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interview

Bruno Colmant: "L'euro digital est une expérience révolutionnaire"

Pour Bruno Colmant, l'euro digital est une sorte de nationalisation de la monnaie. ©saskia vanderstichele

Pour Bruno Colmant, l'euro digital constituerait une révolution comparable à l’invention de la monnaie-papier par John Law. Mais cette révolution n'est pas sans risques.

Dans le contexte de la crise du Covid-19, un événement est un peu passé inaperçu : la publication le mois dernier par la Banque centrale européenne (BCE) d’un rapport sur la création d’un euro numérique (ou euro digital). Poussée dans le dos par diverses initiatives numériques privées (comme le bitcoin ou le libra de Facebook) mais aussi par les projets numériques d’autres banques centrales, la BCE se prépare au lancement éventuel d’un tel euro digital.

Pour le dire simplement, un euro numérique serait une forme électronique de monnaie de banque centrale qui, tout comme les billets de banque, permettrait aux ménages et aux entreprises d’effectuer leurs paiements quotidiens rapidement, facilement et en toute sécurité. Il existerait parallèlement aux espèces, sans les remplacer, précise la BCE.

Une consultation publique est en cours et une décision formelle sur un lancement est attendue à la mi-2021.

Cette crise du Covid-19 n’a d’ailleurs fait qu’accélérer une tendance de fond : nous utilisons de moins en moins les billets de banque dans notre vie de tous les jours. Cela n’a pas échappé à Christine Lagarde, la présidente de la BCE, qui souligne que les Européens se tournent de plus en plus vers le numérique dans leurs modes de consommation, d’épargne et d’investissement. « Notre rôle consiste à préserver la confiance dans la monnaie. Cela suppose de veiller à ce que l’euro soit adapté à l’ère numérique. Nous devons nous tenir prêts à émettre un euro numérique si cela s’avère nécessaire.» Rien n’est encore joué. Une consultation publique est en cours et une décision formelle sur un lancement est attendue à la mi-2021. Car les défis ne sont pas minces. L’euro numérique devrait être conçu de manière à prévenir les conséquences indésirables que son émission pourrait avoir. Imaginons un instant que les citoyens puissent ouvrir des comptes en euro numérique dans les registres de la BCE. Cela signifierait qu’en situation de crise lorsque les épargnants ont moins confiance dans le secteur bancaire, cela pourrait inciter des déposants à transformer leurs dépôts bancaires traditionnels en euros numériques de la BCE. Cela pourrait provoquer des “bank runs” et affaiblir la stabilité financière.

Nous avons interrogé l’économiste Bruno Colmant sur ce projet de la BCE.

Que pensez-vous de ce projet d’un euro digital?

Dans le livre que j’ai consacré l’an dernier au plan monétaire de Chicago des années 30, je me demandais si l’idée d’une crypto-monnaie étatique fondée dans le cadre de ce plan était divagante. Et j’écrivais que les crypto-monnaies étatiques pourraient ne pas être loin. Nous y sommes avec ce projet.
Pour rappel, la monnaie est créée de deux manières différentes: il y a la monnaie créée par la banque centrale (la monnaie de base) et celle créée par les banques privées qui représente le flux monétaire entre les banques : si je dépose de l’argent dans une banque, il va être reprêté, ce qui va créer de nouveaux dépôts et de nouveaux prêts. C’est ce qu’on appelle le multiplicateur de crédit. Quand il y a une forte expansion de l’économie, le multiplicateur de crédit tourne trop vite. Les autorités monétaires n’ont plus le contrôle de la monnaie et on risque la surchauffe. En revanche, quand l’économie va moins bien, les agents économiques se dépêchent de rembourser leurs dettes et font ralentir le multiplicateur de crédit. Les banques centrales n’ont des lors que peu de contrôle sur le flux monétaire.

Dans le livre que j’ai consacré au plan monétaire de Chicago des années 30, j’écrivais que les crypto-monnaies étatiques pourraient ne pas être loin. Nous y sommes avec ce projet.

D’où l’idée du plan de Chicago de l’économiste Irving Fisher dans les années 30…

L’idée de Fisher était de stériliser le flux monétaire et faire en sorte que seules les banques centrales puissent être habilitées à créer de la monnaie. Donc qu’il n’y ait plus de flux monétaire, mais uniquement un stock de monnaie. Dans ce cadre, si l’économie est en manque d’inflation, la banque centrale augmente le stock de monnaie et prête aux banques qui à leur tour prêtent à des particuliers ou des entreprises. Si en revanche la banque centrale redoute une surchauffe, elle réduit le nombre d’unités monétaires. C’est une idée assez révolutionnaire car il s’agit d’une nationalisation de la monnaie. Le président Roosevelt s’y est opposé tout comme les banques commerciales. Elles risquaient de perdre leur raison d’être en l’absence de flux monétaire.

Ce serait aussi un danger potentiel dans le cas de l’euro digital, non?

On aurait la coexistence de deux types de monnaie: un euro digital et un euro « normal ». L’euro digital serait traçable comme l’est le bitcoin. On saurait exactement où il se trouve. Aujourd’hui, si on dépose un euro auprès d’une banque, on ne sait pas à qui il est prêté.

Avec cet euro d’une sécurité absolue et garanti par la BCE, le danger serait qu’il y ait à un moment un repli vers cet euro digital et que les banques perdent une partie de leur raison d’être.

Avec cet euro d’une sécurité absolue et garanti par la BCE, le danger serait qu’il y ait à un moment  un repli vers cet euro digital et que les banques perdent une partie de leur raison d’être. On pourrait même éventuellement avoir un cours de change entre l’euro digital et l’euro normal. Et selon le principe que la mauvaise monnaie chasse la bonne, les  gens pourraient utiliser  l’euro normal pour les paiements, mais thésauriser l’euro digital.

Quels seraient les avantages pour les Etats d’une telle monnaie digitale?

Pour les États, je vois un grand avantage. Si les banques centrales sont capables de déterminer la quantité de monnaie, elles sont capables aussi de moduler en permanence la quantité d’obligations d’Etat qu’elles achètent. Dans le plan de Fisher, toute la dette publique était d’ailleurs achetée par la banque centrale américaine.

Si toutes les grandes banques centrales planchent sur une monnaie digitale, c’est selon moi dans la perspective de résorber d’immenses dettes publiques qui vont s’accumuler dans les prochaines décennies.

C’est un bouleversement qui dépasse nos balises intellectuelles sur la monnaie, une expérience révolutionnaire, mais qui pourrait être chaotique.

On ne prend pas assez conscience des implications d’un euro digital?

Tout à fait. Ce serait une révolution comparable à l’invention de la monnaie-papier par John Law. Il faut s’y intéresser car cela aurait des conséquences profondes en matière de la valeur de l’épargne, du rôle des banques, de la  stabilité financière mais aussi en matière de protection de la vie privée. L’euro digital est une nationalisation de la monnaie, c’est l’État qui devient en quelque sorte le métronome de l’économie. C’est un bouleversement qui dépasse nos balises intellectuelles sur la monnaie, une expérience révolutionnaire, mais qui pourrait être chaotique.

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