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Y a-t-il un cheval de Troie turc à Bruxelles?

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L’affaire Kir, qui a été exclu du Parti Socialiste dans la nuit de vendredi à samedi, secoue le PS bruxellois depuis la mi-décembre. On reproche au député-bourgmestre de Saint-Josse d’avoir accueilli au sein de la maison communale des maires MHP, parti d’extrême-droite proche des Loups Gris. D’autres députés bruxellois socialistes revendiquent leur soutien au régime d’Erdogan (AKP). Acceptable?

Octobre 2000. Un débat réunit plusieurs candidats d’origine turque de Saint-Josse et de Schaerbeek, présents en force pour la première fois sur les listes aux élections communales. L’événement qui se déroule dans les locaux de la Diyanet (Direction des Affaires religieuses de Turquie), chaussée de Haecht, est couvert par une journaliste du Soir qui rapporte certains échanges. Fuse du public une question relative à la double appartenance: quelle est votre position vis-à-vis des Loups Gris et de Milli Görus (mouvement islamique)? Halis Kökten du cdH répond que cela fait partie des richesses de la communauté turque. Une autre réponse toute aussi ambiguë est donnée par un candidat sans que son nom soit précisé dans l’article. "Toutes ces associations sont légales." Auteur de la fameuse question, le chercheur indépendant Pierre-Yves Lambert est formel, cette réplique sort de la bouche d’Emir Kir. À l’époque, personne ne peut prédire que ce travailleur social, en 14e position sur la liste PS tirée par Jean Demanez, deviendra échevin au lendemain du scrutin fort du deuxième meilleur score de toute la commune, puis secrétaire d’État à la Région bruxelloise en 2004 et en 2009, député fédéral et bourgmestre de la commune de Saint-Josse à partir de 2012.

Le vice-président du parlement bruxellois justifie son allégeance à l’AKP par les investissements réalisés dans l’infrastructure routière et les hôpitaux.

Vingt ans plus tard, et après des années dans la tourmente, Emir Kir n'est plus membre du PS. On lui reproche d’avoir accueilli au sein de la maison communale de Saint-Josse une délégation de maires turcs, dont deux appartenant au MHP, parti d’extrême droite proche des Loups Gris. Certes, il s’agit d’un parti politique turc légal mais la rencontre avec ses membres revient à briser le cordon sanitaire, rebrandi par les partis francophones suite à la récente percée du Vlaams Belang au nord du pays. Mi-décembre, un militant socialiste décide de saisir la commission de vigilance du PS bruxellois. Sommé de s’expliquer, Emir Kir présente ses excuses. Celles-ci ne suffiront pas à sauvegarder sa place au sein du parti.

L’épisode laisse-t-il présager un véritable éveil des consciences au PS où la tolérance vis-à-vis des élus inféodés à Ankara était jusqu’ici très grande? Car Emir Kir n’est que la pointe visible d’un immense iceberg, résume un camarade. "C’est toute la problématique du communautarisme, du rapport à la politique dans le pays d’origine et du rapport malsain entre religion et politique qui doit être questionnée."

Le vice-président du parlement francophone bruxellois Hasan Koyuncu (PS) ©Photo News

Le maïeur tennodois n’est en effet pas le seul élu socialiste d’origine turque dont le rapport à la politique dans le pays d’origine est problématique. Vice-président du parlement francophone bruxellois, Hasan Koyuncu affiche très ostensiblement son soutien à l’AKP, le parti du président Recep Tayyip Erdogan. Récemment interrogé sur cette double appartenance politique pour le moins surprenante par un journaliste du quotidien turc Hürriyet, Hasan Koyuncu explique qu’il a rejoint le PS pour ses valeurs de tolérance, de solidarité et la grande importance accordée aux droits des étrangers. Dans cet article intitulé "Le socialiste élu grâce aux voix de l’AKP", il justifie son allégeance au parti d’Erdogan par les investissements réalisés dans les infrastructures routières et les hôpitaux depuis 2002. Pas un mot sur l’enfermement d’opposants, la mise sous tutelle de la justice ou encore le bafouement de la liberté de la presse. "Pendant longtemps, la Turquie n’était pas à jour au niveau des infrastructures. Donc, les investissements importants de l’AKP ont débouché sur un mythe développementaliste. Mais c’est une attention typique d’un profil de population plutôt rentière dans son pays d’origine même si elle fait partie de la frange modeste en Belgique. C’est l’argument de quelqu’un qui ne s’intéresse pas véritablement à la politique turque caractérisée par la privatisation de toutes les institutions et la corruption", estime Erdem Resne, cofondateur d’un journal traitant de l’actualité belge en langue turque.

