interview

L'économiste Philippe Aghion: "Nous pouvons sortir renforcés de cette crise du Covid"

Philippe Aghion dans la lignée de l'économiste Schumpeter. ©doc

L’innovation et la destruction créatrice peuvent nous sortir de la crise, nous dit l'économiste Philippe Aghion qui ajoute que "surtaxer le capital revient à nous tirer une balle dans le pied".

Philippe Aghion, 64 ans, est considéré comme l’anti-Piketty dans le domaine économique. Cité comme un potentiel prix Nobel d’économie, ce professeur au Collège de France et à la London School of Economics a développé une nouvelle théorie de la croissance en lien avec l'approche de l’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950) sur la destruction créatrice. Ce sont les innovations qui alimentent la croissance économique et augmentent notre prospérité. Il faut dès lors accepter que des emplois nouvellement créés viennent sans cesse remplacer les emplois existants. Celui qui a conseillé le candidat Emmanuel Macron avant les élections décrit ses idées dans le livre "Le pouvoir de la destruction créatrice", coécrit avec Céline Antonin et Simon Bunel (1).

Vous tenez un discours plutôt optimiste. Cela tranche avec le pessimisme ambiant...

Il s’agit d’un optimisme de combat. Je veux montrer qu’il existe des solutions et que, oui, il y a un futur. Beaucoup de gens broient actuellement du noir, en pensant que les inégalités augmentent de manière inexorable, que le réchauffement climatique nous condamne à la décroissance économique, que l’on ne sortira jamais du Covid…  Je dis ‘non’ car l’innovation et la destruction créatrice peuvent nous sortir de là. Il faut simplement diriger l’État et la société civile dans la direction voulue.

Quelles sont les leçons à tirer de cette crise du Covid en les reliant au concept de destruction créatrice?

C’est évident que dans le cadre de cette crise, certaines activités vont cesser, mais d’autres activités, nouvelles, vont devenir importantes. Je suis persuadé que des choses vont changer durablement. Personnellement, je ne prendrai plus autant l’avion que par le passé. On va avoir davantage recours au télétravail, avec des visioconférences via Zoom. Même chose pour les consultations médicales par internet, via Skype.

"Le Covid a été le révélateur que notre écosystème d’innovations n’est pas à la hauteur."

Aux États-Unis, le Covid a été le révélateur d’un système social qui ne fonctionne pas. Pour nous Européens, il est le révélateur que notre écosystème d’innovations n’est pas à la hauteur, que l’on a trop désindustrialisé par exemple en France. Elle a montré la vulnérabilité d’une économie qui est allée trop loin dans la délocalisation de ses chaînes de valeur, y compris dans des secteurs stratégiques comme la santé.

On va devoir reprendre la main dans certains secteurs au niveau européen. J’ai poussé notamment avec Michel Goldman et Mathias Dewatripont à la création d’un équivalent européen de l’agence «Barda» américaine pour développer l’innovation dans les vaccins. Je suis aussi favorable à un équivalent européen de l’agence Darpa pour l’énergie et pour le digital (ces deux agences américaines Barda et Darpa facilitent les innovations de rupture, NDLR).  On peut sortir renforcés de cette crise du Covid.

De manière générale, l’Europe a été trop obsédée par les déficits budgétaires et elle a trop peu investi. L’Allemagne notamment a laissé vieillir ses infrastructures. Sans perdre l’idée de discipline budgétaire, on peut se doter d’une vraie politique industrielle et investir davantage. Si cette crise du Covid permet cela, c'est une bonne chose.

Vous écrivez dans le livre que les sociétés qui automatisent sont créatrices d’emplois. Il ne faut donc pas taxer les robots, selon vous.

Une étude menée en France montre en effet que les entreprises qui automatisent le plus sont créatrices nettes d’emplois. Il y a d'abord un effet de substitution: on remplace des hommes par des machines. Mais comme ces entreprises deviennent plus productives et plus compétitives, elles étendent leurs parts de marché. Les commandes augmentent et donc elles créent des emplois. Cet effet de productivité l’emporte sur l’effet de substitution. Cela explique qu'historiquement, les grandes révolutions technologiques n’ont pas créé de chômage de masse.

"On a laissé les Gafam devenir complètement hégémoniques."

Mais vous dites dans le même temps qu’il faut contrôler les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft).

Oui, absolument. Ces sociétés ont prospéré grâce à la révolution des technologies de l’information. Mais une fois qu’elles sont devenues hégémoniques, elles ont inhibé l’innovation des autres. Et c’est cela qui a créé cette situation de stagnation séculaire aux USA. La politique de concurrence n'a pas été adaptée à l’heure digitale. Avant d’autoriser une fusion ou une acquisition, il faut regarder si elle a des effets néfastes sur l’innovation future. Cela n’a pas été suffisamment fait aux États-Unis. On a laissé ces entreprises devenir complètement hégémoniques. La révolution technologique est bonne en elle-même, mais il est nécessaire que les institutions s’adaptent.

"Si on taxe trop le capital, on se tire une balle dans le pied."

Vous soutenez aussi que surtaxer le capital est nuisible à l’innovation.

Attention, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas taxer le capital. La fiscalité est un instrument important. L’État protecteur ou l’État investisseur a besoin de lever l’impôt pour se doter de moyens, que ce soit pour investir dans l’éducation ou pour développer une politique industrielle. Mais trop de taxation du capital décourage l’innovation. Car l’innovation crée non seulement de la croissance, mais elle est aussi un ascenseur social. Si on taxe trop le capital, on se tire une balle dans le pied. Il s’agit de trouver un équilibre raisonnable.

Vous écrivez que ce ne sont pas les "Steve Jobs" de ce monde, les innovateurs, qui doivent être pénalisés fiscalement, mais plutôt des rentiers du capitalisme comme l'homme d'affaires mexicain Carlos Slim qui a accru sa fortune en profitant de la privatisation du système mexicain de télécommunications.

Oui, il faut se rendre compte que dans le haut de la distribution des revenus, il y a à la fois des Steve Jobs et des Carlos Slim. L’innovation augmente l’inégalité au sommet de la distribution des revenus pour le top 1% des plus riches. Mais cette innovation n’accroît pas l’inégalité globale calculée par le coefficient de Gini et elle encourage par ailleurs la mobilité sociale. Pour moi, les riches deviennent un problème s’ils utilisent leur argent et leur pouvoir pour empêcher l’arrivée de nouveaux innovateurs. Je ne veux pas qu’ils achètent le système politique. Cela passe par des règles strictes de financement des campagnes politiques. En Suède, il y a des gens riches, mais ces gens ne contrôlent pas le système.

Vous défendez beaucoup le modèle scandinave, en particulier le modèle danois de "flexisécurité", où l’on protège les personnes, mais pas les jobs.

Le modèle danois de flexisécurité fonctionne très bien. Une étude a montré que lorsque l’on se retrouve au chômage au Danemark, cela n’a pas d’incidence sur la santé de la personne. Je peux vous garantir que ce n’est pas le cas aux États-Unis. Au Danemark, perdre un emploi ne constitue pas la fin du monde parce que vous savez que vous avez une garantie de revenus et que vous pouvez rebondir grâce à des formations.

Dans cette crise, l’endettement des Etats est en train de grimper fortement. Qui va payer la facture finale?

C’est un grand débat. Pour l’instant, les pays sont en effet en train de s’endetter. Mais à un moment donné, il faudra évidemment remettre les montres à l’heure. Aujourd'hui, il faut soutenir la demande pour éviter tout effondrement. Mais il faut aussi savoir cibler les dépenses publiques, tout en développant des politiques industrielles bien réfléchies. Le moment venu, les États devront poursuivre les réformes. La France doit notamment poursuivre sa réforme des retraites. Cela doit se faire évidemment d’une manière acceptable socialement, mais la France ne doit pas en abandonner l’idée. Et il faudra sans doute travailler plus.

Et plus longtemps?

Cela dépend des professions. En tant que professeur, je serais ravi de travailler cinq ans de plus. Mais si je travaillais dans une usine chimique, je vous dirais non.

On vous a déjà cité en tant que potentiel prix Nobel d’économie. Vous y pensez?

Je pense à beaucoup d’autres choses. Notamment à poursuivre mes activités de recherche. Vous savez, je suis très content avec ce que j’ai pour le moment (rires). 

(1) "Le pouvoir de la destruction créatrice" par Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel. Odile Jacob, 436 pages, 24,90 euros.

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