carte blanche

Le conte de fées de la fonte des dettes

De plus en plus d'économistes prétendent qu'il ne faut pas s'inquiéter de la dette. Pour beaucoup, le remboursement n'est d'ailleurs même plus une option. Dans le sillage des politiciens qui soutiennent que les dettes arrivent spontanément et s'évaporent de la même façon, des économistes affirment également que la dette, y compris la dette Corona, disparaîtra d'elle-même. On ne peut pas s’imaginer meilleur alibi pour les adeptes du deficit spending. Mais est-ce vraiment si simple ?

Dans un récent article*, Etienne de Callatay et Bruno Colmant soutiennent qu’il ne faut pas trop s’en faire de la dette parce qu’elle peut être érodée par la croissance économique (et donc diminuer en pourcentage), parce qu’il y a des taux d’intérêt zéro (donc l'inflation fera chuter la valeur réelle des dettes) et parce que la Banque centrale européenne (BCE) peut imprimer autant qu'elle le souhaite.

Rudy Aernoudt. ©doc

Croissance, intérêt zéro et création de monnaie apparaissent ainsi la panacée et la raison pour laquelle personne ne devrait s'inquiéter de la dette. Fantastique, penseront beaucoup de politiciens. Trop beau pour être vrai, dira tout Belge de bon sens. Mais qui a raison ? 

Il ne suffit pas d'imprimer de la monnaie...

La force d'un tel raisonnement est qu’il est correct dans la mesure où les hypothèses sous-jacentes sont remplies, à savoir qu'il existe un excédent primaire positif et un taux d'intérêt inférieur à l'inflation plus la croissance. C'est aussi là que le bât blesse. Aucune de ces conditions ne sera remplie en 2020. Il n'y a pratiquement pas d'inflation et la BCE n'atteint même pas son objectif de 2% d’inflation. La croissance, elle, sera négative en 2020.

En conséquence, la dette augmentera non seulement en chiffres absolus, mais également exprimée en pourcentage par rapport au PIB. Et même s’il est nul, l’intérêt est supérieur à la croissance.

"Les économistes sont en réalité particulièrement doués pour prédire ce qui s'est passé dans le passé."
Rudy Aernoudt
Professeur UGent

Ainsi, des trois méthodes pour ne pas rembourser, il ne reste que la création de monnaie ex nihilo par la BCE. Si elle venait à arrêter son programme de rachat illimité, la dette ne fondrait pas automatiquement, mais, pour rester fidèle au jargon, nous aurions alors un effet boule de neige. Et à supposer que la BCE venait à atteindre son objectif d'inflation de 2%, les taux d'intérêt nuls appartiendraient au passé.

Plusieurs économistes soutiennent haut et fort que les taux nuls se maintiendront, mais quel économiste a prédit la crise financière, sans parler de la crise du Covid? Les économistes sont en réalité particulièrement doués pour prédire ce qui s'est passé dans le passé.

Soit dit en passant, n’oublions pas que l'objectif actuel de création de monnaie par la BCE est de relancer l'économie. Mais il ne suffit pas d’imprimer de la monnaie pour que l’économie croisse. La création monétaire dans la zone euro a été, en moyenne, de 5,9% par an au cours des deux dernières décennies et la croissance économique de 2,7%.

Le problème est que la création monétaire est en partie annulée parce que les banques restituent leur excédent de liquidité à la BCE. En effet, les banques commerciales ne trouvent pas une meilleure utilisation des fonds, car la demande de crédit est suffisante en raison du manque de croissance économique.

La création monétaire de la BCE (avec ici sa présidente, Christine Lagarde) n'a pas conduit à l'inflation redoutée, mais n'a pas non plus généré la croissance économique espérée. ©EPA

La création monétaire n'a donc pas conduit à l'inflation redoutée, mais n'a pas non plus généré la croissance économique espérée. En fait, le problème est que lorsque l’économie bafouille, les investissements sont reportés et la consommation freinée. Même les intérêts de pénalité facturés aux banques n'ont pas aidé.

On estime ainsi que 70% de la création monétaire est annulée par les comptes détenus par les banques auprès de la BCE. De plus, l'essentiel de la création monétaire reste dans le circuit financier. Supposer que les banques centrales continueront après la crise Covid à injecter, de la monnaie de manière illimitée, même si elles n'atteignent l’objectif ni de croissance ni d'inflation, témoigne d’un manque de réalisme. Qui plus est, la création illimitée de monnaie finira par inscrire les pays dans une spirale vicieuse de dérapage budgétaire.

Nous accablons la génération suivante

Certes, les dettes peuvent partiellement s'évaporer (en raison de l'inflation), peuvent être gratuites (en raison de l'intérêt nul) ou peuvent être rachetées par la BCE (qui détient déjà 30% de la dette belge dans ses bilans), mais fondamentalement avec la dette, on ne peut faire que deux choses : la rembourser ou la renouveler.

"Fondamentalement avec la dette, on ne peut faire que deux choses : la rembourser ou la renouveler."
Rudy Aernoudt
Professeur UGent

Le renouvellement signifie que les dettes existantes qui arrivent à échéance sont converties en nouvelles obligations. D'un point de vue monétaire, c'est une belle opération étant donné que le taux d'intérêt des nouvelles obligations est généralement inférieur à celui des obligations qui arrivent à échéance. Mais cela reste une opération où la dette, au lieu d'être remboursée, est reportée sur la génération suivante.

N’oublions pas que nous accablons les prochaines générations d’une dette publique sans cesse croissante qui augmente de 500 euros par seconde et s’élève désormais à près de 45.000 euros par habitant (la dette par habitant la plus élevée d’Europe après l’Irlande). Et que reçoivent-elles en contrepartie? Un gouvernement et une administration qui souffrent d’obésité, une planète épuisée et une éducation en déclin. Ce n’est pas un «bon deal». Les gouvernements ont donc le devoir de réduire cette dette dès que la crise du Covid sera derrière nous.

On ne rappellera jamais assez que la croissance est créée par l'économie réelle et basée sur la confiance des investisseurs et des consommateurs. Cet objectif n'est possible qu'au travers une politique économique durable basée sur des éléments structurels tels qu'une main-d'œuvre qualifiée, un capital-risque suffisant, des systèmes de garantie de crédit, un marché du travail flexible, une administration efficace, un cadre juridique stable, un climat fiscal et social favorable et un budget sain.

*Trois méthodes pour ne pas rembourser les dettes , l'Echo du 23 octobre 2020.

Rudy Aernoudt
Professeur UGent

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