interview

"Des tarifs d'électricité progressifs? Possible, mais il faut un objectif ciblé"

©Anthony Dehez

Le dossier est toujours sur la table du gouvernement wallon, mais il a des allures de casse-tête. "Une tarification progressive, c'est faisable. Mais si elle doit aussi être familiale et solidaire, les call centers seront débordés", avertit Francis Ghigny, le président de la Cwape, le régulateur wallon du secteur de l'énergie

Le ministre de l’Energie Paul Furlan (PS) n’a pas renoncé à introduire des tarifs progressifs en électricité, semble-t-il. Mais pour Francis Ghigny, président du comité de direction du régulateur wallon, rien n’a changé depuis le report de la tarification progressive, familiale et solidaire, trop complexe. Il faut revenir à un système simple. "Poursuivre simultanément ces trois objectifs entraînerait des coûts administratifs énormes et pas mal d’erreurs."

Le gouvernement wallon du 21 avril prochain pourrait prendre une décision sur la tarification progressive, entend-on. Savez-vous ce qui se prépare?

Non. Ce que nous disons au gouvernement, c’est qu’il doit définir un objectif bien ciblé, et non multiple, pour que nous puissions donner réponse à ses attentes. S’il veut mettre en place une tarification progressive, au lieu d’un prix du kWh qui diminue quand on consomme beaucoup d’électricité, pas de problème.

Si l’objectif est en même temps de faire une tarification familiale et solidaire, cela devient beaucoup trop complexe pour être mis en œuvre sans coûts administratifs énormes. Si on veut favoriser les ménages avec beaucoup d’enfants, on peut le faire via les allocations familiales. Et si on veut mener une politique vis-à-vis des ménages les plus précarisés, il existe d’autres outils mieux ciblés.

Si le gouvernement opte simplement pour des tarifs progressifs plutôt que dégressifs, nous avons une solution. Il suffit de supprimer tout terme fixe de la facture. Nous proposons de le faire en accordant à chaque ménage une allocation qui couvre, en moyenne, ce terme fixe, et même un peu plus. Il y a deux ans, nous avions calculé que si l’on accordait 100 euros par an à tous les raccordements basse tension, les premiers kilowattheures devenaient moins chers que les suivants dans la grande majorité des cas. Bien entendu, cette allocation est compensée par une augmentation de quelques pourcents de la composante réseau.

Cela peut être mis en œuvre rapidement, dès le 1er janvier 2017, sans coûts administratifs particuliers. Et cela ne perturbe pas le marché concurrentiel, puisque les fournisseurs peuvent continuer à appliquer des termes fixes dans leurs tarifs. Le précédent gouvernement nous avait toutefois répondu que cette solution simple ne rencontrait pas ses différents objectifs. Mais il faut savoir que s’il faut constituer de nouvelles bases de données avec la composition familiale ou les revenus, ce sera long, coûteux et source de nouvelles disparités.

Et vous ne savez vraiment pas ce qui est sur la table du gouvernement actuel?

Non. Et le problème, c’est que sans nouvelle décision du gouvernement, la tarification progressive, solidaire et familiale ancienne mouture devra s’appliquer au 1er janvier 2017. Si le gouvernement persiste, les call centers vont être débordés, avec des problèmes de déménagement, de changements dans la composition de famille, etc.

La plateforme Atrias, qui doit faciliter les échanges entre gestionnaires de réseau et fournisseurs, permettrait-elle de résoudre ces difficultés?

Oui, si on y intègre des registres comme la composition familiale ou les revenus. Mais aujourd’hui, ce n’est pas prévu. Et elle ne sera pas disponible avant le 1er janvier 2018. L’adapter nécessiterait sans doute des délais, mais aussi des coûts supplémentaires. Et si seule la Région wallonne le demande, ces coûts seront sans doute répercutés sur les seuls GRD (gestionnaires de réseau) wallons, signifiant ainsi la fin de la solidarité entre les différents GRD.

Les gestionnaires de réseau sont-ils d’accord avec votre proposition de tarification progressive?

