interview

"Le Belge est particulièrement créatif pour payer moins d'impôts"

©Dieter Telemans

Le ministre des Finances Johan Van Overtveldt (N-VA) estime que toutes les participations de l’Etat belge doivent être passées en revue - de Belfius à Proximus en passant par les chemins de fer. "Il n’y a pas de raison qu’on privatise une partie de Belfius et qu’on ne se penche pas sur le cas de la SNCB ou de Proximus."

Il lève les yeux vers le plafond – couleur verdâtre – de l’hôtel des Finances et contemple les fissures qui lézardent la peinture. Une chose, à ce stade, est déjà claire, ce n’est pas dans les murs du cabinet des Finances que sont engloutis les milliards du déficit budgétaire de la Belgique. "Les fissures s’agrandissent avec le passage du métro à proximité, pointe Johan Van Overtveldt, le nez toujours en l’air. Et encore, ce n’est rien par rapport à la Banque nationale, là, le métro passe vraiment vraiment tout près. Ça fait un bruit d’enfer dans le bureau du gouverneur."

Il sourit. Voilà un grand argentier heureux. Jugez plutôt: c’est son anniversaire (62 ans, ça se fête), il dégaine les portions de gâteau à la crème en guise de bienvenue. C’est léger… Et puis, il parle de son récent exploit sportif dans les Alpes où il a grimpé un col XXL à Val Thorens. La petite reine et Johan Van Overtveldt, une histoire d’amour qui dure depuis des lustres. Chaque matin ou presque, sur le coup des 6 h, il grimpe sur ses rouleaux et enchaîne les kilomètres à coups de pédales.

"La réforme de l’impôt des sociétés va permettre à la Belgique d’être plus compétitive."

Tout ce bonheur, ça ferait (presque) perdre de vue la raison pour laquelle nous sommes là: parler gros sous. Et là aussi, le ministre des Finances rayonne avec, sous le bras, un accord budgétaire et une réforme de l’impôt des sociétés. "Il faut dire ce qu’il en est: le Premier ministre a bien préparé le terrain pour cet accord. Pendant des mois, il a travaillé en sous-marin et il a pu dégager un équilibre entre les demandes des quatre partis de la coalition, ce qui était loin d’être évident au départ. À l’arrivée, chacun y trouve son compte. Comme le terrain était bien préparé, on a réglé le sprint final en deux jours. Le timing est très important, il fallait savoir quand pousser l’accord, parce que pousser un accord au mauvais moment, cela peut démolir toute chance de compromis." Voilà pour les compliments à Charles Michel et pour la forme.

"Le plus important, c’est réellement la réforme de l’impôt des sociétés. Je suis convaincu que c’est une bonne réforme, compte tenu du contexte budgétaire. On peut toujours faire mieux mais cette réforme est équilibrée. C’est vrai qu’il y avait pas mal de scepticisme de la part des patrons de grandes entreprises multinationales, mais on a pu leur prouver qu’ils avaient tort: un taux plus bas, une sécurité fiscale et de solides perspectives économiques, on a vraiment réussi quelque chose qui n’était pas évident. Et les petits entrepreneurs sont eux aussi enchanté, évidemment, par ce nouveau tarif de l’Isoc."

©Stefaan Temmerman

Il poursuit: "On est quand même descendu d’un taux de 34% à 25%. Cela fait deux ans que les CEO de multinationales venaient me voir en me mettant en garde sur le fait que de nombreuses possibilités de déductions fiscales, comme les excess profit rulings, étaient critiquées et remises en cause, ils avaient donc de plus en plus de mal à convaincre de l’intérêt d’investir en Belgique. À Tokyo, à New York ou à Londres, on s’inquiétait dans les quartiers généraux des multinationales du taux nominal de l’impôt qui augmentait." Voilà donc, après l’accord de gouvernement de cet été, un Isoc à 25%.

Un peu brutalement

Mais même avec ce nouveau taux facial, la Belgique n’est pas la plus compétitive de classe européenne… "C’est vrai, évidemment si vous regardez l’Irlande avec son taux fiscal de 12%… Ce que je réponds à cela, c’est ceci: la Belgique, de par sa situation géographique idéale, bénéficie d’un avantage de départ énorme. On est idéalement placé au centre de l’Europe. On avait le handicap salarial, on l’a corrigé en grande partie. On avait un taux d’imposition des entreprises prohibitif, on l’a ramené à 25%. Je pense que sur ces deux paramètres, nous ne sommes pas les meilleurs de la classe européenne, mais avec nos réformes et notre localisation centrale, nous redevenons très attractifs pour les investisseurs…"

Il enchaîne: "Je vais le dire un peu brutalement parce que certains ne veulent pas comprendre, je ne suis pas le ministre des Finances des entreprises individuelles, je suis là pour avoir le meilleur équilibre global et m’assurer que l’économie puisse bénéficier au maximum des changements fiscaux. C’est clair qu’un certain type d’entreprises qui ne pouvaient pas avoir accès ou n’utilisaient pas ou peu les notionnels vont beaucoup mieux se retrouver avec ce nouveau système. Jusqu’ici, on avait les notionnels sur la totalité des fonds propres, ce qui a permis, dans le passé, à certaines entreprises, d’avoir accès à des déductibilités énormes. Avec la réforme, c’est seulement les augmentations de fonds propres qui seront déductibles, ça signifie qu’il faut participer à l’économie et investir pour pouvoir déduire. On a introduit un sens économique au système. C’est beaucoup plus sensé."

