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De la marge salariale à la norme de l’appauvrissement

Il serait absurde d’arrêter l’économie pour sauver des vies et " la santé ", puis de laisser les conséquences sociales de la restauration rapide du capital et des marges bénéficiaires venir détruire, ensuite, la santé et le bien-être des populations.

Quand on parle de la marge d’augmentation salariale maximale de 0,4 %, il est relativement peu question des chiffres et des réalités de la précarité ordinaire vécue par nombre de salariés, d’indépendants et d’allocataires sociaux. De la même manière, les représentations les plus courantes de la pauvreté dressent davantage les constats et les chiffres des manques qu’elles ne cherchent à en interroger les causes autres que les « trajectoires personnelles ».

Marc Sinnaeve. ©rv doc

Combien évoqueront le quasi-blocage du niveau des salaires belges depuis plus de dix ans maintenant ? Combien pointeront que, durant les cinq années de la législature 2014-2019, la part des salaires rapportée au PIB a diminué d’environ 2% au profit des revenus du capital ? Et combien se souviendront que, depuis 1980, la même part des salaires dans la richesse produite chaque année a diminué d’une petite dizaine de points en Belgique et dans d’autres économies comparables de la zone OCDE ? Sans parler des politiques de restriction budgétaire qui ont contribué au définancement relatif d’une bonne partie des services publics et à l’affaiblissement de leur fonction de redistribution sociale des revenus.

Bouts de ficelles et bouts de mois

Faute de rappeler ces déterminants, on peine à comprendre les raisons structurelles du processus d’appauvrissement « normalisé » de couches de la population devenues massivement vulnérables au fil des quarante dernières années. Et on peine à prendre la mesure de ce que représente concrètement dans leurs vies, en termes de bouts de ficelle à nouer et de bouts de mois à joindre en permanence, une norme salariale de « maximum 0,4% ».

La santé de l’économie, c’est comme la santé humaine, ce n’est pas seulement l’absence de maladie ou l’absence de récession.

On objecte qu’il y va de la santé de l’économie et des entreprises sur les marchés des biens et services mondiaux. C’est indéniable si l’on se place dans le modèle de développement économique et de ses règles de fonctionnement, tels qu’ils prévalent depuis 40 ans au prix d’un sous-développement manifeste, en regard des besoins, de presque tous nos systèmes de santé, d’éducation, de travail, de culture, de recherche, de vie sociale et démocratique, y compris ceux des pays les plus riches. Or, note la philosophe Barbara Stiegler, sans eux et sans un système-Terre vivable, aucune économie et aucune organisation sociale ne peuvent subsister à plus ou moins long terme.

De ce point de vue, l’épidémie mondiale de coronavirus n’est pas un simple événement biologique qui bloque temporairement le fonctionnement de l’économie mondiale ; de même, il ne suffira pas, pour rétablir celui-ci, de bloquer sa transmission. La santé de l’économie, c’est comme la santé humaine, ce n’est pas seulement l’absence de maladie ou l’absence de récession.

C’est la raison pour laquelle il faut pouvoir interroger les appels à un « rétablissement » de l’économie, au sens de « retour à la normale » : une normalité perçue ou présentée comme un âge d’or d’avant la catastrophe sanitaire, avec lequel il faudrait renouer en utilisant les mêmes moyens, c’est-à-dire des politiques de l’offre axées sur la compétitivité principalement salariale.

Retrouver la « normalité économique », en ce sens, reviendrait donc à accepter et à subir les conséquences sociales de la reconstitution des marges bénéficiaires et des profits rendus impossibles pendant cette crise. Ce serait ça, en ce compris une norme salariale à moins d’un demi pourcent en Belgique, ou risquer un écroulement de l’économie, déjà fragilisée par ses arrêts partiels répétés.

Une économie sous respirateur artificiel

Sauf que l’économie était déjà malade, elle, avant mars 2020.  

Depuis le choc financier de 2008, la récession qui en a résulté et la thérapie budgétaire orthodoxe qui a suivi, l’économie mondiale, et européenne en particulier, ne s’est jamais vraiment remise : privée d’énergie intrinsèque, elle est placée, depuis, sous la respiration artificielle des programmes de rachats massifs de dette privée par les banques centrales. Ce qui alimente une bulle financière aussi phénoménale qu’inédite dans son ampleur.

Continuer les politiques compétitives de l’offre comme avant conduit obligatoirement à devoir compenser les pertes qui en découleront par un surcroît de dette, par une pression accrue sur les coûts du travail et par un resserrement supplémentaire de la dépense publique.

Dans un tel contexte, continuer les politiques compétitives de l’offre comme avant, avec des gains de productivité faibles et une demande rendue atone, conduit obligatoirement à devoir compenser les pertes qui en découleront par un surcroît de dette, par une pression accrue sur les coûts du travail et sur les recettes de l’Etat, et par un resserrement supplémentaire de la dépense publique. Donc, aussi, par un définancement des services publics dont on mesure pourtant qu’ils sont aussi essentiels (à la société et à l’économie) que déjà sous-équipés.

Laisser cette logique se déployer au nom des « lois de l’économie » ne garantit en rien un retour à la normale, mais crée les conditions d’autres désastres, sociaux, écologiques, sanitaires comme prix à payer du maintien de la course infinie au profit considérée comme élément central de l’organisation sociale. Il serait absurde d’arrêter l’économie pour sauver des vies et « la santé », puis de laisser les conséquences sociales de la restauration rapide du capital et des marges bénéficiaires venir détruire, ensuite, la santé et le bien-être des populations.

Marc Sinnaeve
Chargé de cours d’Information économique et sociale à l’IHECS

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