Ils ne devraient pas rencontrer de difficultés à appliquer cette proposition, même si eux veulent aller vers une tarification capacitaire, où chacun paie un montant identique, qu’il consomme peu ou beaucoup, ce qui ne correspond absolument pas aux attentes du gouvernement. Et l’expérience a été menée à Martigny, en Suisse, pendant deux ans. Une tarification purement capacitaire a été introduite, sans tenir compte des consommations réelles. Dans un premier temps, cela a incité les consommateurs à diminuer la puissance de leur installation. Mais comme ils n’avaient plus aucun incitant à surveiller leur consommation, cette consommation a explosé, avec des augmentations de 10% par an. Et cela, dans un pays comme la Suisse, où les habitants sont sans doute plus disciplinés…

Et si nous sommes opposés à une tarification purement capacitaire, il est clair que l’arrivée des compteurs intelligents va changer la donne. Elle va permettre de moduler la puissance à distance. Cela veut dire qu’on devrait permettre au consommateur de souscrire à une puissance permanente garantie, et à une puissance beaucoup plus importante, non rémunérée, quand le réseau n’a pas de problème de capacité. Une partie du tarif de réseau sera donc capacitaire, et une autre partie proportionnelle. Pour nous, la tarification progressive devrait alors évoluer vers la gratuité d’une première tranche de capacité, celle qui correspond aux besoins élémentaires de base.

Pouvez-vous décrire, plus concrètement, les avantages que vont procurer les compteurs intelligents?

Cela va d’abord intéresser tous ceux qui ont un chauffage électrique, un boiler électrique ou une voiture électrique, c’est-à-dire des consommations importantes qui peuvent être déplacées. Ils vont être incités à consommer quand l’électricité est beaucoup moins chère et qu’il n’y a pas de problèmes de capacité sur le réseau. Et cela permettra de réduire les investissements dans les réseaux.

Mais ça, ce n’est pas pour demain?

À partir de 2019, quand la plateforme Atrias et les compteurs intelligents seront disponibles. Les consommateurs vont alors devenir des consomm’acteurs. Dans un premier temps, les compteurs intelligents devraient d’abord être placés chez ceux qui ont des consommations importantes qu’ils peuvent déplacer à des moments où il y a beaucoup de soleil, ou quand il y a un creux de consommation sur le réseau. Et d’ici une quinzaine d’années, tout le monde sera équipé.

Quels seront les signaux qui inciteront à déplacer sa consommation?

La partie des coûts de réseau facturée au kWh devrait comprendre quatre périodes affectées de tarifs différents, avec des heures très creuses, creuses, pleines et de pointe, en fonction du moment de l’année et de la journée. Et cela pourra être différent selon la localisation. Là où il y a beaucoup de photovoltaïque, les heures très creuses pourraient être l’après-midi en juillet. Ces périodes seraient fixées une fois par an. Et en temps réel, à quelques rares moments cruciaux pour le réseau, le gestionnaire de réseau pourrait limiter la capacité de ces clients à la puissance qu’ils ont souscrite.

Qui va inciter les consommateurs à s’équiper de ces compteurs intelligents? Les GRD ou les fournisseurs?

Les GRD doivent développer des tarifs incitatifs, puis ce seront les sociétés de marché, les fournisseurs et surtout les sociétés de services, qui vont développer des solutions pour les clients. Ces réseaux intelligents vont permettre de ne plus développer, comme on l’a fait jusqu’à présent, des réseaux "fit and forget", dimensionnés pour faire face même aux situations exceptionnelles, ce qui est extrêmement coûteux.

Une stratégie qui n’est plus possible avec le développement des renouvelables?

Non seulement un nouveau "fuel mix" arrive, avec de plus en plus d’énergie intermittente, mais il y a aussi de nouvelles applications, comme les véhicules électriques ou les systèmes de ventilation des nouvelles constructions, qui font qu’il y a une nouvelle demande, à laquelle il va falloir s’adapter sans renforcer le réseau de manière disproportionnée.

