L'aventure congolaise de Nethys débouche sur une plainte pénale

Pascale Delcomminette de l'Awex (à gauche), Jean-Claude Marcourt, ministre wallon de l'Économie de l'époque (au centre), et Stéphane Moreau, alors CEO de Nethys (à droite). ©BELGA

La nouvelle direction de Nethys a décidé de porter plainte pour abus de biens sociaux contre trois de ses anciens dirigeants. Ces derniers disent tomber de leur chaise...

Après en avoir avisé son conseil d'administration, la direction de Nethys, emmenée par Renaud Witmeur, a décidé de déposer plainte avec constitution de partie civile pour abus de biens sociaux contre trois de ses anciens dirigeants. Les personnes visées sont Stéphane Moreau, l'ancien CEO de Nethys, Pierre Meyers, l'ancien président du conseil d'administration et Marc Beyens, alors en charge du développement des projets internationaux chez Nethys. L'affaire qui nous concerne aujourd'hui porte sur un projet de centrale électrique censé amener de l'électricité dans la région du Nord-Kivu, au Congo.

Pour comprendre l'histoire, il faut remonter au mois de septembre 2015. À cette époque, l'Awex organise une mission économique au Congo dont le focus est double: l'eau et l'électricité. La mission, emmenée par le ministre wallon de l'Économie de l'époque, Jean-Claude Marcourt, emmène dans son sillage Stéphane Moreau et Marc Beyens ainsi que Filip Dewulf, Director public affairs chez Elicio, une filiale de Nethys, active dans l'énergie.

Nethys rachète les parts

Sur place, des contacts sont pris avec des représentants de la Société des Techniques Spéciales (STS) qui portait le projet de bâtir une centrale électrique au départ des chutes d'Ivugha. Pierre Meyers et Marc Beyens, séduits par le projet, veulent se lancer et proposent à d'autres investisseurs belges de monter à bord. Stéphane Moreau y participera à titre privé et Elicio fera aussi partie de l'aventure. En 2016, ces trois partenaires privés constituent la société Electrique du Bassin d'Ivugha (EBI). L'un dans l'autre, Elicio finit par y investir 200.000 euros de capital avant de consentir un prêt de 500.000 euros. Stéphane Moreau y a injecté 200.000 euros, Pierre Meyers 700.000 euros et Marc Beyens, 200.000 euros également. En cours de route, alors que le scandale Publifin avait éclaté – réduisant la marge de manoeuvre de Nethys – Pierre Meyers et Marc Beyens avaient avancé respectivement 1,5 million et 700.000 euros.

3,1
millions d'euros
Le montant déboursé par Nethys pour racheter les parts de ses anciens dirigeants dans une centrale hydro-électrique située dans le Nord-Kivu.

Mais la commission d'enquête Publifin passe par là, et le mélange argent privé et fonds publics passe mal. C'est ici que les versions divergent. Mais en tout état de cause, Nethys finit par racheter les parts de ses dirigeants pour un montant de 3,1 millions d'euros et confie à Pierre Meyers et à Elicio la tâche de trouver un repreneur. À ce moment, chez Nethys, on annonce que ce désinvestissement suivra trois objectifs principaux: la défense des intérêts patrimoniaux du groupe Nethys, le respect du partenaire sur place (STS) et la fourniture pérenne d'électricité dans le Nord-Kivu. In fine, dans le courant du mois d'octobre 2019, on apprenait que STS, le partenaire local, une société dirigée par Filip Vanhoutte, reprenait la totalité du projet à son compte.

Plainte au pénal

Depuis, qu'elle vienne de la Meuse ou des chutes d'Ivugha, de l'eau a coulé sous les ponts. Et la nouvelle direction de Nethys fait tout ce qu'elle peut pour rompre avec son passé sulfureux. C'est dans cet ordre d'idée que la direction a présenté au conseil d'administration son intention de porter plainte au pénal avec constitution de partie civile contre les trois dirigeants précités pour abus de bien sociaux.

Dans la plainte, on explique qu'Elicio n'avait pas l'intention de monter à bord de ce projet de centrale hydro-électrique, mais qu'il a tout de même été décidé de la faire participer comme "observatrice". Au fil du temps, les besoins en financement se feront ressentir, poussant les actionnaires privés à y aller de leur propre poche. Et finalement, à l'insu de son plein gré aurait-on envie d'écrire, Elicio se trouve embarquée à différents titres: elle prête 500.000 euros à EBI le 6 octobre 2016 et elle autorise un budget d'étude et de développements à hauteur de 1 à 1,5 million d'euros. À ce moment, Elicio se trouve engagée à hauteur de 2 millions d'euros. La filiale de Nethys sera également amenée à payer différentes factures d'EBI liées au projet pour un peu plus de 400.000 euros.

