Yves Coppieters: "En l'obligeant à Bruxelles, on ouvre une porte aux mouvements anti-masques"

Il faut désormais porter un masque de protection sur l'ensemble du territoire de la Région bruxelloise. Même lorsqu'on se trouve seul dans un espace vert. ©AFP

Plusieurs virologues estiment que le port généralisé du masque à Bruxelles est une mesure qui pourrait susciter une perte d'adhésion au sein de la population.

Le port du masque est désormais obligatoire sur l'ensemble du territoire bruxellois, sauf rares exceptions. Rudi Vervoort (PS) avait annoncé la semaine passée que ce serait le cas si le seuil d'alerte était dépassé. Les Bruxellois étaient prévenus, en temps et en heure. Implémentée ce mercredi, la mesure fait malgré tout grincer des dents: trop tard pour les uns, disproportionnée pour les autres. L'absence de base scientifique pour imposer le masque partout à l'extérieur est notamment soulevée par le politologue Vincent Laborderie.

Médecin épidémiologiste et professeur de santé publique (ULB), Yves Coppieters rappelle tout d'abord que le port du masque est la mesure de protection individuelle la plus efficace lorsqu'elle est associée à la distanciation sociale et l'hygiène des mains. Indispensable dans des espaces confinés, le masque n'aurait toutefois pas prouvé son utilité à l'extérieur lorsque la distanciation sociale est appliquée. "Il fallait le maintenir dans les lieux publics très fréquentés. Si l'on promène seul son chien dans un parc, porter le masque n'a aucun sens. En revanche, c'est utile dans un parc bondé où les gens piquent-niquent à moins d'1,50 m des uns des autres", précise-t-il.

"Pour qu'une mesure soit efficace, il faut qu'elle soit comprise et juste! On est dans un registre répressif alors qu'il faut de la pédadogie."
Jean-Luc Gala
Spécialiste des maladies infectieuses (UCL)

Se présentant comme un inconditionnel du masque, Jean-Luc Gala tient la même ligne. "Le masque est la protection la plus efficace. Mais on passe un peu d'un extrême à l'autre: d'une situation où certains experts remettaient en cause son utilité à une obligation en tous lieux et toutes circonstances, ce qui est excessif", considère le spécialiste des maladies infectieuses (UCLouvain) qui prend en exemple Turin, ville très touchée par le covid-19. "Là-bas, tous les gens ont un masque qu'ils ne portent pas forcément sur le visage. Mais ils le mettent spontanément à la moindre occasion: quand ils entrent dans un taxi, un restaurant, dans une artère commerçante. Puis ils le retirent quand ils sortent de la zone populeuse parce qu'il fait chaud. Je pense donc qu'on devrait obliger les gens à l'avoir sur eux et le porter quand la distanciation sociale n'est pas tenable. Pour qu'une mesure soit efficace, il faut qu'elle soit comprise et juste! On est dans un registre répressif alors qu'il faut de la pédagogie."

Seuil d'alerte trop strict

Des réserves sont également émises concernant le seuil d'alerte fixé à 50 nouvelles contaminations pour 100.000 habitants. "Décidé au moment du déconfinement lorsqu'il y avait encore des cas graves dans les hôpitaux, ce taux n'est plus adapté à la dynamique et à la gravité actuelles de l'épidémie. Il faut pouvoir accepter de vivre avec un seuil de contamination de 60 ou 70 pour 100.000 habitants", avance Yves Coppieters. L'ex-recteur de l'ULiège et professeur en virologie Bernard Rentier renchérit: "Cela revient à imposer le masque à 2.000 personnes si une seule d'elles est positive au virus. En replaçant cela à la taille d’un village, on se rend compte de la disproportion entre les faits et la contrainte imposée. Il faut faire attention à ne pas crier trop vite et trop souvent au loup sinon les gens vont se démobiliser."

Si la mesure bruxelloise a le mérite d'être lisible et applicable en raison de son caractère régional, nos interlocuteurs redoutent que celle-ci suscite un manque d'adhésion au sein de la population. "Beaucoup de gens en ont marre du covid et des mesures peu argumentées. Alors que la Belgique était relativement épargnée jusqu'ici, on ouvre une porte aux mouvements anti-masque", prévient Yves Coppieters.

Éviter un nouveau lockdown et un Bruxelles bashing

Plusieurs raisons ont poussé les autorités bruxelloises à rendre le port du masque obligatoire sur l'ensemble du territoire régional. Il s'agissait tout d'abord de suivre l'avis des médecins hygiénistes de la Cocom qui préconisaient cette mesure préventive jugée simple et efficace. Pour déclencher la mesure, le gouvernement bruxellois s’est basé sur le seuil d’alerte fixé au niveau national par les experts du GEES, à savoir la moyenne de 50 cas par tranche de 100.000 habitants. L’objectif de l’équipe de Rudi Vervoort (PS) est d’éviter à tout prix des mesures ayant un impact socio-économique comme un couvre-feu ou un reconfinement partiel.

Dans ce contexte, le port obligatoire du masque apparaît dès lors comme un moindre mal. Etant donné que le masque était déjà imposé dans toute une série de rues très fréquentées, la généralisation a également le mérite de l'uniformisation et de la lisibilité. D’une part pour les habitants qui ne doivent plus chercher à savoir s’ils sont dans une rue où le port est obligatoire ou non et de l’autre pour les forces de l’ordre chargées de faire respecter cette mesure sanitaire. L’exécutif bruxellois espère aussi que le port du masque servira à maintenir sous contrôle l’épidémie afin que la rentrée des classes puisse se dérouler dans les meilleures conditions possible.

Ce n’est pas officiel, mais il se peut aussi que la Région-Capitale ait pris cette décision drastique afin d’éviter un énième Bruxelles bashing. Depuis la flambée des cas de contamination à Anvers, les autorités bruxelloises ressentent, selon nos informations, une certaine pression médiatico-politique flamande. Quand le bourgmestre d’Anvers Bart De Wever (N-VA) a déclaré il y a deux semaines qu’il s’inquiétait pour les autres grandes villes du pays, le focus s’est déplacé sur la capitale. Des députés bruxellois N-VA et CD&V ont ainsi réclamé fin juillet la tenue d’une réunion d’urgence de la commission santé du parlement bruxellois au sujet de la deuxième vague à venir de la pandémie. Depuis une dizaine de jours, les médias néerlandophones sont au taquet: que va faire Bruxelles pour ne pas suivre les traces d’Anvers? La décision prise ce mercredi par le gouvernement bruxellois est jugée insuffisante et trop tardive par la députée bruxelloise Bianca Debaets (CD&V) qui a parlé de négligence coupable sur Radio 1. Certains au nord du pays ne supportent décidément pas que ce soit Anvers qui tienne le rôle de mauvais élève de la classe, ironise une source gouvernementale bruxelloise.

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