interview

Emmanuel Dhyne: "Une escalade protectionniste peut vite dépasser le simple cadre commercial"

©AFP

Emmanuel Dhyne est économiste à la BNB et préside une des quatre commissions du Congrès des économistes, dont la 23e édition se tient à Charleroi ce jeudi. Celle consacrée à la démondialisation. Entretien.

Ce jeudi se tient à Charleroi la 23e édition du Congrès des économistes. L’événement est organisé tous les deux ans depuis 1974 par l’Université ouverte de la Fédération Wallonie-Bruxelles et aura pour thème, cette fois-ci, le marché du travail. Emmanuel Dhyne est économiste senior à la Banque nationale de Belgique et chargé de cours à l’UMons. Il préside une des quatre commissions du Congrès, celle consacrée à la démondialisation. À l’ère du Brexit et de Donald Trump, on assiste en effet à un retour du protectionnisme et à une remise en question des acquis de la mondialisation. Il a répondu à nos questions.

Est-il avantageux de relocaliser la production chez nous?
Tout dépend des raisons sous-jacentes, si on est dans une logique technologique ou, au contraire, dans une logique de restriction des échanges. Si grâce à la digitalisation, on peut raccourcir les chaînes de création de valeur, pourquoi pas? Certains facteurs technologiques font que la course à la main-d’œuvre bon marché est devenue moins intense. Mais on ne va pas revenir à un système où on centralise en un seul lieu toutes les phases du processus de production. À côté de cela, on assiste à une montée des phénomènes protectionnistes. Ils sont dommageables pour le pays visé par des barrières tarifaires mais aussi pour le pays qui les impose.

La course à la main-d’œuvre bon marché est devenue moins intense.

Cette inflexion s’explique-t-elle par une globalisation poussée à l’excès?
La situation en Europe est différente de celle qui prévaut aux Etats-Unis. En Europe, on observe que le commerce intra-européen reste prépondérant, avec l’Allemagne qui est plus présente dans la grande exportation. Aujourd’hui, ce sont toujours les flux entre la Chine et les Etats-Unis qui dominent les échanges internationaux.

La déglobalisation n’est-elle pas une menace pour une économie ouverte comme la Belgique?
La proportion d’entreprises directement impliquées dans la globalisation reste assez réduite. Dans le cas de la Belgique, qui est pourtant une économie ouverte, on parle de 5 à 10% des entreprises. Ce sont le plus souvent des grandes entreprises qui échangent internationalement. Mais elles entretiennent des échanges en amont avec des fournisseurs domestiques. Au final, 60% des entreprises en Belgique sont impliquées, à un moment ou un autre, dans les échanges des grands exportateurs. Le même constat vaut pour les importations: 10% des firmes sont directement impliquées mais 90% des PME dépendent de ces importations. Lorsqu’on met des barrières tarifaires, on ne pénalise pas uniquement le pays visé, mais on fragilise également un large pan du tissu entrepreneurial domestique qui devra se procurer ailleurs des produits à des conditions moins favorables.

Si grâce à la digitalisation, on peut raccourcir les chaînes de création de valeur, pourquoi pas?.

La globalisation n’aurait-elle profité qu’à une élite et non au plus grand nombre?
Les premiers bénéficiaires de la globalisation sont les gros acteurs. Mais les firmes qui s’intègrent en tant que fournisseurs de ces gros acteurs en tirent également un certain bénéfice. Il y a des indices de partages de rentes, y compris pour des travailleurs a priori peu exposés aux exportations directes.

Peut-on blâmer la globalisation pour la fracture sociale?
Cela dépend d’un pays à l’autre. La fracture sociale est moins présente en Belgique du fait que nous disposons d’un système centralisé de négociation des salaires. Cela atténue les différences entre les firmes gagnantes et les firmes perdantes de la globalisation. Aux Etats-Unis par contre, l’exposition de certains secteurs au commerce chinois impacte directement la situation économique et sociale comme la santé des travailleurs concernés.

Aux Etats-Unis, l’exposition de certains secteurs au commerce chinois impacte directement la situation économique et sociale des travailleurs.

Relocaliser n’est-il pas profitable aussi pour l’écologie?
Un redéploiement des échanges vers des destinations moins lointaines serait certainement un "plus" pour l’environnement. Mais comme en Europe, on a beaucoup délocalisé vers l’Europe de l’Est depuis la chute du Mur; le gain environnemental du "reshoring" risque d’être assez limité.

Les efforts pour attirer Alibaba sont-ils justifiés compte tenu des externalités sur l’environnement?
On peut effectivement se poser la question. Mais il reste que la présence d’Alibaba à Liège peut servir de vecteur pour nos producteurs qui veulent accéder à un marché réputé difficile. Alibaba est une plateforme d’échange et tout ce qui peut rapprocher l’offre et la demande ne peut être négligé. Après, il appartient aux politiques de définir un cadre contraignant pour protéger l’environnement, sans verser dans le protectionnisme. Car si on cède au protectionnisme, on entre rapidement dans une escalade qui peut dépasser les simples tensions commerciales.

En Belgique, la proportion d’entreprises directement impliquées dans la globalisation reste assez réduite.

Le consommateur n’est-il pas parfois contradictoire lorsque, d’une part, il se dit prêt à payer plus cher un produit fabriqué localement et, d’autre part, il se précipite sur les bonnes affaires du commerce en ligne?
Le consommateur, dans les choix qu’il opère, peut effectivement orienter les choses en privilégiant par exemple les produits locaux. On n’est pas dans du protectionnisme mais dans des préférences de consommation. Cela offre l’avantage de ne pas trop perturber les règles du jeu. Mais il faut garder à l’esprit qu’il est toujours difficile de déterminer la part locale dans un produit. Il y a, plus souvent qu’on ne le pense, une part de contenu importé.

La fracture sociale est moins présente en Belgique du fait que nous disposons d’un système centralisé de négociation des salaires.

Qui voyez-vous sortir vainqueur de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis?
La Chine a ciblé un certain nombre de produits qui peuvent faire mal à l’électorat de Trump. C’est le cas du soja par exemple. Aujourd’hui par contre, nous assistons à une certaine désescalade entre les deux protagonistes. Ceci étant, il ne faudrait pas tabler sur un rapide retour à la normale. Même si la détente devait se prolonger, je crains qu’avec l’administration Trump, certains tarifs vont rester.

Si on peut reprocher à la Chine de ne pas avoir toujours joué le jeu au plan commercial, pourquoi Trump s’en prend-il aux Européens?
L’administration Trump raisonne beaucoup en terme d’équilibre ou plutôt de déséquilibre commercial bilatéral. C’est pourquoi elle va s’en prendre aux voitures allemandes ou aux producteurs européens d’acier.

De son côté, l’Europe raisonne davantage en terme d’équilibre global. Elle se montre aussi très ciblée dans sa riposte, afin de ne pas perturber ses propres chaînes de valeur.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect