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interview

Ivan Van de Cloot (Itinera): "L’État se perd dans des tâches secondaires au détriment de ses missions essentielles"

Ivan Van de Cloot: "Les pouvoirs publics ont un rôle déterminant à jouer au niveau de la concurrence." ©Tim Dirven

L’État a tendance à empiéter sur le terrain des acteurs privés tout en délaissant ses propres missions fondamentales, regrette l'économiste d'Itinera, Ivan Van de Cloot.

Ivan Van de Cloot, économiste en chef du think-tank indépendant Itinera, livre dans son nouvel ouvrage une réflexion sur le rôle de l’État dans l’économie. L’État et le marché doivent, selon lui, pouvoir fonctionner de manière complémentaire. Encore faut-il que leurs champs d’action respectifs soient clairement balisés. Ce qui n’est plus toujours le cas aujourd’hui, l’État ayant tendance à empiéter sur le terrain des acteurs privés tout en délaissant ses propres missions fondamentales.

La crise sanitaire et la nécessité d’une relance efficace n’ont-elles pas réhabilité le rôle de l’État dans l’économie?

L’État a toujours été un acteur crucial, surtout en temps de crise. La société repose sur quatre piliers: l’État, le marché et les entreprises, la société civile et la responsabilité des individus. Entre eux, il y a une interdépendance et une complémentarité. Sans le secteur privé, on n’aurait pas pu développer des vaccins aussi rapidement. Sans les personnes bénévoles, les centres de vaccination n’auraient pas atteint les objectifs fixés. L’État a parfois tendance à coloniser les champs d’action des autres acteurs, voire de les écraser. C’est particulièrement vrai en Belgique où l’État se perd trop souvent dans des tâches secondaires au détriment de ses missions essentielles. Je ne suis pas du tout contre l’État, mais il doit d’abord se concentrer sur ce qui est essentiel et favoriser la complémentarité avec les autres acteurs.

"Comment justifier que des sociétés privées de gardiennage gardent certaines infrastructures militaires et que des militaires protègent les gares de chemins de fer ?"

Quelles sont les tâches centrales de l’État ?

L’État doit s’occuper de la justice, de la défense, de la gestion du patrimoine public. Dans le modèle européen, il gère également la santé, les pensions et la lutte contre la pauvreté. Lutter efficacement contre une épidémie, seuls les pouvoirs publics peuvent le faire. Pour ce qui touche à l’écologie, le marché s’est montré défaillant, il revient dès lors à l’État de combler cette lacune. Mais pour chaque tâche essentielle, il faut objectiver le débat en procédant à une analyse entre coûts financiers et bénéfices sociétaux. Le problème est qu’on a perdu cette analyse et qu’on ne sait plus quelles sont les tâches essentielles de l’État. Comment justifier que des sociétés privées de gardiennage gardent certaines infrastructures militaires et que des militaires protègent les gares de chemins de fer? Autre exemple, à Courtrai, des agents communaux conseillent les citoyens pour cultiver leur potager. Est-ce aux pouvoirs publics de s’occuper des potagers, au risque de créer des distorsions de concurrence, alors que nos infrastructures routières sont en mauvais état et qu’on a des listes d’attente pour l’aide aux personnes handicapées?

L’État doit-il continuer à être actionnaire dans des grandes entreprises?

Le problème est celui des casquettes multiples qui créent des conflits d’intérêts. Actionnaire chez Proximus, l’État promet de baisser les prix mais en même temps, il cherche à maximiser son dividende. L’État doit officier en tant que régulateur, pas en tant que propriétaire d’une entreprise. La question ne concerne pas uniquement la Belgique. L’État français est présent dans le capital de Danone, mais en quoi la production de yaourt constitue-t-elle une activité stratégique? La sécurité alimentaire revêt certes un caractère stratégique, mais cela ne signifie pas que l’État doit fabriquer du pain. Par contre, il doit superviser et contrôler la filière du pain.

"Les pouvoirs publics ont un rôle déterminant à jouer au niveau de la concurrence."

Dans quels domaines l’État devrait-il au contraire s’engager davantage?

