L'impact d'un rapprochement entre Resa et Ores

©Anthony Dehez

Le scénario d’une fusion des deux principaux gestionnaires de réseau de gaz et d’électricité wallons reprend vigueur. L’analyse des conséquences potentielles.

L’ouverture est prudente: le conseil d’administration de Finanpart, structure intermédiaire du groupe Publifin/Nethys, a demandé lundi soir, avant de décider de sa dissolution, d’examiner toutes les hypothèses pour Resa, le gestionnaire des réseaux de distribution de gaz et d’électricité dans une partie de la province de Liège – y compris, donc un rapprochement avec Ores.

Le ministre wallon de l’Énergie Jean-Luc Crucke (MR) a immédiatement mis le pied dans la porte. Il rappelle qu’il est favorable à la création d’un gestionnaire de réseau unique en Wallonie. Et il met la pression: il souhaite que le conseil d’administration d’Ores se positionne sur la question dès ce mercredi, et il demande aux principaux acteurs un rapport et un agenda pour le 16 mars, pour "baliser le chemin ouvert" par Finanpart.

1. Une simplification des structures

Même si plusieurs scénarios sont sur la table et qu’on ignore quelle forme précise prendrait le rapprochement entre les deux gestionnaires de réseau, une telle opération simplifierait les structures et apporterait une réponse positive à la réforme des gestionnaires de réseau voulue par le gouvernement wallon pour mettre fin au mélange des genres entre activités monopolistiques et concurrentielles. Le ministre Crucke le souligne: l’ouverture à un rapprochement avec Ores "contribue activement à un passage vers le modèle souhaité, un modèle qui respecte les utilisateurs, les actionnaires et qui préserve l’emploi".

On pourrait avoir, d’un côté, un gestionnaire de réseau centré sur son activité monopolistique, et de l’autre, le groupe Nethys actionnaire d’EDF Luminus ou propriétaire de parcs éoliens onshore ou offshore. Et rien n’empêcherait les communes ou la province de Liège d’être actionnaires des deux structures, clairement séparées.

2. Une étape vers des tarifs harmonisés

Un rapprochement entre Ores et Resa se ferait au désavantage du consommateur liégeois, qui bénéficie de tarifs de distribution de l’énergie plus bas, a d’emblée réagi Damien Ernst, professeur à l’ULiège spécialisé dans l’énergie. Des propos très relayés dans la principauté, où l’on a tendance à voir Resa comme le Petit Poucet poursuivi par l’ogre Ores.

"L’ouverture à un rapprochement contribue activement à un passage vers le modèle souhaité."
Jean-Luc Crucke
ministre wallon de l’énergie

Mais de quel Liégeois parle-t-on? Si l’on va vers une harmonisation des tarifs – ce qui est la volonté du gouvernement wallon mais pourrait prendre plusieurs années – le Liégeois du centre-ville verra très vraisemblablement sa facture d’énergie s’alourdir. Mais d’autres habitants de la province y gagneront: celui desservi par Ores Verviers devrait, lui, payer nettement moins.

Ce n’est pas parce que Resa est particulièrement bien géré que les tarifs de distribution d’électricité y sont plus bas, mais parce qu’il couvre un réseau beaucoup plus urbain, avec une population plus dense et moins de kilomètres de câbles.

Les tarifs de distribution de gaz chez Resa sont d’ailleurs au-dessus de la moyenne wallonne, essentiellement parce que là, il dessert un territoire plus large.

3. Un potentiel d’économies

A priori, un rapprochement des deux principaux gestionnaires de réseau en Wallonie, cela signifie une série d’économies d’échelle, que ce soit en matière d’achats, d’informatique ou de management. Là où Resa et Ores se partagent le gaz et l’électricité, il ne serait en outre plus nécessaire d’envoyer deux personnes différentes pour relever les compteurs – une rationalisation qui, par contre, impacterait vraisemblablement l’emploi.

Et puis il y a, surtout, le développement des compteurs intelligents, où chacun s’apprête actuellement à choisir sa propre solution. "Évidemment que cela coûtera nettement plus cher si chacun fait ça dans son coin", s’exclame un connaisseur du secteur.

Comparaison n’est pas raison, mais les deux gestionnaires de réseau flamands, Eandis et Infrax, annonçaient l’an dernier que la combinaison de leurs activités devrait permettre d’économiser près de 100 millions d’euros par an, soit 4% de leurs coûts opérationnels. Et ils collaboraient déjà auparavant sur les compteurs intelligents, et ils ne procèdent ni à une véritable fusion, ni à une harmonisation des tarifs: chacune des 11 intercommunales qui se trouvent derrière Eandis et Infrax conserve pour l’instant ses propres tarifs de distribution.

Le potentiel d’économies pourrait donc être plus important dans le cas d’une fusion entre Resa et Ores. "Je ne préjuge pas des économies en cas de rapprochement Ores-Resa, mais il est assez évident qu’il aurait un impact positif sur la base des coûts, et potentiellement, sur les pratiques opérationnelles", confirme Paul Marty, senior vice president chez Moody’s et spécialiste des utilities.

… mais aussi un risque d’échec

Cela dit, une fusion, c’est aussi un risque. KPMG, qui s’était penché sur le sujet en 2012 à la demande de Jean-Marc Nollet (Ecolo), alors ministre wallon de l’Énergie, relevait que les fusions dans l’électricité aux Etats-Unis avaient eu un effet négatif sur les coûts – sans doute pour des motifs managériaux. Les différences de culture entre les deux organisations ne faciliteront pas l’intégration, si elle se décide. La diversité des statuts du personnel, à elle seule, va fortement compliquer l’opération. Et tous les esprits sont loin d’être gagnés à la cause du côté du groupe Nethys. "On veut éviter le hold-up du siècle, lâchait lundi un administrateur. On a le sentiment que chez Ores, ils ont des tarifs plus élevés et un endettement très important."

4. Un profil de risque comparable

C’est un argument qui a beaucoup couru dans le camp liégeois, quand il s’opposait encore bec et ongles au scénario du rapprochement: la différence d’endettement entre les deux structures. C’était vrai en 2015: Resa avait alors près de 65% de fonds propres pour 35% de dettes, là où Ores dépassait à peine 40% de fonds propres pour presque 60% de dette. Mais depuis, Resa a procédé à une émission obligataire de 500 millions d’euros, et diminué ses fonds propres de 250 millions – en reversant cet argent à sa maison-mère, Nethys. De quoi ramener son ratio de fonds propres à 46%.

"Une évolution qui rend un rapprochement beaucoup plus facile", note un fin connaisseur du dossier. "Un rapprochement entraînerait une série de questions sur le poids des actionnaires historiques, sur la structure financière et sur qui détient la dette. Mais fondamentalement, le profil de risque des deux entreprises, qui exercent des activités monopolistiques dont les revenus sont régulés, a des chances de s’avérer fort similaire", nuance Paul Marty.

5. Plus de comparaison possible pour la Cwape

"En misant sur l’entité combinée et ses économies d’échelle, on tourne le dos à un autre modèle régulatoire, celui de la régulation comparée, qui permet au régulateur de mieux gérer l’asymétrie d’informations et de tirer les GRD les moins efficaces vers le haut", analyse Paul Marty. Une évolution qui ne semble toutefois guère inquiéter la Cwape, le régulateur wallon. "Bien sûr, si le potentiel de synergies se réduisait à une peau de chagrin, il faudrait se poser la question, note Antoine Thoreau, directeur en charge des tarifs. Mais le décret wallon nous oblige, dans les méthodes reposant sur les comparaisons, à tenir compte des différences objectives, ce qui rend souvent l’exercice compliqué."

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