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Ces télétravailleurs qui ne veulent pas retourner au bureau

©Jérémie Lusseau

Ils sont nombreux à hésiter à "sortir de leur cabane" pour reprendre le chemin du bureau. Les raisons sont multiples, mais la conclusion unanime: un équilibre entre la maison et le bureau est vital.

"J'étais très sceptique, il y a un an, quand on nous a envoyés en télétravail. Je considérais que mon travail, qui nécessite une communication intense au sein de l'équipe, ne pouvait pas se faire à distance. Un an plus, tard, j'avoue que je m'étais trompée. Au contraire, je dois admettre que j'arrive même à être plus productive." Catherine fait partie de ces salariés qui redoutent l'heure du retour au travail.

40%
Chez GSK, un sondage des ressources humaines montre que 40% des collaborateurs souhaitent travailler à 100% en télétravail.

Chez GSK, un sondage des ressources humaines montre que 40% des collaborateurs partagent les réticences de Catherine et souhaitent travailler à 100% en télétravail, contre 60% évoquant un mix 50-50.

Les autres grands employeurs du Royaume n'ont pas de chiffres. Mais chez eux aussi cette appréhension est palpable, quoi que minoritaire. "Nous sommes conscients qu’après huit mois passés à la maison, revenir au bureau obligera à modifier sensiblement l’organisation personnelle et professionnelle des collaborateurs", explique-t-on chez BNP Paribas Fortis.

Là où elle pourrait être problématique, c'est auprès des PME et indépendants. "Le syndrome cabane devra être pris en compte par les employeurs. Et si le télétravail n'est certes ni un droit ni une obligation, mettre le revolver sur la tempe du salarié ne sera pas une solution", explique Thierry Evens de l'UCM. L'Union des classes moyennes appelle donc les employeurs à rapidement clarifier leurs intentions en matière de télétravail et veiller à rassurer les plus frileux au retour.

"Si le télétravail n'est certes ni un droit ni une obligation, mettre le revolver sur la tempe du salarié ne sera pas une solution."
Thierry Evens
Union des classes moyennes (UCM)

Les salariés belges ne sont pas les seuls à exprimer de telles craintes. Au sein d'Apple, le retour au travail ne se fait pas sans anicroche. Plusieurs dizaines de salariés ont fait part de leur scepticisme à l'idée d'un retour au bureau trois fois par semaine à partir de septembre, comme le souhaite la direction. "La politique d'Apple sur le travail à distance ou en lieu flexible, et la communication qui l'accompagne, ont déjà forcé certains de nos collègues à démissionner", lit-on dans un courrier.

Le CEO de Morgan Stanley s'est aussi fendu d'un message à ses employés new-yorkais récalcitrants: "Si vous êtes à l'aise dans un restaurant, vous le serez aussi au bureau." Le retour au travail n'a toutefois pas encore été signifié, au contraire de Goldman Sachs qui exige déjà le retour de ses équipes.

"J'ai trouvé que travailler à distance (...) m'a rendu plus heureux et plus productif au travail. Nous avons appris de cette année qu'un bon travail peut être effectué depuis n'importe où."
Mark Zuckerberg
CEO de Facebook

De son côté, Mark Zuckerberg, CEO de Facebook, a annoncé qu'il passera les six prochains mois en télétravail. "J'ai trouvé que travailler à distance m'offre plus d'espace pour réfléchir à long terme et m'a aidé à passer plus de temps avec ma famille, ce qui m'a rendu plus heureux et plus productif au travail.  Nous avons appris de cette année qu'un bon travail peut être effectué depuis n'importe où."

Les raisons

Gain de temps dans les trajets, prise d'habitudes, meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie de famille, meilleure concentration, productivité accrue, moins de stress, besoin d'être totalement vacciné, "covidophobie", les raisons évoquées pour cette "peur" sont multiples.

Catherine évoque aussi la facilité des visioconférences sans devoir s'isoler du bureau paysager et la flexibilité des horaires, une arme à double tranchant. "On peut vite se retrouver derrière son ordinateur pour finaliser quelque chose, et ce alors que c'est l'heure du repas."

Thomas Dubois, psychiatre, souligne encore les difficultés d'un retour en activité rencontrées par les anciens patients covid. "Ces personnes souffrent encore de syndromes comme fatigue, dépression..." Et puis il y a l'immobilisme de l'employeur face au bien-être de son équipe. Une enquête des services RH Acerta et le site d'emploi StepStone, montrait récemment que seuls 56% des travailleurs belges du secteur privé estiment que leur employeur se préoccupe de leur bien-être mental sur le lieu de travail (à domicile). Néanmoins, 23% d'entre eux déclarent que l'employeur n'a pris aucune mesure d'amélioration du bien-être mental au cours de l'année écoulée.

Nicolas Clumeck, psychiatre et directeur médical du Domaine, précise que ces raisons peuvent cacher une peur d'avoir peur de retourner travailler, qui pourrait s'estomper une fois l'étape franchie. Il ne faut pas non plus sous-estimer la brutalité et la rapidité avec laquelle la contrainte du télétravail s'est imposée, rappelle Isabelle Hansez, professeur de psychologie du travail à l'ULiège. Cette souffrance psychologique a été intensifiée par l'absence de vie sociale et des restrictions pour les activités sportives.

