Alfons Verplaetse, l'homme du redressement de la Belgique (1930-2020)

Avec le décès d'Alfons Verplaetse, c'est sans doute le dernier "dinosaure" économique et politique belge des années 1980 et 1990 qui vient de nous quitter. ©Emy Elleboog

C'est une figure marquante de l'histoire économique et monétaire qui nous a quittés. Une figure dont l'influence fut déterminante dans les années 1980 et 1990.

"Allei, meneer Lambrechts, vous verrez, le franc belge sera aussi fort que le mark allemand". Dans  les années 1990, il était comme ça, "Fons" Verplaetse. Avec son accent flandrien inimitable, il tentait de convaincre sans cesse ses interlocuteurs qu’à force d’efforts, la Belgique pourrait rejoindre le club de la monnaie unique.  Ce qui fut réalisé.

Gouverneur de la Banque nationale de Belgique de 1989 à 1999, Alfons Verplaetse est décédé jeudi des suites du Covid-19. Il avait 90 ans. À la BNB, on salue à juste titre son rôle important dans l’histoire économique et monétaire de notre pays. "Durant la période très difficile des années 1980 et 1990, il a contribué à façonner la reprise économique et la trajectoire qui allait nous mener à l’Union monétaire", souligne ainsi Pierre Wunsch, le gouverneur de la BNB.

Alfons Verplaetse a toujours affirmé qu'il avait eu beaucoup de chance dans sa carrière et que tous les mauvais moments, il les avait rapidement effacés de sa mémoire. Sa première chance: son entrée à la BNB après son service militaire. "J'ai ainsi pu travailler pour une institution qui constitue le meilleur poste d'observation qui existe en Belgique dans le domaine monétaire", disait-il.

Né le 19 février 1930 à Zulte,  Verplaetse décroche une licence en sciences commerciales et consulaires à la KUL. C'est dès 1953 qu'il se retrouve à la BNB en tant que stagiaire au service Contrôle extérieur. C'est là qu'il va gravir pas à pas les échelons hiérarchiques pour devenir, en 1982, conseiller au département des Études.

Ce sont ses qualités d'expert qui lui valent un "transfert" dans le monde politique, en étant détaché auprès du cabinet du Premier ministre Martens.

L'épisode Poupehan

Verplaetse, proche du CVP de Martens et des syndicats chrétiens, vit alors dans l'ombre des "grands", jouant le rôle de super-conseiller.

C'est dans sa fameuse résidence secondaire de Poupehan que se met en place, dans le plus grand secret, la dévaluation du franc belge de février 1982. Sont régulièrement présents dans la vallée de la Semois le Premier ministre Wilfried Martens, le censeur à la BNB et patron de la COB (la banque du Mouvement ouvrier chrétien) Hubert Detremmerie, ainsi que Jef Houthuys, régent de la BNB et patron des syndicats chrétiens – qu'il faut convaincre du bien-fondé des mesures d'accompagnement de la dévaluation.

C'est dans sa fameuse résidence secondaire de Poupehan que se met en place dans le plus grand secret la dévaluation du franc belge de février 1982. ©Karoly Effenberger

L'annonce de la dévaluation fera l'effet d'une bombe, le gouverneur et le vice-gouverneur de la Banque Nationale ayant été placés devant le fait accompli. Un premier avant-goût de la "méthode Verplaetse".

"La dévaluation de 8,5% du franc en février 1982 constitua l'élément de choc nécessaire pour transformer l'enfant malade de l'Europe."
Alfons Verplaetse

"La dévaluation de 8,5% du franc en février 1982 constitua l'élément de choc nécessaire pour transformer l'enfant malade de l'Europe qu'était alors la Belgique", disait-il. En 1981, le taux de chômage approchait les 10 % alors qu'au début des années 70, il n'était que de 2 %, la balance des paiements avait basculé nettement dans le rouge et le déficit budgétaire culminait à plus de 15 %!

Devenu chef de cabinet de Wilfried Martens, il est ensuite nommé directeur de la BNB en 1985. Sa nomination ne sera toutefois publiée au Moniteur qu'en novembre 1987, soit quelques mois avant son entrée en fonction. Deux raisons à ce délai: primo, Martens voulait le garder le plus longtemps possible à son service. Secundo, Verplaetse évitait aussi de revenir siéger à la BNB en même temps que son "ennemi" Roland Beauvois, directeur socialiste de la BNB, qui fut son chef hiérarchique au département des Études.