Le député bruxellois Ibrahim Dönmez (PS) ©Photo News

Sur Facebook, d’autres parlementaires régionaux PS tels que Sevket Temiz et Ibrahim Dönmez affichent aussi régulièrement leur proximité avec le régime d’Ankara. Notamment en soutenant l’opération Source de Paix, soit l’offensive militaire turque en Syrie en octobre 2019 qui était pourtant fermement condamnée par l’Union européenne et le parti socialiste. "On est dans une situation complètement schizophrénique, résume l’ancienne députée bruxelloise PS Simone Susskind. Pendant cinq ans, j’ai essayé de parler avec eux, je leur ai demandé, en vain, de rencontrer des gens de la communauté pour essayer de comprendre. Je les titillais, je leur demandais comment ils pouvaient soutenir les dérives de l’État turc après le coup d’État avorté en 2016. Eh quoi les droits humains, cela n’existe pas? On est au PS quand même!"

Le PS n’est pas l’unique parti en proie à cette problématique, présente d’ailleurs en dehors des frontières bruxelloises. En raison de son soutien trop affirmé au président turc lors du coup d’État manqué et ses critiques à l’égard des sympathisants de Fethullah Gülen, le conseiller provincial Ahmet Koç, machine à voix en Flandre, avait été exclu du s.pa en août 2016. En mai dernier, c’est le CD&V qui choisissait d’exclure de ses rangs Yasin Gül, un candidat ayant manifesté, dans un petit film, des sympathies pour le mouvement des Loups Gris.

Le choix du parti le plus fort

L’incohérence de la double appartenance PS-AKP s’expliquerait selon le coordinateur de RésistanceS, le web-journal de l’Observatoire belge de l’extrême droite, par une stratégie d’entrisme. "La volonté dans les années 1990 n’était surtout pas de créer des partis politiques musulmans mais d’adopter la stratégie trotskiste qui consistait à rentrer clandestinement dans le plus grand parti ouvrier. Avec pour mission ensuite d’arriver au pouvoir via un système de cheval de Troie, peu importe le parti pourvu qu’il soit puissant", expose Manuel Abramowicz.

Le député bruxellois Sevket Temiz (PS) ©BELGA

Pierre-Yves Lambert se souvient d’ailleurs qu’en 2000, une même association turque, l’EYAD dont le président Metin Edeer était Loup Gris, avait soutenu un candidat de gauche à Saint-Josse, Osman Saglam, ainsi que Sevket Temiz présent sur une liste de droite (PRL) à Schaerbeek où cette orientation politique était plus porteuse à l’époque. "La même équipe collait les affiches des deux candidats!". Dans son interview à Hürriyet, le député bruxellois Hasan Koyuncu (PS) donne en effet l’impression que l’idéologie politique revêt très peu d’importance. Selon lui, le CHP, parti kémaliste d’opposition en Turquie, devrait tout simplement modifier son discours pour attirer l’électorat conservateur.

Une grille de lecture qui peut s’appliquer à Emir Kir. Ce fils de mineur carolo marié à une Italienne chrétienne est dépeint par nos interlocuteurs comme un municipaliste dépourvu d’idéologie. "Il est avant tout opportuniste, lâche un observateur préférant l’anonymat. Il est AKP, HDP, PS quand ça l’arrange. Tant que Gülen et Erdogan se partageaient le pouvoir, Emir Kir assistait à des rencontres gülenistes mais maintenant qu’il y a eu le coup d’État avorté, il niera en bloc avoir assisté à ce genre d’événements." "Quand il rencontre le maire d’Emirdag en 2015, ce n’est pas parce qu’il soutient MHP. Il y retourne d’ailleurs en 2019 quand le maire est AKP. Il va là-bas parce qu’Emirdag c’est la petite Belgique avec de nombreux habitants de Saint-Josse et de Schaerbeek qui ne lisent que la presse turque. Si le maire d’Emirdag était Ecolo, il serait aussi allé le voir", caricature Manuel Abramowicz.

La difficulté de couper le cordon avec le pays d’origine peut aussi s’expliquer par l’importance accordée aux titres et à la réussite en Turquie.

La difficulté de couper le cordon avec le pays d’origine peut aussi s’expliquer par l’importance des titres et de la réussite en Turquie. Les élus belgo-turcs y sont bien souvent reçus avec les honneurs. "Lorsqu’elle est devenue la première députée voilée d’Europe, Mahinur Özdemir était accueillie comme une superstar là-bas", rappelle un observateur. Et quand Emir Kir est retourné pour la première fois en Turquie en tant que secrétaire d’État bruxellois, le gouverneur avait prévu une escorte policière alors qu’il était là-bas en vacances, se souvient un mandataire belgo-turc préférant lui aussi l’anonymat. "Tout ce pompon sécuritaire est impressionnant au regard de l’accessibilité des élus en Belgique que l’on peut croiser en rue ou dans le bus."

