interview

"Le Brexit profitera à certaines organisations criminelles"

"Au niveau de notre fonctionnement, le Brexit aura un impact important", estime Kristian Vanderwaeren, directeur général des douanes. ©Tim Dirven

Les douanes belges sont parfaitement préparées au Brexit, assure Kristian Vanderwaeren, directeur général des douanes. Mais il craint des angles morts dans les accords, où pourrait s'engouffrer le crime organisé.

Les bureaux du 33 boulevard Albert II sont déserts. Télétravail oblige, l'administration fédérale donne l'exemple. C'est au 27e et dernier étage – le plus chic – de la tour qui abrite les services centraux des Finances que nous reçoit Kristian Vanderwaeren. Il est le directeur général des douanes et accises belges et, à ce titre, est particulièrement concerné par le Brexit.

"Le Brexit occasionnera une augmentation des déclarations à l'importation de 14% et de 47% à l'exportation."
Kristian Vanderwaeren
Directeur général des douanes

Quel est votre état d'esprit à l'approche du 31 décembre et de la sortie du Royaume-Uni de l'UE?

Si votre question est "est-ce que la douane belge est préparée au Brexit?", la réponse est "oui". J'avais demandé au gouvernement 386 agents en plus (leur nombre total atteint 3.350, NDLR), ils sont embauchés. Au niveau de notre fonctionnement, le Brexit aura un impact important. La douane travaille aux frontières extérieures, effectue des contrôles dans les entreprises et sur la voie publique. Notre travail aux  frontières est basé sur les déclarations. Le Brexit occasionnera une augmentation des déclarations à l'importation de 14% et de 47% à l'exportation. Cette augmentation  est logique, la plus grande partie de notre commerce s'effectue avec les pays limitrophes. Le travail va donc augmenter.

À Zeebruges, un bateau peut faire jusque quatre allers-retours avec 6 ou 800 containers par jour. Et les instructions de l'Union européenne sont claires: le Royaume-Uni sera, comme la Chine ou les États-Unis, un pays tiers soumis à des déclarations et donc des contrôles. À l'importation, les déclarations seront triées selon une analyse des risques. Le container sélectionné subira un contrôle documentaire qui pourra être combiné avec un contrôle physique pour vérifier ce qu'il y a à l'intérieur. Cela prend du temps.

"Le volume de travail pour les importations augmentera d’environ 15%, pour les exportations de 45%."
Kristian Vanderwaeren
Directeur général des douanes

Quelles est votre première lecture de l'accord de ce jeudi?

Je suis heureux que l’Europe et le Royaume-Uni aient signé un accord. Pour les entreprises, cet accord signifie une énorme différence: pas de droits d’importation (jusqu’à 10% de la valeur des marchandises), de garanties, de permis douaniers spéciaux… Mais, il reste des formalités douanières, y compris les certificats nécessaires et la TVA à l’importation, et il y aura des contrôles douaniers, phytosanitaires… tout cela deviendra la règle. En revanche, l’accord ne signifie pas moins de travail pour les douaniers. Le traitement des déclarations et l’organisation des contrôles suite aux déclarations constituent le travail principal pour la douane. Le volume de travail pour les importations augmentera d’environ 15%, pour les exportations de 45%. Heureusement, nos douaniers "Brexit" sont à bord. Nous sommes prêts à appliquer l’accord. En résumé: je suis un homme satisfait!

De plus, l’Europe vient de décider que les exportations vers le Royaume-Uni de marchandises communautaires dont le transport a commencé avant le 31 décembre pourraient être qualifiées comme livraisons intracommunautaires vers le Royaume-Uni. Dans ce cas de figure, les formalités à l’exportation ne sont plus obligatoires.

"On a l'habitude des frontières externes. Une frontière en plus, ça ne va pas nous tuer."
Kristian Vanderwaeren
Directeur général des douanes

Cette nouvelle frontière demande-t-elle un changement culturel au sein de vos services?

Non. On a l'habitude des frontières externes. Une frontière en plus, ça ne va pas nous tuer.

Quels sont les challenges que vous identifiez par rapport au Brexit?

On est prêt niveau personnel, on a testé nos systèmes ICT, j'ai organisé des simulations à Zeebruges, mais aussi gare du Midi où les douaniers seront là pour les bagages. En revanche, on s'interroge sur la situation dans le channel, on a vu cette semaine les embouteillages que cela peut provoquer. Des chauffeurs vont arriver sans avoir rempli leurs formalités, le risque est de voir le transit ralenti. Le Port de Zeebruges et les autorités locales ont prévu des parkings à cet effet.

Kristian Vanderwaeren. ©Saskia Vanderstichele

Quelles sont les marchandises dont le contrôle sera prioritaire?

