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Faut-il craindre le "spectre" de l’inflation?

Professeur de finance (IESEG and Louvain School of Management) et Chief Economist (Waterloo Asset Management)

La menace de l'inflation est réelle mais ne doit pas être exagérée.

La plupart des économistes considèrent aujourd’hui l’inflation des biens et services comme la principale menace à court terme sur les marchés. Cette menace est bien réelle, mais elle ne doit pas être exagérée. Il s’agit de la contextualiser avant tout.

Analysons la situation de la zone euro, qui est moins complexe que celle des Etats-Unis. Depuis la crise des subprimes en 2007-2008, l’inflation sous-jacente de la zone euro est inférieure à l’objectif d’inflation de 2 % et, au-delà des effets temporaires de la crise du Covid, la BCE anticipe le maintien d’une inflation sous-jacente à peine supérieure à 1 % jusqu’en 2023.

Le paradoxe est que « l’inflation est bien là, mais pas au bon endroit ». Ce sont les prix des actifs financiers qui ont absorbé l’inflation.

Le paradoxe est que «l’inflation est bien là, mais pas au bon endroit». Ce sont les prix des actifs financiers qui ont absorbé l’inflation qui, jadis, infiltrait le marché des biens et services lorsque la demande de biens et services n’enregistrait pas la baisse structurelle qu’elle subit désormais depuis plus de 10 ans.

Ce n’est pas l’offre de biens et services qui a constitué un vecteur déflationniste. Depuis plus d’une décennie, la zone euro enregistre plutôt un ralentissement de la population active, un tassement des gains de productivité, des prix des matières premières plutôt en hausse, certes accompagné d’une baisse des impôts sur les entreprises mais trop faible pour faire la différence. Tous ces facteurs d’offre combinés ont eu tendance à contraindre l’offre et donc à maintenir les prix des biens et services.

Mikael Petitjean. ©Frank Toussaint

Ce n’est pas non plus lié à un niveau trop élevé du taux d’intérêt réel à court terme que la BCE aurait conservé trop longtemps en ne luttant pas assez sur « l’excès d’offre sur la demande ». Le taux de refinancement réel, qu’elle applique pour prêter aux banques commerciales, a constamment été en territoire négatif depuis 2009.

Qu’en est-il aux Etats-Unis qui restent le moteur économique le plus puissant de la croissance mondiale ? La pression inflationniste est déjà là en réalité. La hausse des prix sur un an aux Etats-Unis est de 4,2%.

Dans le même temps, Joe Biden n’a rien fait pour apaiser les anticipations inflationnistes des marchés durant les 100 premiers jours de sa présidence. Fin mars, il a annoncé un nouveau plan de plus de 2.000 milliards de dollars pour les infrastructures et l'emploi. Ce plan doit encore être voté par le Congrès et ce ne sera pas une sinécure étant donné son ampleur qui inquiète les républicains et de nombreux experts financiers. Faillait-il lancer ce plan alors que l’économie américaine a redémarré bien plus vite et plus fort que l’économie européenne ?

Des salaires qui grimpent

Joe Biden avait fait une autre proposition dans son programme, celle d’augmenter le salaire minimum à 15 dollars de l'heure, qu’il pourrait également soumettre au Congrès si sa cote de popularité au sein de l’aile gauche du parti démocrate venait à baisser.

En réalité, le retour à la vie normale est si rapide que la pénurie de ressources est en train de pousser le salaire minimum naturellement vers le haut, sans doute de manière plus efficace et plus souple que si la loi devait être modifiée par le Congrès.

Depuis le retour à la normale, le rapport de force entre employeurs et employés aux Etats-Unis évolue en faveur des seconds.

Amazon a ainsi récemment annoncé le recrutement de 75.000 personnes à un salaire d’embauche de 17 dollars de l'heure. L’entreprise a également décidé d’augmenter ses salaires de 150 à 200 dollars par mois en mars dernier.

Chez McDonald’s, la hausse des salaires sera de 10% pour les employés qui travaillent dans les fast-foods qui ne sont pas franchisés. Le salaire minimum chez McDo variera entre 11 et 17 dollars.

Depuis le retour à la normale, le rapport de force entre employeurs et employés aux États-Unis évolue en faveur des seconds: il y a 8 millions de travailleurs de moins aujourd’hui aux États-Unis par rapport à février 2020, sur une population active de 150 millions, hors agriculture. La conséquence est une progression du salaire horaire de plus de 8% sur un an en moyenne.

La corrélation entre taux de chômage et inflation est très faible depuis de nombreuses années.

Cette pénurie de main d’oeuvre s’accompagne également d’une pénurie mondiale de matières premières : le cours du cuivre, par exemple, se rapproche de 10 dollars le kilo, du jamais vu. Les produits semi-transformés sont également beaucoup plus chers : le PVC, le bois, et l'acier en particulier. Le bois a enregistré une progression de 50% en un an. C’est le même constant pour les gaz industriels ou les composants électroniques.

Prenons un peu de recul néanmoins. L’inflation est essentiellement liée au fonctionnement du marché du travail et aux hausses des salaires. La pression récente à la hausse sur les salaires est donc un facteur inquiétant, mais la baisse constante du taux de chômage aux Etats-Unis, de 10% en 2010 à 4% en 2020 avant le Covid, ne s’est pas accompagnée d’une hausse de l’inflation dite « sous-jacente ».

Ne jamais dire " jamais "

Autrement dit, la corrélation entre taux de chômage et inflation est très faible depuis de nombreuses années. Il y a plutôt des facteurs déflationnistes qui pourraient jouer. Tout d’abord, la forte dégradation du commerce extérieur des États-Unis permet d’atténuer la tension sur le marché des biens que peut créer la stimulation de la demande intérieure par le déficit public. Ensuite, pour éviter le recul des profits et contenir l’endettement, les entreprises réalisent des économies de coûts sur les voyages, l’immobilier, ou l’organisation interne.

Ce scénario reste à écrire et il sera corrigé si une forte hausse du salaire minimum légal ou une forte dépréciation du dollar devait intervenir. Et dans la vie, il ne faut jamais dire «jamais», d’autant plus qu’une telle explosion de l’endettement, en dehors des périodes de guerre, est inédite, sans parler de son financement massif par la monnaie de banque centrale. Heureusement d’ailleurs que tous les économistes ne sont pas d’accord sur le sujet, car quand ils sont tous d’accord, c’est que tout le monde se trompe.

Mikael Petitjean
Professeur IÉSEG et Louvain School of Management
Chief economist Waterloo Asset Management

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