Une pression sociale accrue

La pression sociale est également devenue plus forte ces dernières années, rendant compliquée l’émergence de voix dissonantes en Belgique où le président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan avait récolté 70% des votes exprimés aux législatives, en novembre 2015. "Il y a toujours eu un contrôle de la diaspora par l’État turc via le consulat et la Diyanet, analyse Erdem Resne. Mais la pression est plus grande en raison de la personnification du pouvoir. Avant, on pouvait critiquer le gouvernement et cela ne revenait pas à critiquer l’état. Maintenant, si on critique le gouvernement ou Erdogan, on critique la Turquie." Il y a beaucoup de raccourcis et des amalgames, confie un élu belgo-turc. "Si tu n’es pas avec l’AKP, tu es contre l’AKP et donc proche des terroristes. On a le sentiment que l’AKP paie des petits trolls pour commenter, injurier, menacer sur les réseaux sociaux." Des élus écologistes de Saint-Josse ont d’ailleurs pu expérimenter la chose lorsqu’ils ont voulu dénoncer sur Facebook la désignation - finalement avortée - au CPAS de Safa Akyol. Ce jeune socialiste, ancien porte-parole en Belgique de l’Union des démocrates turcs européens (l’UETD), paravent de l’AKP, avait réclamé la démolition de la stèle ixelloise à la mémoire du génocide arménien. Suite à des signalements en masse de leur compte, Ahmed Mouhssin (Ecolo) et Frédéric Roekens (Groen) avaient été momentanément privés d’accès à Facebook.

Le parlementaire régional Emin Özkara (PS) ©BELGA

Après les excuses pourtant mesurées d’Emir Kir la semaine passée, des publications ont fleuri sur Facebook pour dénoncer sa volte-face. Personnalité influente d’Emirdag et fondateur d’un site d’informations, Sukru Saglam a partagé des photos d’une visite de Kir chez des membres du HDP, parti de gauche pro-kurde. "Il n’a qu’à demander la liberté pour Demirtas (leader kurde emprisonné, NLDR) afin de garantir sa place au PS jusqu’à la pension", a commenté Ömer Zararsiz, président de la Fédération turque de Belgique, une organisation satellite du MHP en Belgique. "Si Emir Kir a toujours joué sur les affinités communautaires pour se faire élire, il n’était pas erdoganiste avant l’heure, affirme Charles Picqué (PS). Mais il a compris qu’au moindre désaveu du pouvoir en place, il perdrait une grande partie de son électorat. Il est devenu l’otage de ce contrôle que les autorités turques exercent sur la communauté", analyse l’ancien ministre-président bruxellois qui estime que l’affaire Kir doit déboucher sur un débat plus large concernant le vote communautaire afin de ne plus être "captif d’un électorat lui-même captif d’une propagande contraire aux valeurs du parti".

D’autant qu’à Bruxelles, la popularité d’Erdogan s’étend désormais au-delà de la communauté turque, constate Manuel Abramowicz qui explique cela par la proximité du président turc avec le mouvement des Frères musulmans. "Lors des Printemps arabes, Erdogan a souvent utilisé un lexique s’apparentant à celui des Frères musulmans. Sa proximité avec le Qatar engendre un axe économique et idéologique plus moderne qui concurrence le wahhabisme saoudien et lui dame le pion auprès de nombreux jeunes musulmans d’Europe. En ayant remis le fait religieux sur le devant de la scène politique dans son pays, il est perçu comme une sorte de leader dans le monde musulman", développe Erdem Resne. "Lors des débats sur le port de signes convictionnels, par exemple, l’alliance entre élus turcs et marocains musulmans leur donne un poids plus conséquent pour remettre en cause le pilier laïcité du parti, ce qui pourrait créer un schisme en interne", s’inquiète un socialiste bruxellois.

Pendant vingt ans, le PS s’est montré particulièrement indulgent à l’égard de ses mandataires belgo-turcs.

