"Investisseur privé wallon", une espèce en voie d'apparition

©Thierry du Bois

Coup d’oeil sur les investisseurs privés les plus prompts à aider les entreprises wallonnes à se développer: à côté des fonds, les ex-patrons investisseurs forment un des maillons les plus solides de la chaîne.

Quels sont les principaux investisseurs privés qui irriguent les capitaux des entreprises actives en Wallonie? Une question simple, à laquelle la plupart des experts répondent par un haussement d’épaules. "De nombreux business angels investissent à la petite cuiller et de manière dispersée, à l’image des 100.000 PME de la région", nous dit l’un d’eux. "Les invests (semi-publics) et les holdings régionaux (100% publics) tels que la SRIW et la Sogepa sont les principaux apporteurs de capitaux, nous dit un autre. Ils sont loin devant en termes de montants et de nombre d’opérations; derrière eux, opèrent une trentaine de fonds privés, sans que l’un d’eux ne se détache du lot."

Pas une raison pour s’arrêter de chercher. "Le paysage de l’investissement est très éclaté, comme l’est la typologie des entreprises wallonnes, où il y a deux ou trois grands groupes, puis une poignée de grosses PME, à côté d’une majorité de petites, souligne Dimitri de Failly, partenaire chez Profinpar, un des derniers nés parmi les fonds axés sur la Région. En négociation pour un investissement, en face de nous on rencontre le plus souvent des acteurs industriels, qui sont dans une démarche d’intégration, quelques investisseurs privés professionnels, comme nous (mais peu), et puis des individus qui veulent racheter une entreprise pour la manager eux-mêmes (buy-in)."

Quatre profils d’investisseurs

Parmi ces investisseurs privés, on arrive à distinguer quatre types: les holdings, les fonds d’investissement de private equity, les anciens entrepreneurs devenus investisseurs professionnels, et les "héritiers", alias les membres de grandes familles actionnaires de multinationales présents dans la Région. Avec certains chevauchements entre ces différents groupes, bien sûr.

Les grands holdings belges se montrent peu présents sur la scène wallonne. Le groupe Frère, qui y a été un des plus actifs (sidérurgie, Dupuis, unités de Petrofina...), n’y a plus grand chose: plus rien de wallon dans le portefeuille de GBL, une présence indirecte dans celui de CNP via les unités régionales des chaînes retail International Dury Free et Distriplus, plus rien non plus dans celui d’Ergon Capital depuis sa sortie de l’éditeur De Boeck. Le groupe a failli revenir dans l’investissement wallon en prenant une part de 25 à 30% dans la Sonaca il y a deux ans, mais le deal a avorté. Cobepa a une participation dans Carmeuse (chaux). Verlinvest, plutôt dirigé vers l’étranger, détient une participation wallonne conséquente, dans les Carrières du Hainaut.

Du côté flamand, AvH en a une dans la biotech OncoDNA, tandis que Korys, holding de la famille Colruyt, est actionnaire de la pharmacie en ligne NewPharma. Bois Sauvage en fait davantage: il détient des actions dans Nanocyl (nanotubes), Galactic (acides lactiques, lactates) et la biotech bruxelloise devenue carolo Bone Therapeutics. Le portefeuille de Floridienne est encore mieux garni en nombre d’investissements wallons avec Delka, Merydis,HB Products, Altesse Quality Food (tous quatres actifs dans l’agro-alimentaire), Sotecna (huiles essentielles) et Enzybel (enzymes naturels). Le holding Finascure, enfin, est l’actionnaire principal dans Futerro et Galactic, qui planchent sur des plastiques végétaux à Escanaffles.

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Les fonds de private equity et assimilés (clubs d’investissement, holdings d’entrepreneurs) sont par nature plus remuants que les holdings cotés. Parmi eux se démarquent les fonds qui fédèrent des entrepreneurs. C’est le cas de Profinpar, créé récemment et déjà investi dans deux sociétés wallonnes, ProLeather (tannerie et vente de cuirs) et ODB & Associés (experts comptables et ficaux), ou du Caring Entrepreneurship Fund lancé par Roch Doliveux, l’ancien CEO d’UCB. Créé par Yves Noël et Bernard Joly, Noma Invest se situe dans un créneau voisin: il s’en distingue par le fait qu’il est le premier actionnaire de NMC (mousses synthétiques), l’entreprise fondée par la famille Noël, mais il a investi aussi dans Ceran (apprentissage des langues), Nanocyl et Sprimoglass (verre). Il a de plus mis quelques billes dans Investsud et dans Profinpar.

Bien que bruxellois, Inventures I, le premier des deux fonds à impact étrennés par l’équipe d’Olivier de Duve, s’est aussi intéressé aux start-up et promesses wallonnes avec Acar Up et Domobios, 2Houses, Auctelia, Opinum, Elysia et OndoDNA.

Avec Valois, le fonds de la famille Mestdagh, on aborde l’important volet des biotechs: il détient 45% de Kitozyme et 14% de Kiomed Pharma à Liège. Son portefeuille wallon comprend également la Distillerie de Biercée, Tripy et Quality Assitance. Qui dit biotech, dit Newton BioCapital, le fonds belgo-grand-ducal: celui-ci est investi dans ChromaCure, Dim3, Epics Therapeutics et Synergia Medical.  Fund+, le gros fonds lancé par Désiré Collen pour doper les sociétés biotech, est à ce jour intervenu au capital de trois jeunes pousses du sud du pays: Nivadip, Iteos Therapeutics et Promethera Biosciences. 

