L'enfer d'une société belge au paradis terrestre

Une île paradisiaque, qu'ils disaient... ©EPA

Les aventures de Vizzion Europe aux Caraïbes et son pharaonique projet de resort sur une île privée a tourné court. La faute à un escroc pourtant connu comme le loup blanc. Récit tout en rebondissements d’une affaire qui sera enfin jugée à partir de ce mercredi à Bruxelles.

C’était probablement le projet de la décennie pour Vizzion Europe. Déjà architecte du centre commercial City 2 à Bruxelles, la société fondée par l’architecte bruxellois Sefik Birkiye avait des ambitions pharaoniques qui devaient la mener vers les Caraïbes. Elles s’achèveront sur le banc des parties civiles, ce mercredi, devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, après une étonnante escroquerie présumée.

L’affaire prend sa source en 2007. Vizzion Europe, adossée au groupe Mulliez, et son CEO Sefik Birkiye apprennent la mise en vente d’une petite île privée, nichée au cœur des Caraïbes, dans l’État de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, confetti de bouts de roche, paradis fiscal réputé. Elle comprend l’île Moustique, célèbre pour accueillir des stars telles que Mick Jagger, Madonna, David Bowie ou Sylvester Stallone. L’île en question s’appelle Petit Mustique un patronyme qui fleure bon le ti-punch et les yachts de luxe, et s'étend sur une surface de 400 mètres sur 200. Cela va attirer le promoteur bruxellois, qui ne cache pas son envie d’y établir un énorme hôtel de luxe pour y attirer une clientèle mondiale et fortunée sur un terrain de 35.000 m2.

Banquiers depuis le Moyen-Âge

Une réunion est organisée en février 2007 entre M. Birkiye et le propriétaire de l’île, un certain Thierry Nano. Cet homme qui dispose de la double nationalité belge et de Saint-Vincent indique être vendeur de l’île Petit Mustique, ainsi que d’un complexe hôtelier nommé Sunny Caribbee Plantation house, dans la petite île de Bequia. Durant l’entretien, Thierry Nano et son père Armando se présentent comme des banquiers internationaux issus d’une lignée très ancienne, active au Moyen-Âge à Gênes et en France à l’époque moderne. Le courant passe. Vizzion Europe semble intéressée et d’autres réunions sont organisées. Durant celles-ci, le vendeur présente un permis de bâtir obtenu des autorités locales garantissant la constructibilité de l’île et son potentiel: celle d’un terrain plane, disposant d’une idyllique plage de sable fin.

En avril 2007, après seulement deux mois de tractations, la vente est conclue. 62 millions de dollars pour l’île et 12 millions pour le complexe Plantation House. Les premiers versements sont opérés. Mais une clause dans le contrat interdit aux équipes de Vizzion Europe de venir sur place effectuer des mesures et relevés topographiques. En octobre, un ingénieur indépendant et un employé du promoteur atterrissent aux Caraïbes. Et tout bascule.

Ni plage ni port

L’île n’est en fait pas volcanique mais sédimentaire, avec une déclivité très importante. De plus, elle est balayée par de puissants courants marins qui ont empêché les ingénieurs d’accoster autrement qu’à la nage. Pire: il n’y a pas de plage et la construction d’un port de plaisance serait hors de prix!

Résultat: la vente est suspendue en janvier 2008. Au total, Vizzion Europe a versé plus de 2,1 millions de dollars. Thierry Nano, lui, considère les ventes comme définitives. Les relations se tendent, le conflit devient ouvert.

Quelques mois plus tard, Vizzion découvre, sur internet, que l’île est de nouveau mise en vente. Et que son prix a monté pour dépasser les 80 millions d’euros. Vizzion décide de recourir à un tribunal arbitral avant de déposer plainte au pénal, avec constitution de partie civile. Voilà donc un juge d’instruction belge nommé et des investigations sont lancées sur les traces de Thierry Nano.

Recherché par le FBI

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les enquêteurs vont voguer de surprise en surprise. En effet, Nano est déjà recherché par les justices de trois pays différents: les États-Unis d’Amérique, la Belgique et l’Italie, à chaque fois pour des faits d’escroquerie et de blanchiment.

Au début des années 1990, il s’est installé dans les Caraïbes, achetant d’ailleurs l’île Petit Mustique pour une bouchée de pain, travaillant également comme banquier offshore avec les États-Unis et l’Europe. En 2001, il a les honneurs de l’extrêmement sérieux hebdomadaire The Economist, qui explique en quoi il s’est rapproché du gouvernement en place à Saint-Vincent-les-Grenadines pour obtenir un secret bancaire total, et comment les États-Unis ont tenté, en vain, de le faire extrader via un mandat d’arrêt international émis en novembre 2001 afin qu’il comparaisse en Floride dans le cadre d’une grande affaire de blanchiment.

Roberto Baggio et Roberto Mancini parmi les victimes

Avec son père Armando, Thierry Nano a également fait parler de lui en Italie, dans les années nonante. Il avait été condamné pour avoir arnaqué 1.500 épargnants, parmi lesquels les stars du calcio Roberto Baggio, Billy Costacurta et Roberto Mancini pour un total de 80 milliards de lires (41,3 millions d’euros) en leur vendant des droits sur une soi-disant mine de marbre noir au Pérou… dont pas un seul gramme de minerai n’a été extrait. La presse italienne en avait fait ses choux gras.

En Belgique non plus, l’homme n’est pas inconnu. Au mitan des années 2000, il vient s’installer au pays, et se fait rapidement repérer par la CTIF, qui subodore des activités de blanchiment. Plusieurs dénonciations de la CTIF viennent enfin accompagner le processus avorté de vente de l’île Petit Mustique à destination de Vizzion Europe. Selon une source proche du dossier, la CTIF a estimé que le métier de M. Nano se base sur des "escroqueries internationales visant à léser des petits et gros épargnants".

Faux Monet et vraie cavale

Pendant ce temps, aux Caraïbes, les tractations pour vendre Petit Mustique se poursuivent. Et cette fois-ci, Thierry Nano a repéré un acheteur encore plus intéressant: il s’agit d’Ilyas Khrapunov, fils de l’oligarque kazakh Mukhtar Abliyazov installé à Genève, évoque l’hebdomadaire italien Panorama. Rebelote: la vente est décidée, les premiers acomptes versés. Nano propose même gratuitement au jeune (27 ans) oligarque un tableau de Claude Monet pour agrémenter la vente. Pas fou, le jeune homme ira faire expertiser le tableau. Et on lui rapportera qu’il s’agissait d’un faux, selon nos informations. Idem: vente annulée et Nano refusera de verser l’acompte de 500.000 dollars déjà versé.

Pendant quelques années, jusqu’en 2010, Thierry Nano restera en Belgique avant de partir vivre en Amérique du Sud. Mais sa cavale prendra fin au début de l’année 2013, quand il est arrêté sur le sol français à la demande du FBI, dans l’affaire de la mine du Pérou. En juillet 2013, il est condamné par une cour d’appel italienne à une peine de 6 ans de prison, des chefs d’association de malfaiteurs et escroqueries.

Et c’est finalement devant un tribunal belge qu’il poursuivra sa tournée des Justices mondiales. Thierry Nano sera défendu par Me Laurent Kennes, tandis que Vizzion Europe s'est attaché les services de Me Emmanuel Roger France. Le ministère public sera représenté par le substitut Gilles Dejemeppe.

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