MBA. À propos de la patrie de l’oncle Sam, Serge Fautré explique admirer leur "esprit pionnier", qu'il est si difficile à faire renaître en Europe, alors qu'on pourrait tout à fait "combiner le dynamisme américain avec la protection sociale européenne, en taxant, par exemple, plus le capital et moins le travail. De la même manière qu'on pourrait tout aussi bien combiner écologie et libéralisme".

"Sincèrement, il ne faut pas avoir étudié la physique nucléaire pour comprendre que si on veut garder des loyers raisonnables, il faut construire plus de logements."

La marche de dimanche pour le climat? Non, il n'y était pas.  Attention, il "comprend très bien la démarche". Mais tout de même, le patron s'interroge sur le fait que ce type de manifestations se déroulent dans des villes qui font déjà beaucoup d'efforts, alors qu'on ne manifeste pas dans celles plus problématiques, comme São Paulo ou Mexico. "Je comprends parfaitement, aussi, le discours anti-moteur thermique, mais j’aimerais dire aux manifestants: comment va-t-on faire? Comment va-t-on les charger, toutes ces voitures électriques? Comment vont faire les personnes qui vivent en appartement? Comment fait-on pour placer des prises dans les garages, alors que les pompiers s'opposent à de telles prises au niveau -1? Et concernant les bornes électriques, elles sont où? Moi, je ne les vois pas."

L'un des problèmes, selon lui, réside aussi dans le nombre de mauvaises informations qui circulent aujourd'hui, comme celle de prôner l'installation de panneaux photovoltaïques sur les toits. "Une vraie solution pour les ménages, mais qui ne permettra jamais d'alimenter les tours de bureaux en ville. Pareil avec la récupération des calories liées aux eaux des égouts, dont j'entendais certains expliquer qu'elle permettait d'économiser 75% sur la facture d'électricité. C'est pour rire: j'ai fait mesurer l'impact de cette mesure chez nous. Soyons clair, on ne dépasse pas le seuil de 10%. En revanche, on a fait énormément de progrès avec les nouvelles constructions qui, aujourd'hui, sont toutes passives, comme pour la rénovation du bâti existant. Mais voilà: là, le drame, c'est d'obtenir un permis. Sur certains projets, ça fait 10 ans qu'on les attend. Et le pire, c'est que l'administration n'est même pas obligée de répondre aux dossiers qu'on introduit, est-ce que vous vous rendez compte?"

"Je suis fasciné de constater à quel point le mot 'gentrification' fait peur à Bruxelles."

Mixité sociale et économique

Ce n'est pas qu'il plaide pour sa chapelle (AG Real Estate est à la fois investisseur, développeur et gestionnaire immobilier, NDLR), mais Serge Fautré estime que ce n'est pas en misant sur la décroissance qu'on parviendra à s'en sortir. "À Bruxelles, les écarts entre très riches et très pauvres n'ont jamais été aussi importants. La pression immobilière est telle que les prix explosent, et qu'il devient de plus en plus difficile de se loger et tout ça, alors que la ville est embourbée dans les problèmes de mobilité, d'insalubrité et de sécurité", explique-t-il encore. Avant de conclure: "Sincèrement, il ne faut pas avoir étudié la physique nucléaire pour comprendre que si on veut garder des loyers raisonnables, il faut construire plus de logements. Pareil avec les entreprises: ce n'est pas en les faisant fuir de la ville que la situation et la sécurité s'amélioreront. Au contraire, c'est la mixité sociale et économique que l'on doit viser. Une ville qui ne vit que du tourisme ou des fêtes, cela ne fonctionne pas!"

Alors qu'il termine son verre, le patron nous explique être fasciné de constater à quel point le mot "gentrification" fait peur à Bruxelles, alors qu'à New York, des quartiers jadis mal famés sont devenus le top niveau. "Reconnaissons quand même qu'avec East Village, Soho ou Tribeca on est loin de l’appauvrissement." Non ici, ça coince. Les raisons, selon lui? Notre homme oscille, mais finit par relever "all above the top" une haine du capitaliste, une volonté d'appauvrir, de l'incompétence... mais aussi beaucoup de mauvaise foi.  

"Si pour certaines catégories d'âges, le coliving est une vraie solution, je ne pense pas pour autant que le monde va changer et qu'on va tous vouloir vivre en communauté."

L'avenir du "co"

Le photographe est en retard, "on ne s’inquiète pas", ajoute-t-il. L'occasion de reprendre un second verre, et de le brancher sur l'avenir du coworking ou du coliving (AGRE est actionnaire de Cohabs, NDLR). "L’intérêt est clairement là et on y croit. Cependant, si pour certaines catégories d'âges, c'est une vraie solution, je ne pense pas pour autant que le monde va changer et qu'on va tous vouloir vivre en communauté. Pareil avec le coworking, c'est très bien le télétravail, mais quand on est en couple ou qu'il y a des enfants, on se retrouve vite à devoir investir pour acheter ou louer plus grand. 15 m2 de plus à 4.000 euros du m2, vous voyez la 'taxe additionnelle'. Et tout ça, c'est sans compter le fait qu'après la période que nous venons de traverser, les gens ont besoin de se retrouver et de créer du lien. Ce que je ressens, c'est que la demande sur tout ce qui facilite le contact humain est vraiment là."

L'Apéro touche à sa fin. Serge Fautré sirote son whisky au centre de sa banquette couleur ocre et confie que, définitivement, son personnage préféré dans Le Livre de la Jungle sera toujours Bagheera, "pour sa sagesse et sa générosité".

Que buvez-vous?

Apéro préféré: un whisky sour.

À table: très peu de vin. J'ai toujours eu la hantise de l'alcoolisme social.

Sa dernière cuite: un dîner avec 2 amis, lors du dernier lockdown et un retour au-delà de l'heure autorisée. Le prix pour une amitié qui n'en a pas.

À qui payer un verre: au pape François, car je suis scandalisé du discrédit de l'Église. D'un côté, les chrétiens doivent se confesser, et de l'autre, le Vatican est incapable de se remettre en question et de réformer ce qui doit l'être, comme le mariage des prêtres et l'ordination des femmes.

Serge Fautré en 5 dates

1983: mon MBA aux USA me donne l'envie de faire carrière et de refuser d'entrer à la Commission européenne, comme le voulait ma mère.

1986: mon mariage. Je suis aussi fidèle en amour, qu'en amitié et qu'en affaire.

2002: un chasseur de tête m'appelle pour diriger une grande entreprise immobilière. Ma réponse: "Vous êtes sûr que c'est moi que vous cherchez?"

2002: CEO d'AG, je réussis à convaincre tout un auditoire* que c'est à Bruxelles qu'il faut investir. Ca m'a rassuré sur ma capacité de "vendre".

2021: le décès de mon ami Paul Delessenne, d'une rupture d'anévrisme, à 58 ans. Une immense peine pour tout le monde.

*Conférence de l'immobilier européen

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