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interview

Étienne de Callataÿ et Luc Leruth: "Non, les économistes ne sont pas des abrutis incultes"

Etienne de Callataÿ et Luc Leruth: les gens de chiffres peuvent aussi être des gens de lettres. ©Kristof Vadino

"Quand l’économie nous est contée", le livre piloté par Étienne de Callataÿ et Luc Leruth, propose une relecture économique d’œuvres littéraires. De quoi apporter un regard plus juste sur l’économie et sur les économistes.

C’est un livre un peu hors du commun qui paraît ce jeudi 23 septembre: "Quand l’économie nous est contée". Cet ouvrage collectif mêle subtilement l’économie et la littérature. Les deux chefs d’orchestre de l’initiative sont les économistes Luc Leruth et Étienne de Callataÿ.

Parmi les économistes retenus pour cet exercice de relecture économique d’œuvres littéraires, on peut citer Herman Van Rompuy, Serge Wibaut, Georges Hübner ou encore Victor Ginsburgh.

Si Étienne de Callataÿ est connu de tous en Belgique en tant qu’économiste et cofondateur de la firme Orcadia Asset Management, Luc Leruth l’est un peu moins du grand public dans la mesure où sa carrière s’est déroulée essentiellement à l’étranger, au Fonds monétaire international (FMI). Il a enseigné à l’Université d’Essex, en Géorgie ainsi qu’à la Solvay Business School (ULB). Outre de nombreuses publications scientifiques, il est également l’auteur de romans publiés chez Gallimard et chez Aleph Publishing (en anglais avec Jean Drèze). Luc Leruth est aussi le CEO d’une fintech, Zeno-Indices, après avoir été l’un des fondateurs de Gambit Financial Solutions, qui a été revendu à BNP Paribas Asset Management.

Ce livre est la preuve que les économistes ne savent pas seulement compter, mais qu’ils sont également capables de "conter". Il s’agit  d'initier le lecteur aux arcanes de l'économie grâce à la littérature. Une littérature au sens large puisque cela va des haïkus à une BD d’Achille Talon (!), en passant par des auteurs comme Melville, Boulgakov, Zweig, Faulkner ou Shakespeare. Parmi les économistes retenus pour cet exercice de relecture économique d’œuvres littéraires, on peut citer Herman Van Rompuy, Serge Wibaut, Georges Hübner, Pierre Pestieau, Isabelle de Laminne ou encore Victor Ginsburgh.

"Tout part en réalité de la nouvelle 'Une rose pour Emily' de William Faulkner, une lecture que m’a conseillée ma fille."
Luc Leruth
Économiste

Dans l’introduction du livre, Étienne de Callataÿ et Luc Leruth posent d’emblée la question: "La littérature inspire, mais les économistes s’y intéressent-ils?". Ils citent, sans le nommer toutefois, un économiste de réputation mondiale, ancien haut cadre du Fonds monétaire international qui réagissait à l’idée de proposer à des économistes du monde universitaire de s’exprimer, au travers d’une œuvre de fiction de leur choix, sur l’une ou l’autre question économique. La réponse fut assez glaciale: "La littérature a plus à dire sur l’économie que les économistes sur la littérature." Luc Leruth et Étienne de Callataÿ ont voulu prouver que les économistes ne sont  pas (tous) incultes...

Comment est né ce livre qui mêle économie et littérature et comment s'est déroulée votre rencontre?

Etienne de Callataÿ: En fait, je connais Luc depuis un certain temps. Nous avons été voisins de bureau au Fonds monétaire international à Washington lorsque j’y ai travaillé dans les années 1990. L’idée du livre lui revient entièrement.

Luc Leruth: Tout part en réalité de la nouvelle "Une rose pour Emily" de William Faulkner, une lecture que m’a conseillée ma fille. Avec l’économiste Pierre Nicolas, j’ai rédigé un texte qui a été publié par le FMI sous le titre "The Crisis and Miss Emily’s Perceptions" en 2010. La version française est parue sous le titre "La crise et les perceptions de Miss Emily" dans "Reflets et perspectives de la vie économique". C’est cet article qui est à l’origine de ce recueil. Il a fallu des années pour que l’idée mûrisse, j’en ai alors parlé à Étienne et nous avons cherché des contributeurs.

