Le Conseil de régence: où la famille d'Albert Frère croise les syndicalistes

©Bloomberg

Le rapport annuel de la Banque nationale de Belgique n'a pas été approuvé par les deux syndicalistes présents au sein du Conseil de régence. Coup de projecteur sur cet "animal particulier" où la discrétion règne en maître.

Un mercredi sur deux, un peu avant 11 heures, il règne une animation inhabituelle devant le siège de la Banque nationale de Belgique. Quelques voitures avec chauffeur débarquent discrètement leur occupant devant le numéro 3 du boulevard de Berlaimont. De 11 heures à 12 heures 30, selon un rituel immuable, les six membres du comité de direction de la Banque nationale, désormais emmenés par le gouverneur Pierre Wunsch, ont rendez-vous avec dix personnalités du monde socio-économique belge. Ensemble, ils forment le Conseil de régence, sorte de club où l’on parle des questions économiques du moment. C’est en quelque sorte la "Belgique SA" qui se réunit à la Banque nationale.

C’est là où Albert Frère a pu côtoyer en son temps le gouverneur de la BNB, Alfons Verplaetse, les représentants du patronat belge mais aussi les… syndicats. Une bien curieuse assemblée. Son fils Gérald a ensuite pris le relais avant de céder le témoin l’an dernier à Cedric, petit-fils d’Albert. Dans ce conseil, une seule femme participe aujourd’hui au tour de table: Fabienne Bister, la patronne de la firme Bister L’Impériale. "C’est clair, il n’y a pas assez de femmes. Vous n’allez pas me dire que la Flandre ne peut pas trouver des femmes compétentes pour siéger au Conseil de régence", lance "Madame le régent".

Marcia De Wachter ©Kristof Vadino

Cette représentation féminine ultra-minoritaire a déjà causé de sacrés remous. Lorsque, l’an dernier, Marcia De Wachter a quitté avec un certain fracas le comité de direction en étant remplacée par un homme (Steven Vanackere), la directrice de la BNB a tweeté, visiblement irritée, que le Conseil de régence aura bientôt compté en ses rangs davantage de membres de la famille Frère que de femmes. Lors du vote au sein du conseil sur la nomination de Steven Vanackere, elle s’est d’ailleurs abstenue en guise de protestation.

Au même moment, le ministre des Finances de l’époque, Johan Van Overtveldt, a mis sur la table un projet de réforme afin de pallier le manque de femmes à la BNB, notamment au sein du Conseil de régence. Mais on le sait, l’ancien journaliste devenu politicien N-VA n’a pas achevé son mandat.

Parmi les dix régents, élus pour une durée de trois ans, deux sont choisis sur proposition des organisations les plus représentatives des travailleurs et trois autres sur proposition des organisations les plus représentatives de l’industrie et du commerce, de l’agriculture et des classes moyennes.

Les cinq autres régents sont choisis sur proposition du ministre des Finances sur la base de leur personnalité et de leurs compétences. Ce sont souvent des "captains of industry" désignés sur proposition des différents partis qui composent le gouvernement.

En son temps, Albert Frère a été nommé sur le quota libéral francophone. L’an dernier, Charles Michel a demandé à Fabienne Bister de siéger au Conseil. Il cherchait une femme francophone pour qui l’économie n’a pas trop de secrets. Ancienne vice-présidente de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), représentante du monde des PME, Fabienne Bister était la candidate parfaite. "Nous sommes nommés par le ministre des Finances, mais sans devoir lui faire rapport. Au sein du conseil, on ne parle pas forcément au nom de l’organisation que l’on représente, on peut y exprimer sa propre opinion. C’est cela qui est intéressant", dit-elle.

Discrétion requise

Ce conseil apparaît comme un lieu plutôt secret. Il est demandé de ne pas dévoiler la teneur des discussions à l’extérieur. D’ailleurs, dans le cadre de cet article, si certains ont accepté de parler à visage découvert, d’autres n’ont pas répondu ou alors uniquement en "off".