Un désengagement à 3,1 millions d'euros

Par une convention du 22 mai 2018, Nethys s'engage à reprendre les actifs et les créances de ceux qui sont alors trois de ses cadres. Nethys paiera un total de 3,1 millions d'euros pour désengager Stéphane Moreau, Pierre Meyers et Marc Beyens. Cette convention s'est conclue sans contrôle comptable ou financier sérieux, estime aujourd'hui la nouvelle direction de Nethys. Celle-ci note que si les personnes physiques sont sorties de l'aventure, ce n'est pas le cas d'Elicio qui, par ailleurs, n'aurait pas été remboursée des factures avancées pour 400.000 euros. Nethys, en désinvestissant ses trois anciens cadres, s'est retrouvée avec des actions d'une société belge (EBI) n'ayant pas d'activité rentable et pas de trésorerie. Aucune société "normalement gérée" n'aurait accepté de rembourser ses dirigeants privés sans tirer un bénéfice en contrepartie, assure-t-on du côté de chez Nethys.

"Je démens formellement ces allégations mensongères."
Stéphane Moreau
Ex-CEO de Nethys

Aujourd'hui, la nouvelle direction de Nethys estime que la confusion est totale entre les intérêts de Nethys et ceux des actionnaires privés et y voit matière à porter plainte pour abus de biens sociaux.

Vers une plainte en diffamation?

Du côté de l'ancienne direction – qui n'était pas au courant de ce dépôt de plainte pénale –, les réactions sont unanimes. "Je démens formellement ces allégations mensongères", nous a déclaré Stéphane Moreau, l'ancien CEO de Nethys. Pierre Meyers, l'ancien président du conseil d'administration, n'y va pas avec le dos de la cuillère. "J'en tombe à la renverse. Nous ne voulions pas vendre nos parts à Nethys. Cette centrale était un excellent projet. Nethys nous a imposé de sortir, nous avons accepté dans un esprit positif pour répondre aux critiques de la commission Publifin qui trouvait étrange le mélange entre les intérêts publics et privés", nous a encore expliqué l'ancien président du conseil d'administration de Nethys.

"Nethys aurait pu nous vendre ses parts, mais ce sont eux qui ont décidé de nous sortir."
Pierre Meyers
Ancien président du conseil d'administration de Nethys

Ce dernier a profité de l'occasion pour dénoncer "l'attitude inconsistante des Wallons", rappelant que ce projet de centrale électrique avait vu le jour au Congo "lors d'une mission économique de l'Awex présidée par Jean-Claude Marcourt qui emmenait avec lui tout ce que la Wallonie comptait d'intercommunales actives dans la gestion de l'eau et de l'électricité. Et puis un an plus tard, lors de la commission d'enquête parlementaire Publifin, on crie au scandale", nous a-t-il déclaré. Il ne cesse de nous le répéter: pour lui, ce projet de centrale était risqué, mais il avait du potentiel économique, écologique et humanitaire. "Nethys aurait pu nous vendre ses parts, mais ce sont eux qui ont décidé de nous sortir", précise-t-il encore, assurant qu'il détient toutes les pièces permettant de prouver ce qu'il nous dit. Il l'affirme encore: ce projet de centrale était excellent et il continue d'ailleurs à se développer. Et avant de raccrocher son téléphone, Pierre Meyers nous assure qu'il va prendre contact avec ses avocats afin de voir s'il peut porter plainte pour diffamation.

"Nethys voudrait toucher deux fois, je trouve cela scandaleux, ce sont des voyous, et vous pouvez me citer."
Marc Beyens
Ancien responsable des affaires internationales pour Nethys

Contacté à son tour, Marc Beyens ne dit pas autre chose. "La direction de Nethys porte plainte pour une décision prise par la direction de Nethys. C'est ubuesque", assure l'ancien responsable des projets internationaux de Nethys. "Une des options sur la table était que l'on rachète les parts de Nethys, mais ils n'ont pas voulu", glisse-t-il, assurant également être en possession des documents qui prouvent ses dires. "Ce qu'il se passe est un peu fort de café et abusif dans leur chef", enchaîne Marc Beyens, avant de préciser que Nethys a passé un deal avec STS pour qu'il rachète les parts de Nethys. "STS a acheté ce que Nethys nous avait acheté. Je me demande où est l'abus de bien social", précise-t-il, se demandant si Nethys essaie de gagner sur deux tableaux. "Nethys voudrait toucher deux fois, je trouve cela scandaleux, ce sont des voyous, et vous pouvez me citer".

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