Que racontent précisément les textes que vous avez sélectionnés?

LL : La nouvelle de Faulkner parle d’une demoiselle excentrique vivant dans une petite ville du Sud des États-Unis, complètement retirée d’un monde. Tout semble indiquer que quelque chose de grave se passe chez Miss Emily (une odeur de cadavre autour de la maison, par exemple), mais personne ne peut se résoudre à confronter une vieille demoiselle à la réputation sans tache.

"Je tente de faire le lien entre la nouvelle de Melville 'Une rose pour Emily' et le Covid-19."
Étienne de Callataÿ
Économiste

En fait, les gens n’ont pas voulu voir la réalité, ils ont vécu dans l’illusion. La crise financière de 2008 a aussi montré qu’il y avait une illusion de maîtrise des risques dans le secteur financier, illusion sur la croissance illimitée, illusion de la toute-puissance des marchés. La même chose s’est passée avec le financier Bernard Madoff et sa vaste escroquerie. Certains ont voulu croire à ses promesses jusqu’au bout parce que c’était Madoff. Tout le monde a profité pendant un moment de la bulle qui gonflait. Aujourd’hui, c’est assez similaire avec le bitcoin. C’est le pouvoir des illusions. Mais un jour, les gens risquent de ne plus y croire.

EdC: La nouvelle que j’ai choisie est "L’homme au paratonnerre" d’Herman Melville. Le pitch en est simple: un marchand de paratonnerres frappe à la porte du narrateur, un montagnard, par un soir d’orage, espérant que les circonstances faciliteront la vente, mais il tombe sur un habitant qui ne s’en laisse pas conter. Dans cette nouvelle, Melville fait de la finance comportementale avant l’heure. C’est amusant, car j’ai installé une alarme après avoir été cambriolé, surtout pour rassurer mon épouse quand je suis absent. Alors que la probabilité d’être cambriolé n’avait pourtant pas augmenté.

Je tente de faire le lien entre cette nouvelle de Melville et le Covid-19. Nous savions qu’une pandémie était un risque majeur et loin d’être largement improbable. Comment se fait-il que, collectivement, nous n’ayons pas rapidement pris la mesure de la grave menace, sanitaire d’abord, économique et financière ensuite, que posait la diffusion du virus?

En économie, l’aspect narratif devient très important. Le prix Nobel d’économie Robert Shiller insiste sur la notion de récit dans son livre "Narrative Economics". Selon lui, les récits influencent le comportement des individus et donc de l'économie.

LL: Le récit devient de plus en plus important même quand on soumet un article à une revue économique. On peut être refusé parce que l’histoire n’est pas bien racontée. Il faut que l’histoire soit belle. Ce qui est très différent des mathématiques ou de la physique où le papier doit être correct. En économie, cela doit être correct et intéressant, mais, en outre, cela doit être bien raconté. Il faut en quelque sorte "shakespeariser" son texte. Cela va loin et je pense que cela devient contre-productif.

"En politique, il est manifeste que pour emporter l’adhésion de la population, il ne faut pas venir avec des chiffres, mais avec une bonne histoire."
Etienne de Callataÿ
Économiste

EdC: En politique, il est manifeste que pour emporter l’adhésion de la population, il ne faut pas venir avec des chiffres, mais avec une bonne histoire. Un exemple: si un ministre propose une réforme fiscale, il va nous parler de la situation de Jeanne qui est mère célibataire avec deux enfants à charge et qui va profiter de la réforme et payer autant d’impôt en moins. On prend des cas types, on transforme le général en des histoires particulières. Attention quand même, car la narration peut être trompeuse. Elle peut aussi être dangereuse si l’on s’éloigne des faits.

Le livre est-il une critique du capitalisme? On a l'impression que de plus en plus d'économistes sont passés à gauche de l’échiquier.

EdC: Il y a un fil rouge dans le livre: on croit trop souvent que les économistes sont obnubilés par la rationalité financière qui serait le seul et unique moteur de l’action humaine, que tout est déterminé par le portefeuille du consommateur. Les économistes savent que ce n’est pas du tout vrai: les motivations financières ne sont pas tout.