On contrôle surtout l'importation de produits soumis aux accises, tout ce qui concerne l'automobile qui est fortement taxé, les vêtements et les denrées alimentaires, les dernières seront soumises à un contrôle systématique de l’AFSCA (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire, NDLR). Pour en revenir au risque, il y a aussi une incertitude au sujet de l'accord avec l'Irlande du Nord. Lorsque des marchandises sont importées en Irlande du Nord, le risque existe que des droits de douanes au tarif anglais soient imposés au lieu du tarif européen. Si elles arrivent sur le continent "en douce", elles ne vont pas payer les droits européens. S'il y a des trous dans ce système, ce sera une porte ouverte pour les organisations criminelles ou autres. La criminalité, comme dans le privé, va là où les bénéfices sont les plus importants. Aujourd'hui, entre le Royaume-Uni et l'Europe, la circulation est libre. Lorsque cela deviendra  plus difficile, la marge des criminels va augmenter, car tout le monde ne peut pas transporter ce qu'il veut dans un système compliqué. Les organisations criminelles sont sophistiquées en vue de nous contourner.

"L'activité économique ralentit, mais l'activité criminelle, elle, augmente."
Kristian Vanderwaeren
Directeur général des douanes

Le Brexit va donc profiter aux criminels...

Absolument. Entre l'Amérique du Sud et l'Europe, le prix de la cocaïne est multiplié. Pourquoi? Parce que c'est difficile d'organiser son transport en quantité suffisante. Des organisations se spécialisent là-dedans et font des profits importants. On va avoir le même effet avec le Brexit.  Même chose avec le Covid. L'activité économique ralentit, mais l'activité criminelle, elle, augmente. Notamment au  niveau de la drogue et des cigarettes. En 2020, on a fermé 5 usines clandestines de cigarettes, ici, en Belgique.  Certaines organisations vont se spécialiser dans le trafic avec le Royaume-Uni.  Peut-être en utilisant l'Irlande du Nord.

Les douanes britanniques sont-elles prêtes? Quelles relations entretenez-vous avec elles?

Nous n'avons pas de contacts avec nos collègues du Royaume-Uni. Nous sommes très mal informés des préparations de nos collègues. Mais on a le briefing de l'Union européenne et on lit les journaux. Il semble que nos collègues britanniques soient moins préparés. Pour eux, le travail va être augmenté de 200 à 400%. C'est gigantesque. Peut-on vraiment se préparer à une bombe comme celle-là? Ceci dit, ils n'ont pas suffisamment recruté, les entreprises ont six mois pour faire leur déclaration à l'importation, car leur système ICT n'est pas tout à fait opérationnel. Ils évoquent des contrôles légers, sauf pour les produits fortement taxés et les denrées alimentaires. Chez nous, les consignes européennes sont plus strictes, car nous sommes prêts.

"Nous n'avons pas de contacts avec nos collègues du Royaume-Uni. Nous sommes très mal informés des préparations de nos collègues."
Kristian Vanderwaeren
Directeur général des douanes

Vous attendez-vous à une baisse significative des échanges?

Oui, surtout pour les PME. Formalités, droits de douanes... une frontière, cela veut dire des coûts. Beaucoup de PME risquent de se détourner du Royaume-Uni. Au moins temporairement. De leur côté, les grosses sociétés sont en train de se réorganiser. Il y a pas mal de stockage de marchandises à la frontière, pour les acheminer ensuite soit au Royaume-Uni soit sur le continent. Elles vont établir des centres organisés pour remplir les formalités, puis les répartir. L'enjeu du "freshfood" est aussi important. Le Royaume-Uni achète beaucoup de denrées alimentaires sur le continent. Aujourd'hui, les magasins de Londres passent leurs commandes avant 15h pour être livrés le lendemain, via Zeebruges par exemple. On va voir comment ce modèle va s'adapter à la nouvelle frontière et les formalités qui y sont associées.

Le port d'Anvers pâtit toujours de ce rôle de plaque tournante du trafic de drogue. Quels sont vos objectifs à cet égard?

62
tonnes
De drogue saisies à Anvers l'an dernier

Nous ferons une communication début janvier sur le sujet. Depuis 2016, les saisies ne font qu'augmenter à Anvers comme en Amérique du Sud. 62 tonnes l'an dernier à Anvers. La production augmente. Elle est de 3 millions de tonnes en moyenne par an en Amérique du Sud. Dont 1,8  million en Colombie, le reste c'est le Pérou et la Bolivie. Ces états ne sont pas en capacité de détruire cette production. La consommation en Europe et dans le monde entier ne cesse d'augmenter également. Chez les jeunes, 18 à 20% en consommerait, selon les rapports d'associations spécialisées. Historiquement, Anvers a des liens étroits avec l'Amérique du Sud pour les mouvements de marchandises, ce qui explique la situation. L'accord du gouvernement soutient l'idée de scanner 100% des containers à risques qui arrivent à Anvers. Dans les années à venir, le matériel de scanning va augmenter au niveau des terminaux anversois. On scannera beaucoup plus, il va falloir des douaniers bien formés et de l'intelligence artificielle pour analyser les images. La mafia est incroyablement créative. Ce qu'ils inventent pour faire entrer la cocaïne m'étonne toujours.

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