Le franc fort

C'est en mai 1988 qu'il est nommé vice-gouverneur. Parfait tremplin: une petite année plus tard, le 3 juillet 1989, il devient gouverneur de la Banque, succédant à Jean Godeaux.

À ce poste, il est rapidement considéré comme le conseiller principal du Premier ministre Jean-Luc Dehaene. Et cela pour toutes les décisions majeures qui toucheront le pays: du Pacte social à la réduction du déficit budgétaire pour entrer dans l'euro, en passant par le rattachement du franc belge au mark en mai 1990. Ce lien avec le mark était ambitieux à l'extrême. Là aussi, pas mal d'acteurs du monde politique furent pris de court, une fuite habilement distillée vers une agence de presse livrant les plans belges avant qu'ils ne soient discutés formellement par tous les partis du gouvernement. Mais en tandem avec Philippe Maystadt, le ministre des Finances, ce fut une nouvelle réussite, la Belgique calquant sa politique monétaire sur celle de l'Allemagne.

"L'euro était un défi inouï, défi auquel peu de gens ont eu l'occasion de participer de manière aussi proche. Oui, j'ai eu de la chance dans ma carrière."
Alfons Verplaetse

Réussie fut aussi l'entrée de la Belgique dans l'euro, même si Verplaetse a craint une mauvaise volonté de dernière minute de la part du camp allemand. "L'euro était un défi inouï, défi auquel peu de gens ont eu l'occasion de participer de manière aussi proche. Oui, j'ai eu de la chance dans ma carrière", soulignait Verplaetse.

Tout n'a pourtant pas été facile pour le gouverneur, confronté dans le cadre de la crise du Système monétaire européen à de graves pressions sur le franc belge en 1993. À l'époque, il tonne: "Les taux d'intérêt pourront être relevés sans limite pour contrer la spéculation contre le franc belge." À coup de milliards lancés sur le marché pour soutenir le franc, Verplaetse vaincra finalement les spéculateurs.

En 1994, petit couac. Dans une interview publiée dans un journal flamand, Verplaetse avait ouvertement affirmé sa préférence pour des élections anticipées en 1995, s'immisçant dans le débat politique. Dans l'article, il suggérait de déplacer le scrutin juste après l'été de cette année-là, en septembre par exemple. Ce qui permettrait à la nouvelle équipe sortie des urnes de confectionner sereinement le budget 1996, crucial pour la Belgique afin d'atteindre la norme des 3% de solde net à financer. La réplique fut vive au cabinet Dehaene. "Si le Premier ministre respecte l'autonomie de la Banque, il entend que le gouverneur de la Banque Nationale respecte l'autonomie de la décision politique."

En tant que gouverneur, Verplaetse aimait évoquer de nombreux sujets, cherchant à influencer les décisions finales des acteurs privés comme publics.

En réalité, Verplaetse a inauguré une nouvelle ère à la Banque nationale: celle où le gouverneur évoque librement de nombreux sujets, cherchant à influencer les décisions finales des acteurs privés comme publics. Ce fut le cas en matière bancaire où il a plaidé pour des regroupements entre institutions financières belges. Tout commença par la fameuse "Commission Verplaetse", chargée de regrouper les institutions publiques de crédit en deux pôles: l'un autour du Crédit Communal, l'autre autour de la CGER. Verplaetse allait aussi soutenir le projet d'une grande banque belge (GBB), impliquant la Banque Bruxelles Lambert et la Générale de Banque, avant de défendre le rapprochement entre Fortis et la G-Banque.

En 2011, alors qu'il était retraité depuis plusieurs années, nous l'avions rencontré dans un bureau mis à sa disposition à la Banque Nationale. Pas d'ordinateur ("Je n'ai pas besoin d'internet"), mais des tonnes de dossiers et de rapports économiques. Le gouverneur honoraire de la Banque, pareil à lui-même, tenait à garder un oeil avisé sur l'évolution économique et financière. C'est sans doute le dernier "dinosaure" économique et politique belge des années 1980 et 1990 qui vient de nous quitter.

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