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De la crise à la reprise, cette fois, ce sera différent...

Chief Economist BNP Paribas Fortis

Les cicatrices de la crise actuelle sont moins profondes que celles laissées par la dernière crise. La reprise sera donc rapide et donnera le coup d'envoi d'un changement de régime.

Après la grande crise financière de 2008 et la crise de la zone euro qui a suivi, les Etats-Unis et l’Europe ont connu la reprise la plus lente de l’histoire financière moderne. Les gouvernements sont trop rapidement passés en mode « restrictions » et les cicatrices laissées par la crise étaient profondes. Cette fois, le recul économique est encore plus important. La reprise devrait se caractériser par une forte croissance en 2021 et 2022. Mais la conjoncture retombera-t-elle ensuite comme un soufflé ?

Koen De Leus.

Si on se tourne vers le passé, nous avons peu de raisons d’être optimistes. Lors des 160 récessions analysées dans des pays développés depuis 1966, la croissance trimestrielle moyenne durant les cinq années qui les ont suivies était plus faible qu’auparavant dans deux tiers des cas. Un message important à retenir par les décideurs est que, dans les pays où la dette publique a augmenté entre 0 et 20%, la croissance moyenne est revenue à son niveau d’avant-crise.

Des cicatrices moins profondes

Cette fois-ci sera différent. Les cicatrices de la crise actuelle sont moins profondes que celles laissées par la dernière crise. J’en citerai cinq: hausse de la dette, augmentation du nombre de faillites, chômage, sociétés zombies et contraction des investissements.

A 360% du PIB, les dettes mondiales battent un record. Mais ce pic d’endettement se retrouve cette fois au niveau des Etats et des entreprises, et non pas des ménages et des institutions financières.

A 360% du PIB, les dettes mondiales battent un record. Mais ce pic d’endettement se retrouve cette fois au niveau des Etats et des entreprises, et non pas des ménages et des institutions financières. Ces dernières ont réduit leur endettement après la crise bancaire de 2010-2012, ce qui a d’ailleurs pesé sur la reprise. Jamais dans le passé nous n’avions connu un tel effet pénalisant pour la croissance après des épisodes de forte hausse de la dette des entreprises.

Les faillites d’entreprises et la hausse du chômage ont été évitées en Europe grâce aux interventions massives des gouvernements. Lors d’une récession accompagnée d’un nombre important de faillites, l’augmentation du taux de chômage peut être multiplié par trois et reste élevé plus longtemps.

Si l’on réussit à éviter de nombreuses faillites, la reprise est plus rapide mais on crée davantage d’entreprises zombies. Ces entreprises – souvent petites – arrivent à peine à rembourser leurs dettes avec leurs bénéfices. Elles ne peuvent pas investir dans de nouveaux équipements ni dans la digitalisation, ce qui pèse sur leur productivité.

Une insuffisance d’investissements de la part des entreprises est la dernière cicatrice potentielle. Mais sur ce plan, les nouvelles sont bonnes. Ces deux dernières semaines, nous avons mené une enquête auprès de 200 entreprises clientes. La toute grande majorité d’entre elles déclarent avoir l’intention d’investir, au cours des prochains trimestres, autant sinon plus qu’avant la crise dans l’informatique et la digitalisation.

Comme après les deux guerres mondiales?

Moins de cicatrices donc. Et une reprise plus rapide. Mais quels seront les moteurs de la croissance après la reprise de ces prochains trimestres ? Beaucoup comparent la « libération » actuelle avec celle qui a suivi la fin des deux Guerres Mondiales.

Nous assistons à un changement de régime.

Il existe des points communs, certes, mais aussi de grandes différences. L’explosion démographique de l’époque ne se reproduira pas, au contraire. Et avec le taux d’endettement actuel, il ne sera pas davantage possible de reproduire la hausse spectaculaire du crédit d’alors.

En revanche, nous assistons à un changement de régime. La semaine dernière, les dirigeants du G7 se sont engagés à continuer à investir durablement dans la lutte contre les inégalités et dans la transition climatique. Ces énormes investissements dans le domaine climatique sont une voie possible pour sortir de la situation de déficit de la demande des dix dernières années. Après les deux guerres mondiales, nous avons dû reconstruire nos infrastructures. Cette fois, nous devons les adapter.

Troisième libération

Les périodes d’après-guerre se sont accompagnées aussi d’une forte productivité : +3,1% par an entre 1939 et 1973. Faut-il s’attendre à un renversement de la tendance baissière de la productivité au cours des prochaines années ?

Selon McKinsey, nous avons accompli en un an des progrès qui auraient, en temps normal, exigé de 3 à 7 ans d’efforts sur le plan de la digitalisation.

Selon McKinsey, nous avons accompli en un an des progrès qui auraient, en temps normal, exigé de 3 à 7 ans d’efforts sur le plan de la digitalisation des interactions avec les clients et de la commercialisation de biens et de services en ligne. Le télétravail est devenu la norme, l’e-commerce explose et les entreprises ont accéléré l’automatisation de leurs processus de production.

Si nous nous y prenons bien, la réouverture de l’économie donnera le coup d’envoi d’un changement de régime. Lors de cette troisième « libération », nous pourrons nous débarrasser du joug de la stagnation séculaire.

Les pouvoirs publics joueront un rôle important en échangeant les restrictions budgétaires aveugles qui ont suivi la dernière crise contre des investissements intelligents dans le « verdissement » et la digitalisation de notre économie. Les taux bas représentent une opportunité. Ce dynamisme retrouvé pourrait alors se traduire par une croissance plus forte qu’avant la pandémie. Cette fois, ce sera alors vraiment différent.

Koen De Leus
Chief Economist BNP Paribas Fortis

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