Pour certains observateurs, le Conseil de régence est manifestement un lieu de pouvoir. "Un lieu de prestige plutôt", corrigent d’autres. Le baron Albert Frère aimait se qualifier de régent, surtout lorsqu’il fréquentait les milieux parisiens. Cela lui donnait, dit-on, un certain prestige supplémentaire auprès de ses interlocuteurs français.

Marcia De Wachter n’est pas la seule à avoir l’impression que le siège d’Albert Frère est devenu au fil des ans d’une certaine façon héréditaire. C’est surtout la désignation du jeune Cedric Frère, nommé en mai 2018 à l’âge de 34 ans à peine, qui a fait froncer les sourcils.

"Au moins Gérald Frère était-il passé par le Collège des censeurs de la Banque nationale où il avait démontré certaines capacités avant d’intégrer le Conseil de régence, nous confie une source. Ici, le petit-fils d’Albert Frère n’a pas encore réellement fait ses preuves, même si son grand-père plaçait beaucoup d’espoirs en lui." Cedric Frère est administrateur délégué de Frère-Bourgeois. Il a aussi occupé diverses fonctions à la Compagnie Nationale à Portefeuille (CNP), à la Royal Bank of Scotland à Londres et à la Banque Degroof à Bruxelles. Ceux qui le côtoient parlent de quelqu’un d’assez réservé, voire timide. "C’est surtout quelqu’un d’intelligent et d’agréable. Et au moins, son arrivée permet de sérieusement rajeunir le conseil", nous précise une source.

Ce n’est en tout cas pas pour l’argent que la famille Frère semble autant attachée à son siège au Conseil de régence. En 2017, les jetons de présence liés à la participation aux réunions (une vingtaine par an) s’élevaient à 523 euros brut par réunion. Au total, Gérald Frère a touché 9.414 euros en 2017. Par comparaison, Pieter Timmermans, l’administrateur délégué de la FEB, a encaissé 10.460 euros. Dans le chef d’Albert Frère, on peut même affirmer que le titre de régent lui coûtait de l’argent. Il est en effet impossible d’être à la fois régent et membre du conseil d’administration d’une banque (contrôlée par la Banque nationale). Il n’a donc pas pu siéger au sein de "sa" BBL.

9.400 euros
Les jetons de présence touchés au total par Gérald Frère en 2017 pour sa participation aux réunions du Conseil de régence (une vingtaine par an).

Mais la participation à une réunion du Conseil de régence mérite-t-elle vraiment ses 500 euros? Certains se posent la question. Si la participation offre autant de prestige, pourquoi encore rémunérer la fonction?

Les défenseurs de l’institution pointent toutefois les responsabilités du conseil au sein d’une Banque nationale cotée en Bourse. Il doit approuver les comptes et le rapport annuel. Il s’agit aussi d’approuver le budget pour l’année suivante et de prendre connaissance des travaux du Collège des censeurs, qui scrute les comptes. Enfin, il s’agit d’échanger des vues sur des questions générales relatives à la Banque et à l’économie.

Les régents, généralement assidus aux réunions, ont une sorte de "primeur" sur les dernières nouvelles économiques. Au début de la réunion, le gouverneur, qui préside le conseil, donne des informations générales sur l’économie belge et internationale et sur la politique monétaire. Ensuite, on passe à une présentation sur un sujet particulier (prévisions économiques, le marché du travail en Belgique, le marché immobilier US, le commerce international…). Puis s’ouvre la discussion avec les dix régents.

Les régents, nous dit-on, écoutent plus qu’ils ne parlent. Albert Frère, qui siégeait chez Total, donnait parfois son point de vue sur le marché pétrolier lorsqu’un directeur de la Banque faisait un exposé sur le sujet.