"On doit cadenasser le système parce que le Belge est particulièrement créatif quand il s’agit de payer moins d’impôt."

Et puis, autre volet de l’accord estival, il y a ce fameux prélèvement sur les comptes-titres à plus de 500.000 euros. Etonnant, n’est-il pas, que ce gouvernement de centre droit soit celui qui in fine taxe la fortune…. "Oui, je comprends cette critique, mais nous sommes à quatre dans cette coalition, et cette taxe était le souhait d’un de nos partenaires (CD&V). C’est une taxe qui ne va quand même pas toucher tout le monde puisqu’elle est effective à partir d’un capital d’un demi-million d’euros, avec un prélèvement de 0,15%. Je ne vais pas dire que ce n’est rien, ce ne serait pas exact, mais d’un autre côté, quelqu’un qui a un portefeuille d’un million d’euros et doit en payer quelques milliers, je trouve cela encore très raisonnable. Je peux vivre avec ça, étant donné les autres éléments de l’accord." Reste à voir comment appliquer un système de prélèvement qui apparaît tout de même compliqué à mettre en place. "On doit encore travailler afin que le système de prélèvement soit efficace et inclusif. Parce qu’on sait que le Belge est particulièrement créatif quand il s’agit d’éviter de payer l’impôt. à nous à nous montrer créatif également…"

On peut, par exemple, contourner ce prélèvement sur les comptes en divisant les avoirs sur une série de comptes ou en ouvrant des comptes bancaires à l’étranger… "Là, il faut quand même être clair, le cabinet, l’administration fiscale et des experts externes ont travaillé ensemble à mettre en place un système informatique pour que ça ne puisse pas se produire. Et il faut que les gens sachent qu’on reçoit de plus en plus de données bancaires et fiscales de l’étranger, je ne dis pas que nous recevons et que nous savons tout mais, en termes de transparence, on est vraiment dans un monde fiscal complètement différent de ce que nous avons connu dans le passé. On a des masses de données qui nous arrivent en permanence des quatre coins du monde et cela ne va faire qu’augmenter dans les années à venir. Il est temps que le contribuable belge s’en rende bien compte. La transparence fiscale s’accroît partout, pas seulement en Belgique…"

Pas de cadastre

Tout cela conduit à penser qu’on n’est plus très loin de la mise en place d’un cadastre des fortunes en Belgique. "C’est une crainte qui vit depuis longtemps, mais je ne veux absolument pas d’un tel cadastre. Pour moi, ce n’est pas important. On touche un petit pourcentage de la population avec notre taxe, on est très loin d’un cadastre des fortunes. D’ailleurs, il faudrait tout globaliser pour ça et nous n’en sommes pas partisans. Un cadastre, ça veut dire qu’on cartographie tous les biens, quels qu’ils soient, d’une personne; ça nous ne voulons pas."

"Je ne m’attendais pas à une telle opposition pour réduire les dépenses publiques en matière budgétaire."

Et combien de personnes vont-elles être impactées par ce prélèvement sur les "riches"? "On ne sait pas encore. Un certain nombre, on est en train de croiser les bases de données de la Banque nationale avec celles de Febelfin. On a inscrit un montant de 200 millions d’euros, c’est une estimation, donc on va forcément toucher quelques personnes puisque le prélèvement n’est que de 0,15%… "

L’incertitude fiscale et le manque de prévisibilité sont deux des maux majeurs que l’on pointe souvent chez le locataire de l’hôtel des Finances. "J’aimerais je suis partisan d’une pause fiscale durant les prochaines années, mais on dépend toujours de la situation budgétaire qu’on doit ramener à l’équilibre et de la croissance économique. Ce serait intéressant de ne plus toucher à la fiscalité durant trois ou quatre ans après la mise en œuvre des réformes." Voilà. À côté de la réforme de l’Isoc, le volet budgétaire.