Le développement de ce réseau intelligent ne va-t-il pas faire flamber les tarifs?

L’augmentation restera limitée. Et ne pas faire ce réseau intelligent coûterait beaucoup plus cher. Il faut aussi comprendre qu’en adaptant les réseaux, on va permettre à la production renouvelable de se développer, et au prix de la "commodité" de baisser. Ce n’est donc pas grave si le coût du réseau augmente un peu, si cela permet de produire de l’électricité moins chère.

Travaillez-vous toujours sur un tarif prosumer, pour faire participer davantage les propriétaires de panneaux photovoltaïques aux coûts de réseau?

Il est indispensable, pour que le système tienne la route de façon durable, que l’ensemble des consommateurs contribuent aux coûts du réseau. On ne peut pas accepter que certains y échappent. Sinon, tous ceux qui en ont les moyens vont sortir du réseau, installer des batteries… Les entreprises vont se regrouper pour constituer des réseaux fermés. Il ne restera alors qu’une minorité pour supporter les coûts de réseau, les plus démunis et les PME, qui vont se prendre une claque pas possible, parce que les coûts, pour eux, vont devenir insupportables.

Quelqu’un qui met des panneaux sur son toit et qui consomme autant qu’il produit, son compteur qui tourne à l’envers donne l’impression qu’il ne consomme plus rien. Mais ce n’est pas exact. Il injecte et il prélève de l’électricité sur le réseau. Nous voulons le faire contribuer de manière équitable. La Cwape avait imaginé un tarif où ces "prosumers" devaient payer les coûts du réseau sur tous les kilowattheures prélevés, ce qui nous semblait le plus juste. La Cour d’appel de Liège nous en a empêché, parce que cela ne respectait pas le principe de compensation (le compteur qui tourne à l’envers, NDLR) décidé par le politique.

Si le gouvernement adapte cette notion de compensation dans le décret tarifaire qui est en préparation, nous reviendrons avec notre méthodologie. Si pas, d’autres formules sont possibles, comme par exemple un tarif sur la base de la puissance installée, en kWc, des panneaux. L’inconvénient est qu’avec une tarification sur la base de la puissance, il n’y a plus de différenciation pour ceux qui ont des panneaux plus ou moins bien orientés, ou pour ceux qui autoconsomment beaucoup.

Ce souci de faire contribuer tout le monde signifie-t-il aussi que vous souhaitez décourager le développement des microréseaux?

Nous sommes très sollicités en la matière, avec des entreprises qui se mettent ensemble pour ne pas contribuer à un certain nombre de coûts, comme les cotisations fédérales, les certificats verts ou les obligations de service public. Nous ne pouvons pas approuver ces montages purement financiers qui se font au détriment des autres consommateurs. Nous voulons favoriser toutes ces expériences de gestion intelligente des productions et consommations locales, à condition que cela apporte une plus-value sans reporter simplement les coûts sur les autres utilisateurs.

Il y a, en Wallonie, 13 intercommunales de distribution. Est-ce économiquement optimal?

Les différents GRD qui composent Ores ont déjà fusionné. Il y a certainement encore des regroupements qui vont se faire du côté des plus petites structures. Mais le potentiel d’économies n’est plus énorme.

Le coût du soutien aux énergies renouvelables est-il vraiment sous contrôle?

Tout dépend de la manière dont on fait les calculs. Il y a un peu plus d’un an, nous avons calculé que le surcoût lié aux différents soutiens à l’électricité verte s’élevait environ à 50 euros par MW hors TVA pour un client résidentiel, dont 17 euros en surcharges fédérales, 14 euros en surcharges régionales et 24 euros pour le quota des certificats verts. Cela correspond à 20% environ de la facture totale. Mais sans le développement des renouvelables, les prix du pétrole et du gaz, et donc de l’électricité, seraient certainement plus élevés. Et la Wallonie passerait à côté d’un pôle de développement économique extrêmement prometteur.

Propos receuillis par Christine Scharff

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés