analyse

Lockheed Martin s'est également imposé sur le terrain économique

©Bloomberg

Le géant américain a surclassé Eurofighter sur le plan des retours sociétaux. Étonnant, vu l’offre alléchante du consortium européen. Vers une évolution du paysage industriel aéronautique belge?

C’est sans doute l’élément le plus surprenant du résultat de l’appel d’offres pour l’achat des 34 nouveaux avions de combat pour la composante Air: Lockheed Martin  , qui a remporté la compétition avec son F-35 Lightning II, s’est également imposé sur le terrain économique, en proposant des retours sociétaux jugés plus intéressants que ceux d’Eurofighter.

Ces retombées, qui n’ont compté que pour 10 points sur cent dans la décision belge, sont autorisées par les règles européennes dans les appels d’offres en matière de défense au titre de "la protection des intérêts essentiels de sécurité" du pays.

3,69 milliards €
Les Américains ont mis sur la table des propositions de retombées dont la valeur a été estimée à 3,69 milliards par le cabinet du ministre de l’Économie.

C’est le SPF Economie qui a procédé à l’évaluation de cette partie (et de cette partie uniquement) des deux offres. Si son verdict paraît étonnant, c’est que la proposition d’Eurofighter semblait particulièrement alléchante. Le consortium européen (qui associe BAE Systems, Airbus et Leonardo) promettait notamment la création de deux centres de R&D pour matériaux avancés en Belgique et deux tickets d’entrée pour notre industrie. L’un pour la modernisation du Typhoon et l’autre pour le prochain système de combat aérien (SCAF) que la France et l’Allemagne veulent développer en commun.

Quelle clé de répartition?

©Mediafin

De son côté, le géant américain, premier groupe mondial de défense, s’était montré beaucoup plus discret, y compris avec une grande partie de l’industrie aérospatiale belge. Quant au SPF Economie, il était tenu à une stricte confidentialité. Ce qui n’a pas été sans inquiéter les sociétés aéronautiques du pays. Des entreprises qui aujourd’hui, restent dans l’expectative. Une réunion vendredi au cabinet des Affaires économiques avec les représentants du secteur n’a pas apporté d’informations supplémentaires.

Au total, le coût de l’investissement pour l’achat et la mise en service des 34 appareils s’élève à 3,8 milliards d’euros, plus une provision d’environ 200 millions pour risques de changes. Les Américains ont mis sur la table des propositions de retombées dont la valeur a été estimée à 3,69 milliards par le cabinet du ministre de l’Économie, Kris Peeters. "On se rapproche d’un euro de retombées économiques pour chaque euro investi dans l’achat. C’est souvent la norme pour ce genre de contrat", estime un connaisseur.

La clé de répartition de ce montant devrait être de 50,4% du chiffre d’affaires en Flandre, 20% pour Bruxelles et 30,5% pour la Wallonie. Ce partage ne correspond pas trop à l’empreinte industrielle du secteur aéronautique en Belgique, davantage implanté dans le sud du pays. "Si cela se confirme, il n’y a pas de quoi pavoiser côté wallon", nuance une source bien placée, qui s’interroge sur la méthodologie utilisée par les experts du SPF pour comparer l’offre d’Eurofighter, plus axée sur le développement technologique, et celle de Lockheed, qui semble davantage articulée autour de la sous-traitance classique.

De nouveaux acteurs

Asco n'avait pas participé à la construction des F-16. Désormais aux mains de l'américain Spirit, il participera peut-être à celle du F-35. ©Sofie Van Hoof

Dans l’attente de davantage de précisions, ce qui se profile, c’est une possible modification du paysage aéronautique du pays. Même si la Belgique ne s’est pas engagée dans le programme JSF (Joint Strike Fighter, qui a donné naissance au F-35), une poignée d’entreprises belges sont en effet déjà fournisseurs de Lockheed Martin pour le Lightning II: Asco (repris récemment par l’américain Spirit), Solvay  (avec les composites hérités de l’ex-Cytec) et Esterline  (l’ancienne division défense et aviation de Barco).

Les deux premières sociétés n’ont pas participé au précédent contrat, celui du F-16. "Et les deux grands groupes industriels aéronautiques flamands, Asco et Esterline, sont aux mains des Américains", observe un patron wallon. De nouveaux acteurs pourraient se développer. Car d’autres entreprises n’attendaient plus que le paraphe du gouvernement belge pour monter à bord de l’avion américain.

C’est le cas de la société liégeoise Belgium Engine Center (BEC), qui a signé un protocole d’entente avec le constructeur Pratt & Whitney (à qui elle a appartenu par le passé), fournisseur du moteur du F-35. BEC fait partie depuis deux ans au groupe scandinave AIM, qui est un partenaire stratégique du ministère norvégien de la Défense, dont l’armée de l’air est en train de s’équiper du F-35. BEC, qui emploie une centaine de personnes, assure la maintenance des moteurs de Pratt & Whitney pour le F-16 auprès de nombreuses forces aériennes.

À Mouscron, Feronyl, spécialisée dans le moulage par injection de haute précision, a également signé avec Lockheed. Elle se dit être en position de devenir fournisseur du géant américain, qui cherche à faire jouer la concurrence avec ses sous-traitants et à multiplier ses sources d’approvisionnement.

Il y a aussi Ignition!, la filiale de Sonaca et de Sabena Aerospace. Celle-ci a fait des offres pour la maintenance, qui était jusque-là le pré carré de la Sabca à Gosselies. "Mais il ne faut pas trop se faire d’illusion, objecte une source. Pour la maintenance, on aura droit à des cacahuètes par rapport à ce que fait la Sabca avec les F-16. La sophistication du F-35 est telle que la maintenance est déjà répartie sur plusieurs sites spécifiques et Lockheed Martin ne va pas chambouler tout cela pour la Belgique et 34 appareils."

Et quid des autres marchés attribués jeudi? Pour les blindés – le programme "Capacité motorisée" (Camo), attribué à la France –, les 889 millions de retour sociétal (sur un achat de 1,6 milliard) devraient être répartis à raison de 60% pour la Wallonie et de 40% pour la Flandre. Quant aux drones (des MQ-9B Sky Guardian de la firme américaine General Atomics), un contrat estimé à 226 millions d’euros, ils devraient engendrer des retombées de 105 millions, à répartir entre les trois Régions. À cela, il faudra encore ajouter dans quelques mois des frégates et les navires de lutte contre les mines.

Le gouvernement belge estime avoir respecté un équilibre global entre les commandes passées aux Etats-Unis et l’Europe. A un détail près: les contrats pour les avions de combat et les drones attribués aux Américains concernent des industries hautement stratégiques, comportant un caractère structurant pour l’industrie européenne, pour qui chaque contrat compte…

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