Plusieurs fonds de private equity flamands possèdent des actions dans une ou deux pépites wallonnes. C’est le cas d’Indufin (dans NMC), de Fortino ( UnifiedPost), d’E Capital (Oh!Green et TMI-CTI), de Sofindev (Cassis & Paprika) , de Volta Ventures (Qualifio), de Capricorn (Diagenode, Istar Medical) et de Vendis (Pranarôm). Quelques fonds étrangers montrent aussi le bout du nez, tel que le français Argos, qui a a racheté Gantrex, société nivelloise spécialise dans les fixations et rails pour grue.

Parmi les derniers arrivés sur le marché, citons Chroma Impact Investment et Ardent Invest. Le premier a levé 40 millions pour investir dans des projets "greentech", le second s’est déjà constitué un petit portefeuille composé d’une activité brassicole (Belgium Beer Export), d’un business d’affichage (Ledcom) et d’un pôle immobilier.

Parmi les ex-patrons mués en investisseurs, Marc Coucke (ex-Omega Pharma) s’est nettement démarqué ces derniers mois du commun des investisseurs flamands en misant beaucoup sur la Wallonie, confer ses injections de fonds conséquentes dans Pairi Daiza, Mithra, Durby Adventure et La Petite Merveille, dans l’immobilier à Brugelette et plus récemment dans deux golfs. Certains autres anciens dirigeants agissent via un holding ou un fonds. C’est le cas de Laurent Minguet avec IMG, actionnaire de Mega, Imperia, Green Invest ou Enerwood, et de Michel Delloye avec CityHolding (EVS, UnifiedPost). Même topo pour Bewatt, le fonds créé par Bruno Vanderschueren, ex-co-fondateur de Lampiris, qui se concentre sur l’énergie au sud du pays avec des mises dans Opinum, Heulogy et Dynamia Invest. D’autres, Comme François Blondel, agissent en solo. Blondel détient des actions dans Kitozyme, OncoDNA, Uniteq, Celyad, ainsi que dans le fonds Profinpar. George Forrest, le président du groupe belgo-congolais GFI, a investi cette année sur ses deniers personnels dans Val Saint-Lambert, comme il l’avait déjà fait par le passé avec New Lachaussée. On rangera au même chapitre les managers-investisseurs que sont devenus Pierre Mottet (Xylowatt, sans oublier son fonds d’amorçage axé environnement SE’nSE), Pierre Drion (Epics), Pierre Rion (Pairi Daiza, Belrobotics, Epics, fonds E Capital...), Jean Stephenne, Pierre Meyers (Profinpar)...

Quant aux grandes familles actionnaires de multinationales, une de leurs caractéristiques est qu’elles touchent de gros dividendes, que certains de leurs membres replacent directement dans l’économie wallonne. Ils le font pour partie dans les fonds qui tablent sur le développement de la Région. C’est par exemple Jacques de Mévius, de la famille actionnaitre d’AB InBev, qui a souscrit des parts dans les fonds Inventures et Chroma Impact Investment. Ou Rodolphe Collinet, le dirigeant et propriétaire de Carmeuse, qui participe à l’aventure de Profinpar. Ils le font pour partie via leurs propres sociétés d’investissement; on a déjà cité Verlinvest (de Mevius), mais on pourrait aussi mentionner GDS Consult (de Spoelberch, AB InBev aussi), actionnaire notamment de Vertimmo.

D’autres, enfin, se démarquent en créant leur propre entreprise. A l’exemple des fils de la famille du carrier Lhoist, qui pilotent la firme d’événements  Knokke-Out ou les restaurants bio Tero. A l’image aussi des descendants Cornet de Ways Ruart (AB InBev) qui développent la société de services par hélicoptères Heli & Co, d’Olivier de Spoelberch (AB InBev), qui a repris l’Aérodrome de Namur, ou encore de Marc van der Straten Ponthoz (AB InBev toujours), qui gère son équipe de sports moteurs VDS. 

Dans le sillage de Coucke

→ Qu’en conclure? "En valeur, le marché est plutôt aux mains des invests et des institutionnels (surtout publics), mais on assiste actuellement au réveil des entrepreneurs, estime Guillaume Deschamps, associé au bureau conseil Deloitte Belgium. Marc Coucke et compagnie instillent un renouveau : vont-ils en inspirer d’autres ? C’est ce qu’on espère."

Et si l’on observe les secteurs les plus prisés? "La biotech est en vogue, répond-il. L’énergie moins, me semble-t-il, car une grande partie de ce marché est déjà verrouillé. Il faudra voir comment va évoluer le secteur automobile, notamment en fonction de l’investissement chinois qui aura lieu ou non à Gosselies… Et puis le géant Alibaba va investir à Liege Airport, ce sera peut-être le début d’une tendance dans le secteur de la logistique."

On méditera, in fine, ce constat émis par un des principaux invests de la Région: "Il y a de l’argent en Wallonie, certes, mais il faut qu’il sorte pour soutenir les projets! Il y en a peu qui viennent en soutien des PME. Ils préfèrent jouer plus grand en investissant à l’international. Sauf dans le secteur de la biotech... "

 En d’autres mots, les détenteurs de capitaux au sud du pays font encore trop peu confiance aux forces vives de leur région. Mais c’est en train de changer, ainsi que le montre ce foisonnement d’initiatives...

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