Une question demeure: comment expliquer la grande tolérance du parti socialiste vis-à-vis de l’allégeance de certains de ses mandataires à Ankara? "Si Simone Susskind s’était revendiquée du Likoud israélien, tout le monde aurait trouvé cela scandaleux. Et si elle avait soutenu une offensive à Gaza, elle se serait grillée immédiatement", souligne Manuel Abramowicz. Mais pendant vingt ans, le PS s’est montré particulièrement indulgent à l’égard de ses mandataires belgo-turcs. On se souvient de Laurette Onkelinx prenant fait et cause pour un candidat de sa liste à Schaerbeek en 2006, Murat Denizli, pourtant membre des Loups Gris et sympathisant du MHP. "Lors de la minute de silence pour le génocide arménien au parlement bruxellois, le président Charles Picqué avait autorisé qu’on se lève au choix pour le génocide ou pour les morts en mer Méditerranée. J’étais outrée", se remémore Simone Susskind. Quant à l’ancien parlementaire André du Bus (cdH) il parle carrément de "protectionnisme communautaire". "Lors du dépôt d’une motion visant à défendre les intérêts des journalistes emprisonnés en Turquie qui devait être examinée juste avant la dissolution de l’assemblée en 2014, les députés PS et cdH ont expressément quitté la commission et le texte n’a pas pu être examiné car il n’y avait plus le quorum…"

L’ancienne députée, exclue du cdH, bruxelloise Mahinur Özdemir ©BELGA

À ses yeux, l’exclusion "inévitable" du parti humaniste de Mahinur Özdemir en mai 2015 fut toutefois un échec collectif. "Pour le cdH et pour la démocratie belge qui n’ont pas réussi à encadrer cette personnalité intelligente pour qu’elle joue un rôle de go-between entre les communautés", commente André du Bus. Simone Susskind voudrait aussi que les élus belgo-turcs puissent jouer pleinement leur rôle de leaders. "On ne leur demande pas de manifester devant l’ambassade de Turquie mais ils pourraient faire passer des messages concernant ce qui est mal perçu chez nous plutôt que d’encenser le pouvoir en place. Le PS doit prendre des décisions fortes maintenant car il aura alors quatre ans et demi pour trouver des personnalités dans la communauté turque capables de faire ce travail", conclut-elle.

Turquie
Les "loups" étendent leur influence

Les sympathisants du Parti d’action nationaliste, le MHP (Milliyetçi Hareket Partisi en turc) se reconnaissent à leur signe de ralliement. Le bras tendu vers le ciel, ils miment une tête de loup avec leurs cinq doigts. La figure du "loup gris" est tirée du mythe des origines de la turcité. Ce parti ultranationaliste a été fondé en 1968 sur des bases de l’idéologie du panturquisme (union de tous les peuples turcophones).

Ce parti d’extrême droite a œuvré pour le rapprochement des courants islamiste et nationaliste de Turquie. "Politiquement, il défend une identité turco-musulmane une et indivisible comme la base de la citoyenneté", souligne Ahmet Insel, politologue, auteur de l’ouvrage "La nouvelle Turquie d’Erdogan: Du rêve démocratique à la dérive autoritaire": "D’où sa farouche opposition aux revendications de reconnaissance des Kurdes, que le MHP qualifie sans distinction de ‘séparatistes’, ainsi que des Arméniens", poursuit Ahmet Insel.

Au niveau des suffrages, le MHP représente depuis une vingtaine d’années entre 10% et 16% des voix. Lors des législatives de juin 2015, le MHP est devancé dans les urnes par le Parti démocratique des Peuples (HDP), représentant la gauche pro-kurde. Un affront pour cette formation ultranationaliste qui décide alors d’unir ses forces avec celles du Parti de la Justice et du Développement (AKP, islamo-conservateur) au pouvoir. Le MHP a soutenu le référendum de 2017 en vue d’instaurer un régime hyperprésidentiel en Turquie. En perte de vitesse, l’AKP s’allie au MHP aux élections présidentielles et législatives de 2018, une entente qui obtient la majorité au Parlement et perdure aujourd’hui. "Cette alliance a permis au MHP d’infiltrer et de contrôler des positions stratégiques dans la police, la justice, l’éducation et d’occuper le vide créé par l’élimination massive des cadres proches de la communauté Gülen (du nom de l’imam Fetullah Gülen, accusé d’être le cerveau du coup d’État manqué de 2016, NDLR), anciens alliés de l’AKP et d’Erdogan", précise encore M. Insel.

Les "Loups Gris" est le nom officieux de la branche jeunesse du MHP. Farouchement anticommuniste, cette milice armée est responsable durant les années 1970, de nombreux assassinats de personnalités de la gauche turque et du massacre de la communauté alévie dans la ville de Maraş. L’influence des Loups Gris s’étend à l’étranger, en Asie centrale, mais aussi en Europe de l’Ouest, notamment aux Pays-Bas, en Suède et en Belgique.

Stéphanie Fontenoy, à Istanbul

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