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interview

Bruno Colmant: "Cette crise de l'offre va provoquer des chocs sociaux"

Pour Bruno Colmant, il faut que les gouvernements gèrent au plus vite les hausses de prix pour contenir les conséquences sociales des crises actuelles. ©Antonin Weber / Hans Lucas

Nombre de matières premières ou composants ne parviennent plus aux entreprises ou coûtent trop cher. Bruno Colmant analyse ce phénomène qui va compliquer nos vies.

Toute crise a ses répercussions. Alors que le monde est toujours embourbé dans la crise du covid, il doit aussi faire face à la forte hausse des prix de l'énergie. Ces deux problèmes entraînent la raréfaction de certains biens.

L'économiste Bruno Colmant, professeur à l'ULB et à l'UCLouvain, membre de l'Académie royale de Belgique, analyse cette crise de l'offre dont l'impact commence déjà à se faire sentir.

Dans la foulée de la crise énergétique, on entre visiblement dans une crise de l'offre...

On y arrive. La demande de nombreux biens est importante et l'offre s'adapte au moyen d'une augmentation des prix. On observe une raréfaction de nombreux produits, notamment en provenance de Chine. Mais le problème est mondial. Par exemple, BASF à Anvers réduit sa production d'ammoniac en raison des prix élevés du gaz naturel.

"Certaines entreprise ont déjà renoncé à publier leur catalogue de Noël."
Bruno Colmant
Économiste, professeur à l'ULB et à l'UCLouvain, membre de l'Académie royale de Belgique

Quels sont les secteurs touchés?

Tous les secteurs! D'abord ceux à haute densité énergétique, confrontés directement à l'augmentation du prix du charbon, du gaz ou du pétrole et qui doivent la reporter sur les prix de vente. Et au bout de la chaîne, on retrouve des entreprises qui ne vont plus pouvoir produire des biens de consommation directe. Certaines ont déjà renoncé à publier leur catalogue de Noël. L'industrie des jouets, notamment, est touchée de plein fouet. Le secteur alimentaire également, qui doit composer avec l'augmentation du prix de ses matières premières habituelles telles que le cacao, le café, l'huile...

N'oublions pas les pénuries de composants électroniques, qui causent des retards dans la livraison de voitures ou la disparition de certaines options. Au final, certains véhicules ne sont plus achetables.

Comment la population va-t-elle vivre cette raréfaction des biens?

Le pouvoir d'achat de la classe moyenne et des populations plus précarisées se réduit, ces personnes ne pourront plus acheter certains biens difficiles à trouver. Il y aura des chocs sociaux!

La hausse des prix de l'énergie n'est pas la seule en cause...

Il y a un rattrapage de la consommation après la crise sanitaire et le pouvoir d'achat monétaire injecté par les États suite au covid, comme le chèque offert aux Américains. Autre cause, les difficultés d'approvisionnement pour tout ce qui vient de Chine, avec les fermetures d'usine, le manque de disponibilité des conteneurs...

"Avec une telle augmentation des prix, on ne peut qu'être face à un début d'inflation durable."

Peut-on sortir rapidement de cette crise?

Une crise a toujours une solution. Mais avec une telle augmentation des prix, on ne peut qu'être face à un début d'inflation durable. La seule incongruité, ce sont ces taux d'intérêt qui ne montent pas...

Et donc, comment en sortir?

Les États vont devoir agir. Geler certains prix, injecter du pouvoir d'achat. Pour résoudre les pénuries de biens, il faut résoudre la crise énergétique. Le problème est mondial. En Belgique, il faudra passer par une modification de l'indice des prix à la consommation pour refléter la réalité. On devrait aussi donner des chèques énergie et augmenter les tarifs des aides sociales.

La France et l'Espagne se positionnent déjà, mais chez nous, ça tarde. C'est pourtant un problème urgent, c'est le sujet majeur de l'année et des années à venir.

Craignez-vous des répercussions sur les marchés financiers?

Non, les banques centrales financent les marchés avec des taux d'intérêt quasi nuls, alors que ces taux devraient refléter une inflation anticipée. Cela permet de protéger, pour le moment, les investisseurs face à cette crise.

"Les consommateurs des classes moyenne et défavorisée, les travailleurs et les épargnants vont être les premières victimes de la situation actuelle."

Si un jour les taux d'intérêt augmentaient fortement, cela changerait la donne. Mais je ne vois pas pourquoi cela arriverait, puisque plus les États sont endettés, plus les banques centrales les aident avec des taux bas.

Le risque social est bien plus important. Les consommateurs des classes moyenne et défavorisée, les travailleurs et les épargnants vont être les premières victimes de la situation actuelle.

Le contexte actuel ne pourrait-il pas favoriser la transition énergétique?

Non, au contraire. Les prix du gaz, de l'électricité, du charbon augmentent; on voit qu'on utilise de plus en plus l'économie polluante... Tout ce qui touche à la transition énergétique risque désormais de faire peur.

Comment le secteur immobilier va-t-il encaisser la pénurie de certains matériaux?

Là, justement, je vois un impact positif! Cette crise va contribuer à alimenter la transition vers des matériaux innovants, avec des bâtiments passifs, éco-responsables. Et pour favoriser cela, une mesure fiscale serait très utile. Je pense aux primes pour isoler les logements et les bâtiments publics.

Le résumé

  • La demande de nombreux biens est importante et l'offre s'adapte au moyen d'une augmentation des prix.
  • Les États vont devoir agir, geler certains prix, injecter du pouvoir d'achat.
  • Les banques centrales financent les marchés avec des taux d'intérêt quasi nuls. Cela permet de protéger, pour le moment, les investisseurs. Le risque social est bien plus important.

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