Et tandis que la N-VA claironnait il y a quelques années que le retour à l’équilibre budgétaire n’était qu’une question de volonté, on constate aujourd’hui que c’est une autre paire de manches. "Malgré nos efforts, nous dépensons encore beaucoup trop d’argent par rapport à notre PIB et on rencontre vraiment une opposition terrible quand on essaye de diminuer ces dépenses, soupire Van Overtveldt. Je ne me faisais aucune illusion en devenant ministre des Finances, mais c’est encore bien pire que ce que je craignais il y a une pression démentielle de la part de toute sorte de groupes de pression. C’est vraiment ma grande découverte de ces trois dernières années. Qu’il est difficile de diminuer les dépenses dans ce pays. Il y a les groupes de pression mais il y a aussi la structure du pays qui rend les choses très compliquées. Donc, on fait des efforts, on va vers un déficit de 0,6% en 2018 et on vient de presque 3%. Donc, on a quand même structurellement réduit notre déficit de 10 milliards. Mais on n’est pas encore arrivé au bout de nos peines…"

"Ce sont des clowns"

Et la réforme de l’Isoc risque, elle aussi, de plomber les comptes pubics. "Personne ne peut jurer que cette réforme sera neutre budgétairement. Ceux qui prétendent cela et jurent sur la tête de leurs enfants sont des clowns. Nous avons tout mis en œuvre pour que la réforme soit budgétairement neutralisée via toute une série de mesures, mais la prévisibilité de ces mesures est aléatoire. Je le dis souvent mais la fiscalité n’est pas une science exacte."

"Sur la privatisation de Belfius, on doit faire attention à ce que le marché puisse absorber la partie qu’on va revendre ou introduire en Bourse."

Enfin, le chantier de la vente des actifs de l’Etat belge. Van Overtveldt est au four et au moulin, occupé à la revente d’une partie de la banque Belfius. Combien l’IPO de Belfius va-t-elle rapporter à l’Etat? "Cela dépend du marché et de l’évolution de la banque mais la fourchette de ce que cela doit nous rapporter se compte en milliards. Il y a un autre paramètre: on doit encore savoir quel pourcentage de Belfius on va privatiser, on peut monter jusqu’à 49% car l’idée est que nous conservions la majorité. Comme on l’a fait avec BNP Paribas, je suis persuadé qu’il faut éviter de bousculer le marché donc, je préférerais que le pourcentage de ce qu’on va vendre de Belfius soit relativement limité afin que les marchés puissent l’assimiler facilement. Au plus le pourcentage est élevé au plus le risque l’est également. Cela dit, on n’a pas encore décidé non plus si ce serait via une introduction en Bourse ou la revente à des partenaires. Je préfère l’entrée en Bourse, ça garantit davantage de neutralité. Il nous faut de la discrétion pour achever ce processus, on avance avec un groupe de travail, mais on ne peut pas donner de calendrier précis."

Quoi qu’il en soit, les règles sont claires: "Les recettes de cette privatisation doivent aller à la diminution de la dette. Mais immédiatement après, on peut ouvrir une discussion avec l’Europe: on a un budget qui tend vers l’équilibre et une dette qui pourrait diminuer, disons, de 1,5% (106%) si on met les opérations BNP Paribas et Belfius ensemble. Du coup, l’Europe peut nous laisser éventuellement de la latitude pour effectuer des investissements. On ouvre en tout cas des perspectives intéressantes."

Mais le N-VA Van Overtveldt ne s’arrête pas en si bon (?) chemin. "Toutes les participations de l’Etat fédéral vont être passées à la loupe dans les prochains mois au sein d’un groupe de travail. Quand je dis toutes, c’est toutes. Il n’y a pas de raison qu’on examine une privatisation de Belfius et qu’on ne regarde pas le cas d’autres entreprises. On va donc, par exemple, examiner la situation de Proximus mais aussi de la SNCB. Dans le groupe de travail que le Premier ministre a installé là-dessus, je siège, De Croo également et le collègue Bellot aussi. S’il est là, c’est bien parce que nous avons l’intention d’examiner la situation de la SNCB. Mais c’est quand même logique de voir quelle est la situation financière et stratégique dans les sociétés dans lesquelles nous avons des participations. Attention, je n’ai pas dit qu’on allait privatiser la SNCB."

"On a un problème de mobilité, la SNCB nous bouffe pas mal d'argent."

Alors la SNCB serait-elle plus efficace avec un partenaire privé? "Il y a toujours moyen de mieux faire. Peut être que la conclusion sera de dire: ne touchons à rien, la SNCB est parfaite. Mais je remarque qu’à côté de tous les facteurs fiscaux, etc., la mobilité, ou plutôt la mauvaise mobilité, est devenue un facteur déterminant pour les investisseurs. Regardez la situation à Anvers! C’est catastrophique pour le port d’Anvers et ça affecte toute la Belgique, même à Liège et Charleroi. Donc, je ne vois pas pourquoi on n’examinerait pas le cas de la SNCB qui est quand même un acteur important de la politique de mobilité en Belgique. On a un problème de mobilité, la SNCB nous bouffe pas mal d’argent, donc regarder comment on peut améliorer les choses, cela me paraît être un exercice obligatoire."

Voilà un peu de bois de chauffage pour rallumer les brasiers de la contestation poitico-sociale.

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