Historiquement, ceux qui interviennent le plus au sein du conseil, ce sont les leaders des organisations syndicales et patronales, car ils ont souvent des points de vue très tranchés. Mais tout dépend des tempéraments. On dit que lorsqu’il était régent, le réviseur d’entreprises Jean-François Cats, par ailleurs étiqueté PS, irritait profondément le gouverneur libéral flamand Luc Coene en intervenant plus qu’à son tour lors des réunions. Il allait jusqu’à donner son avis sur la politique monétaire, pourtant dictée depuis Francfort, à la Banque centrale européenne.

"Depuis l’euro, le pouvoir monétaire est aux mains du seul gouverneur, précise Guy Quaden, gouverneur honoraire de la Banque. Je n’ai jamais demandé l’avis du Conseil de régence ni même du comité de direction avant de me rendre à Francfort aux réunions sur les taux d’intérêt. Mais une fois la décision prise avec mes collègues, j’ai toujours veillé à l’expliquer et à la justifier auprès du Conseil de régence."

Quand les choses se corsent…

Ces rencontres où se retrouvent le patronat et les syndicats peuvent-elles permettre de régler certains problèmes en matière de concertation sociale? "Rien n’interdit à certains régents de se voir dans les couloirs avant le début de la réunion ou de poursuivre les débats juste après la réunion", indique un habitué des lieux. Et dans le passé, dit-on, le gouverneur a même parfois été invité à participer aux discussions en comité restreint.

Les vraies oppositions, les "clashs", sont rares lors des réunions. C’est lorsque le rapport annuel de la Banque doit être approuvé que généralement les choses se corsent. Le rapport est en effet présenté par le gouverneur au nom du Conseil de régence. Ce sont les premières pages du rapport, le préambule, qui sont l’objet de toutes les attentions car elles contiennent souvent des recommandations de politique économique. Face à la proposition de texte émanant des services du gouverneur, les différents régents peuvent émettre des remarques et faire des suggestions de changement du texte. Il est arrivé plus d’une fois que les deux grands syndicats du pays, CSC et FGTB, n’approuvent pas le rapport.

L’an dernier, le rapport indiquait discrètement en bas d’une page "qu’un régent ne peut souscrire au rapport annuel dans son intégralité". Dans un communiqué, la FGTB, présidée alors par Rudy De Leeuw, expliquait que c’était "en raison des passages soutenant explicitement la politique gouvernementale".

Le problème, dit-on, c’est que les syndicats demandent des modifications du préambule, que des changements sont apportés au texte mais qu’au final ils n’approuvent quand même pas le rapport. Difficile à avaler pour certains.

Cette année, la dernière réunion du conseil, consacrée au rapport annuel, a été inhabituellement longue (3 heures) et certaines réticences et remarques ont été entendues. Finalement, tant la FGTB que la CSC n'ont pu souscrire au rapport dans son intégralité. Le rapport, selon les syndicats, serait trop favorable sur certains points au gouvernement Michel.   

C’est lors de la publication du rapport annuel que les choses se corsent avec les syndicats. La dernière réunion du Conseil a été très longue.

L’ancien gouverneur Luc Coene n’appréciait pas la présence des syndicats au sein du Conseil de régence. Il émettait d’ailleurs des doutes sur l’utilité d’une telle assemblée. Guy Quaden est d’un autre avis. "Le Conseil de régence n’est pas un lieu de pouvoir mais d’échanges utiles et discrets. Il serait malheureux de l’abolir ou d’en modifier substantiellement la composition et les fonctions. D’abord parce que cela permet au gouverneur et au comité de direction d’être informés régulièrement sur les sentiments des interlocuteurs sociaux (syndicats et patronat) et d’autres personnalités représentatives de la société belge. Je ne suis pas sûr qu’il existe beaucoup de gouverneurs de banque centrale dans le monde qui rencontrent deux fois par mois les leaders syndicaux du pays. Pourtant, sans mettre en péril leur indépendance, cela ne leur ferait pas de tort. Mais c’est également utile pour la direction de la Banque de pouvoir faire passer ses informations et ses messages vers les représentants du monde socio-économique. Ce sont des leçons de réalisme pour les interlocuteurs sociaux qui ne sont pas nécessairement perdues", dit Guy Quaden. Ce dernier regrette simplement que le conseil, sans devenir un séminaire, ne se soit pas davantage ouvert à des professeurs d’économie. "J’aurais bien vu y entrer un académique comme Paul De Grauwe."

