analyse

Le salaire minimum à 2.300 euros: recette miracle ou désastre annoncé?

©BELGAIMAGE

Les uns promettent une relance du pouvoir d’achat et de la consommation. Les autres mettent en garde contre un coup d’arrêt à l’embauche des moins qualifiés.

Faut-il porter le salaire minimum de 1.500 à 2.300 euros ou 14 euros de l’heure (au lieu de 10 euros actuellement)? C’est une augmentation de 40%. Les députés de la commission des Affaires sociales de la Chambre vont se pencher cet après-midi sur cette proposition-choc d'un certain nombre de partis de gauche, inspirés par la FGTB.

L’idée a d’emblée suscité de vives réactions. Pour la FGTB, un tel relèvement du salaire minimum serait synonyme "d’augmentation du pouvoir d’achat" et de "relance de l’économie". Côté patronal en revanche, FEB, Unizo, UCM et Boerenbond mettent en garde contre une "destruction certaine de nombreux emplois", qui "mettra un coup de frein aux embauches futures et chassera les travailleurs peu qualifiés hors du marché du travail".

Au-delà des postures idéologiques, nous avons pris l’avis de plusieurs économistes pour démêler le vrai du faux.

Destructeur d’emploi ?

Pour Jean Hindriks, économiste à l’Itinera Institute (un think tank belge), "on ne peut pas obliger les patrons à recruter ou à conserver leur main-d’œuvre". Une telle mesure ne peut dès lors jouer en faveur d’un relèvement du taux d’emploi, ce qui dans le cas de la Wallonie et de Bruxelles, reste pourtant une priorité. L’informateur affiche l’ambition de relever le taux d’emploi de 5% au cours des 5 prochaines années. À titre de comparaison, le taux d’emploi a progressé de 1% seulement au cours des 5 dernières années, et ce malgré les baisses de cotisations sociales accordées par le gouvernement Michel. "C’est précisément sur le segment des bas salaires et des peu qualifiés qu’il faut agir pour relever le taux d’emploi", estime Jean Hindriks.

"On ne peut pas obliger les patrons à recruter ou à conserver leur main-d’œuvre."
Jean Hindriks
Economiste

Philippe Defeyt ©Thierry du Bois

Philippe Defeyt, économiste et directeur du bureau d’étude IDD (Institut pour un développement durable), admet le "risque d’une destruction d’emplois" si l’entièreté du coût additionnel incombe aux employeurs, ce que préconisent d’ailleurs les initiateurs de la proposition. Il signale au passage qu’il n’y a pas que le secteur privé qui risque de s’étrangler. "Le secteur associatif et le secteur public se retrouveraient également devant un défi important voire impossible à surmonter financièrement." D’où sa proposition de faire supporter le surcoût par la collectivité. "Ce sera probablement le prix à payer pour obtenir l’accord des organisations patronales." Philippe Defeyt ne nie pas qu’il s’agirait d’un "coût énorme" nécessitant un "plan de financement". Or le prochain gouvernement devra commencer par résorber un déficit de plusieurs milliards d’euros…

Quels effets retour ?

L’idée des promoteurs du relèvement du salaire minimum est d’injecter de l’argent dans le portefeuille des ménages, de relancer ainsi la demande et donc la croissance économique. Jean Hindriks se montre à cet égard circonspect. "Si le surplus de pouvoir d’achat sert à acheter des produits importés, on rate la cible. On ne peut pas obliger à consommer local. Il faudrait au minimum que les pays voisins s’inscrivent dans une même dynamique su on veut éviter des délocalisations d’emplois."

"Lorsqu’on injecte du pouvoir d’achat dans l’économie, on peut tabler sur un effet retour d’un quart seulement."
Philippe Defeyt
Economiste

Philippe Defeyt partage cette analyse et l’affine. "Lorsqu’on injecte du pouvoir d’achat dans l’économie, on peut tabler sur un effet retour d’un quart seulement. La moitié part dans l’achat de produits importés, tandis que l’État prélève environ 50% sur ce qu’il reste." Il signale néanmoins qu’au bas de l’échelle des salaires, l’effet retour est généralement un peu plus important du fait que les ménages modestes ne thésaurisent pratiquement pas. Donc pour ce qui est des effets retour, il vaut mieux se garder de tout optimisme excessif.

Déconnecter salaires et productivité ?

Le débat sur le salaire minimum est étroitement lié aux questions de productivité. Les bas salaires sont en général les moins productifs et donc les plus fragiles. Philippe Defeyt estime qu’il faut le plus possible rapprocher les niveaux de salaire et de productivité, mais que l’on y arrivera jamais entièrement. D’où son idée de s’inspirer du modèle allemand. "Les bas salaires en Allemagne sont de l’ordre de 5 à 6 euros de l’heure, mais ils sont complétés par des instruments publics qui visent à augmenter le revenu du travailleur, par des aides aux loyers par exemple. Déconnecter les salaires et la productivité, c’est une question de choix de société."

"Faire supporter le surcoût par la collectivité sera probablement le prix à payer pour obtenir l’accord des organisations patronales."
Philippe Defeyt
Economiste

Jean Hindriks ©Emy Elleboog

Jean Hindriks, lui, considère que l’on ne peut isoler le débat sur la productivité des bas salaires de celui qui concerne la liaison des salaires à l’ancienneté. "On doit travailler sur la mise à l’emploi des jeunes peu qualifiés, mais aussi sur le maintien au travail des travailleurs âgés. Nous souffrons du phénomène Proximus où les salaires sont en décalage avec le niveau de productivité. S’il n’y avait pas les contraintes de licenciement, tous les plus de 55 ans auraient déjà été remplacés par des jeunes, sans doute un peu moins productifs, mais surtout beaucoup moins chers."

"Il faut saisir le débat actuel sur le salaire minimum pour rediscuter de la progressivité et de l’automaticité des salaires avec l’âge."
Jean Hindriks
Economiste

Son idée consiste dès lors à lisser les salaires en fin de carrière afin d’opérer une sorte de redistribution au profit des jeunes. "On ne peut nier l’existence d’un problème de pouvoir d’achat chez les jeunes. Quant aux plus de 55 ans, ils ne sont plus qu’un sur trois à travailler. Il faut saisir le débat actuel sur le salaire minimum pour rediscuter de la progressivité et de l’automaticité des salaires avec l’âge." Il cite à cet égard l’exemple des pays scandinaves. "Le salaire dans ces pays plafonne aux alentours de 45 ans, avant de décliner progressivement en fin de carrière."


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