Si l'homme à une capacité à s'adapter, on lui demande maintenant de faire marche arrière et donc de se réadapter.

Réapprivoiser son job

Que faire alors? Carine Hacquart, psychologue clinicienne, parle d'un besoin essentiel de réapprivoisement. "Les personnes qui n'ont pas envie d'un retour en présentiel auront besoin de temps pour réapprivoiser le travail. Néanmoins, il faut aussi faire attention à ceux qui veulent retourner à tout prix. Ils risquent des frustrations et des déceptions après avoir idéalisé un retour au travail en se retrouvant confronté au peu de changements."

"Il faut faire aussi attention à ceux qui veulent retourner à tout prix. Ils risquent des frustrations et des déceptions après avoir idéalisé un retour au travail et se retrouvant confronté au peu de changements."
Carine Hacquart
psychologue clinicienne

Elle constate que le retour sur le lieu du travail est souvent motivé par les retrouvailles avec les collègues, les lunchs du midi, mais la crainte de retrouver les problèmes d'avant non résolus, voire empirés, est bien présente.

Elle ajoute enfin que le timing pourrait aussi convaincre les indécis. "Nous sommes en fin d'année scolaire et au début des vacances. Retourner un jour par semaine sera donc plus facile pour ce réapprivoisement qu'en septembre."

Isabelle Hansez regarde aussi de l'autre côté de la barrière. Selon elle, un effort doit aussi être fourni du côté de l’employeur face au retour partiel aujourd'hui prôné. "Cela suppose aussi un travail sur la culture d'entreprise avec un management qui endosse le rôle d'accompagnateur, qui fait confiance au travailleur, là où avant il le contrôlait. Mais de fait, tout le monde n'est pas encore prêt."

Les nécessaires contacts

Quoi qu'il en soit, le corps médical est unanime: travailler 100% à distance n'est conseillé ni pour le salarié ni pour l'employeur. Une étude de l’Institut d’études économiques et sociales de l’UCLouvain avance même que pratiquer le télétravail au-delà de deux jours par semaine ou de 50% du temps de travail, réduit la productivité. Cela risque aussi de dévitaliser les centres urbains et d’affaires et de menacer l’existence de communautés de travail. 

Si la majorité des salariés sourit à l'idée de retourner au travail prioritairement pour revoir les collègues, les psychiatres et psychologues rappellent la nécessité vitale des contacts humains. Thomas Dubois insiste: "Si un patient ne souhaite pas retourner travailler sur son lieu de travail, je lui conseillerais toutefois de sortir, de faire du sport, de rencontrer les amis, la famille. De faire des activités avec des rencontres."

Préparer la future génération

Quoi qu'il en soit, le salarié semble avoir pris goût au télétravail. Selon une étude 58% des travailleurs en tiennent compte dans le choix d'un nouvel employeur. On constate aussi que durant cette crise sanitaire, les travailleurs n'ayant pas eu la possibilité de télétravailler ont davantage changé d'employeur que les autres.

"Il faut, dans les hautes écoles et à l'université, sensibiliser aux risques psychosociaux, aux nouvelles pratiques des entreprises, un peu comme on sensibilise les maternelles au code de la route."
Isabelle Hansez
Professeure de psychologie du travail à l'ULiège

Un télétravail accru s'annonce donc comme la nouvelle organisation du travail. Dans le chef du monde médical, il est essentiel de traduire ce changement par de la prévention auprès des jeunes, qui ont particulièrement souffert de l'absence de contacts au cours de cette pandémie. "Il faut, dans les hautes écoles et à l'université, sensibiliser aux risques psychosociaux, aux nouvelles pratiques des entreprises, un peu comme on sensibilise les maternelles au code de la route", explique Isabelle Hansez.

Carine Hacquart se montre moins inquiète, avançant que la génération qui va se lancer dans le monde du travail, n'est plus une génération prête à tout sacrifier sur l'autel de l'emploi. Leurs revendications, ils les porteront pour évoluer vers une meilleure qualité de vie.

Les réseaux sociaux, capteur d'isolement

On le remarque déjà auprès des jeunes en isolement forcé, les réseaux sociaux deviennent un véritable lieu de communication. Le psychiatre, Nicolas Clumeck, parle cependant de contacts biaisés.

"La communication virtuelle n'est pas un moment informel d'échange. Travailler en équipe, échanger en équipe ne peut pas se faire uniquement par le virtuel", précise Isabelle Hansez, professeure de psychologie à l’ULiège.

Thomas Dubois, psychiatre, parle quant à lui de dérive à l'ennui et à l'isolement, tout comme les addictions, ou la violence domestique qui a augmenté avec la pandémie. Mais, au final, on se retrouve à parler à une machine.

"Il manque une formation numérique, mais c'est un sujet tabou. Le jeune tombe ainsi dans le virtuel sans pouvoir appréhender le contenu, sans avoir d'esprit critique", conclut Thomas Dubois.

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