"Ce n’est pas vraiment un lieu de pouvoir et de décision, confirme Fabienne Bister. Mais en tant qu’économiste, c’est intéressant de voir les sujets sur lesquels la BNB se penche. Les études sont diverses et souvent très intéressantes. Et puis, notre responsabilité est aussi d’approuver les comptes", dit celle qui, comme d’autres régents, a suivi une formation spéciale sur le bilan de la Banque.

Élément assez rare pour être épinglé, les syndicats et le patronat sont réellement unanimes sur la question de la pertinence du Conseil de régence.

"C’est une institution très utile. On y parle librement, dit Pieter Timmermans, l’administrateur délégué de la FEB, un des régents les plus assidus aux réunions. Cela permet d’avoir des contacts informels avec les syndicats, mais aussi avec les membres de la direction de la BNB. Les présentations qui y sont faites permettent de nous faire réfléchir. Parfois, cela influence mon raisonnement."

Mais, poursuit Timmermans, il faut des personnes qui peuvent s’investir dans la fonction. "Personnellement, je reçois par mail avant le week-end les présentations qui seront faites, ceci afin de préparer la réunion du mercredi."

À la FGTB, même son de cloche. "C’est important d’y être. Cela permet aux gens de mieux se connaître et de s’apprécier", souligne Robert Vertenueil, président de la FGTB. Pourquoi alors faudrait-il changer quelque chose qui fonctionne bien? questionne-t-il.

Quelles réformes?

En principe, Fabienne Bister devrait être rejointe prochainement par d’autres femmes au sein du conseil. L’objectif pour 2023 est d’avoir au moins un tiers de femmes autour de la table.

Alexander De Croo, qui a repris le poste de ministre des Finances, entend toujours apparemment faire voter la mesure malgré les affaires courantes. À la BNB, on attend la suite des événements, sachant aussi que les élections se profilent à l’horizon. La balle est clairement dans le camp politique.

À terme, une femme pourrait éventuellement présider le Conseil de régence. Il s’agirait de nommer un président du conseil qui serait différent du gouverneur de la BNB et de sexe différent. Si le gouverneur est un francophone de sexe masculin, le président serait une femme flamande.

Pour le reste, il faudra voir si, dans les faits, le Collège des censeurs pourrait être supprimé et ses compétences confiées au Conseil de régence. Pas mal de pistes sont sur la table.

Et sans doute, convient-il de distinguer, d’une part, l’aspect "discussions économiques, approbation du rapport annuel" où le gouverneur demeure le point central et, d’autre part, l’aspect "contrôle" où l’on se rapprocherait davantage du conseil d’administration d’une entreprise avec la nécessité d’un(e) président(e) indépendant(e).

"La BNB reste un animal particulier. Ce n’est ni une entreprise privée ni une entreprise publique comme les autres, précise Guy Quaden. Les dénominations gouverneur, régents ne sont pas une simple survivance du passé. Le gouverneur n’est pas un président comme les autres, et le Conseil de régence n’est pas un conseil d’administration comme les autres. Le gouverneur est une autorité morale de politique économique dont il ne faut pas affaiblir la position et les régents ont une autre utilité qu’uniquement surveiller les comptes de la Banque. S’ils devenaient de simples contrôleurs, qui de premier plan parmi les régents voudra encore siéger au sein du conseil?", questionne l’ancien gouverneur. Sans doute pas la famille d’Albert Frère…

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