Les pouvoirs publics ont un rôle déterminant à jouer au niveau de la concurrence. Nous avons une Autorité de la concurrence, mais lorsqu’elle soumet son rapport au Parlement, cela suscite en général très peu d’intérêt. Nous avons un problème avec les GAFA où certains acteurs sont tellement puissants qu’ils éliminent toute forme de concurrence. Parfois, il faudrait retourner au Sherman Act (loi anti-trust américaine de 1890, NDLR) qui se concentre sur l’analyse des parts de marché au lieu de se focaliser uniquement et erronément sur les prix. Chez Facebook, le prix importe peu puisque le produit est gratuit. Par contre, le client est devenu le produit et on tombe sur la question de la protection des données personnelles. L’absorption de Whatsapp et Instagram par Facebook est économiquement inacceptable et appelle une intervention des autorités.

Le risque de la mauvaise gouvernance n’est-il pas une perte de confiance des citoyens à l’égard des pouvoirs publics?

En effet et je suis inquiet du mécontentement d’une grande partie de la population. Ils votent pour du changement, mais le changement ne vient pas. Une voix pour le Vlaams Belang est une voix perdue puisqu’on n’en tiendra pas compte pour former un gouvernement. On veut réguler les réseaux sociaux jusqu’à imposer une certaine censure. Ce n’est pas la bonne réponse. La seule bonne réponse au vote protestataire, c’est la bonne gouvernance. Or dans les classements internationaux, la Belgique recule en termes d’attractivité alors que les Scandinaves trustent les premières places. Il faut oser reconnaitre cette situation au lieu de faire l’autruche.

Comment faire bouger les choses?

C’est là toute la question. Beaucoup de politiques affichent un discours volontariste et se sont ensuite cassé les dents sur l’inertie de l’appareil administratif. Les prélèvements de l’État sur la richesse produite s’élèvent à 50% du PIB, mais le contrôle administratif n’a que très peu changé depuis le XIXe siècle. Prenez l’affaire El Kaouakibi à Anvers: beaucoup d’instances publiques ont versé des subsides, mais sans concertation et avec très peu de contrôle sur l’affectation des fonds. On a vu le résultat… Autre exemple, on va prélever sur les fonds du plan de relance pour digitaliser la Justice, mais ce ne sera pas avant 2024 et le nouveau contrat de gestion. Or on parle depuis 20 ans de l’urgence de moderniser la Justice.

"Je suis plutôt critique au sujet du plan de relance. On se concentre trop sur les montants investis et pas assez sur la qualité des investissements."

Le plan de relance ne constitue-t-il pas une réponse adéquate?

Je suis plutôt critique au sujet du plan de relance. On se concentre trop sur les montants investis et pas assez sur la qualité des investissements. Ainsi, on peut se féliciter des fonds dégagés dans le plan de relance pour la recherche et l’innovation. On vise les fameux 3% du PIB. Mais cela n’offre aucune garantie en termes d’output. Autre exemple, on va pomper de l’argent dans la SNCB alors que le contrat de gestion n’a plus été mis à jour depuis 2012. Aucune entreprise privée ne pourrait travailler dans de telles conditions. Un bon contrat de gestion est la clé essentielle pour améliorer la performance d’une entreprise publique. C’est aux politiques d’agir.

Vous louez les pays scandinaves: quelle est la clé de leur succès?

Leur succès réside en grande partie dans la culture de l’évaluation. Chez nous, on évalue peu le résultat des investissements. Et lorsque des évaluations sont réalisées, elles ne sont pas toujours indépendantes, car parasitées par l’entre-soi. Dans les pays scandinaves, les pouvoirs publics doivent rendre des comptes. Aux Pays-Bas, une fois par an, il y a le jour de la responsabilité ("verantwoordingsdag"). C’est le jour où le gouvernement et les ministères présentent leurs rapports annuels à la Chambre des représentants. Le même jour, la Cour des comptes publie son rapport sur les contrôles de ces rapports annuels. On devrait pouvoir s’en inspirer.

"L’État et le marché, le meilleur des deux mondes", Ivan Van de Cloot, éd. Itinera Institute, 268 pages, 25 euros

Les phrases-clés

  • "Les pouvoirs publics ont un rôle déterminant à jouer au niveau de la concurrence."
  • "Comment justifier que des sociétés privées de gardiennage gardent certaines infrastructures militaires et que des militaires protègent les gares de chemins de fer?"
  • "Je suis plutôt critique au sujet du plan de relance. On se concentre trop sur les montants investis et pas assez sur la qualité des investissements."
  • "Le succès des pays scandinaves réside en grande partie dans la culture de l’évaluation."

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