C’est vrai que l’ultra-libéralisme ou le néolibéralisme à la Thatcher et Reagan ont été enterrés. On est davantage conscient aujourd’hui des défis de l’environnement, des défaillances du marché. Et puis, on se rend compte que les capitalistes ne sont pas toujours très... capitalistes. Que voit-on? Moins de concurrence dans l’économie ou des patrons qui reçoivent des "parachutes dorés", or il n’y a rien de plus antilibéral.

LL:  Tout le monde est conscient que quelque chose doit changer. Mais les comportements individuels ne suivent pas toujours. Ceux qui sont anti-marché et qui disent qu’il faut revenir à du local sont parfois les mêmes qui achètent des tee-shirts à deux euros en provenance de Chine. Souvenez-vous aussi de Renault Vilvorde. On y construisait des Renault qui coûtaient plus cher qu’ailleurs. Tout le monde affirmait qu’il fallait sauver Renault Vilvorde et les emplois associés, mais je n’ai pas vu de files de gens qui étaient prêts à payer leur voiture Renault à un prix plus élevé. Cette différence entre les comportements individuels et la façon dont cela se traduit collectivement revient dans plusieurs contributions du livre.  

"Le fil rouge du livre, c’est LISEZ!"
Luc Leruth
Économiste

EdC: Je pense que la littérature est anti-dogmatique. C’est un appel à la nuance. Il y a ce dogme ultra-libéral qui dit qu’il suffit de baisser les impôts pour créer de nouvelles entreprises ou celui qui avance qu’il suffit de diminuer les allocations de chômage pour inciter tout le monde à travailler. Mais non, cela ne fonctionne pas comme cela. Les dogmes sont bousculés. La littérature a été pionnière en la matière. En lisant, on est moins tenté par des visions dogmatiques. Et ces dogmes peuvent être de droite comme de gauche. On peut évoquer ici George Orwell qui a dénoncé les dangers du communisme.

LL : Le fil rouge du livre, c’est LISEZ!

EdC : C’est le conseil donné par Emmanuel Macron lors de son premier discours lors du confinement généralisé. Il a dit: lisez. C’est assez extraordinaire, non? Selon moi, la littérature est une leçon d’empathie, elle aide à comprendre le point de vue de l’autre. C’est aussi une leçon de modestie. Les haïkus d’Herman Van Rompuy, c’est vraiment cela. Ils n’assènent pas des vérités universelles, ils ouvrent des portes et laissent la place au questionnement.

LL: Avec ce livre, on espère démarrer une tendance. Une version en anglais avec des contributions d'économistes internationaux est en préparation. Mais je ne peux pas en dire plus pour l'instant.

Vous espérez avec ce livre donner une autre image des économistes?

EdC: Ce livre devrait aider à avoir un regard plus juste et plus positif sur l’économie. Et aussi sur les économistes qui ne sont pas des abrutis incultes.

LL: Je connais plein d’économistes qui sont très cultivés. Et cela, c’est rassurant. Ce livre en est la preuve manifeste.

EdC: Cela montre que les gens de chiffres peuvent aussi être des gens de lettres. Je me souviens de mon professeur de français à la fin des humanités qui faisait le tour des élèves pour savoir ce qu'ils allaient faire ensuite. Je lui ai dit: l'économie. "Étienne, tu me déçois" était sa réponse.  Avec ce livre, je suis peut-être en train de corriger sa déception bien des années plus tard...

"Quand l'économie nous est contée". Un livre sous la direction d'Étienne de Callataÿ et Luc Leruth. Editions de La lettre volée. 248 pages, 24 euros.

Le résumé

  • "Quand l'économie nous est contée" est un ouvrage collectif qui mêle l’économie et la littérature. Il a été rédigé sous la direction des économistes Luc Leruth (ex-FMI) et Étienne de Callataÿ (Orcadia Asset Management).
  • Le livre offre une relecture économique d'oeuvres littéraires (Melville, Boulgakov, Zweig, Faulkner, Shakespeare...)
  • Luc Leruth et Etienne de Callataÿ ont voulu prouver que les économistes ne sont  pas (tous) incultes.

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