interview

Pierre Wunsch, gouverneur de la BNB: "Jusqu’à présent, on s’en sort bien, mais c’était la partie la plus facile"

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Malgré la relative résilience de notre économie, le gouverneur de la Banque nationale souligne qu'à politique inchangée, le déficit de la Belgique sera de 5 à 6% en 2023, ce qui n'est pas tenable.

Pierre Wunsch n’est pas seulement gouverneur de la Banque nationale de Belgique: en tant que coprésident de l’Economic Risk Management Group, il a aussi dû aider à empêcher le pays de s’effondrer durant la crise du coronavirus.

"La résilience de notre économie nous a surpris. C’est vraisemblablement parce qu’il s’agit d’un choc exogène. Cette récession n’a pas été causée par un déséquilibre de l’économie, mais par un virus. Nous n’avions guère connu de telles récessions jusqu’à présent, ce qui rendait difficile l’estimation de leur impact. Mais aujourd’hui, nous voyons que l’économie peut se redresser rapidement une fois que la cause externe de la récession a disparu. Le PIB s’est contracté de 6% l’an dernier, mais l’impact sur l’emploi et le chômage est resté limité. Lors de la crise pétrolière par contre, l’impact avait été limité à 1,3% du PIB, mais nous avions dû en supporter les conséquences sur l’emploi et les finances publiques durant deux décennies. La situation apparaît plus positive aujourd’hui. Beaucoup dépendra de ce que les gens vont faire maintenant, même si je suis assez optimiste à ce sujet. Une majorité de la population a épargné davantage ces derniers mois qu’auparavant. C’est anecdotique, mais je vis dans les Marolles et les antiquaires me disent qu’ils font de très bonnes affaires. La vente de piscines a aussi fortement augmenté. Il y a donc une partie de la population qui est prête à dépenser plus."

Mais l’horeca ou le secteur de l’événementiel sont toujours quasi à l’arrêt…

Nous avons en effet affaire à une économie à deux vitesses. La construction et l’industrie se portent particulièrement bien, comme certaines activités spécifiques dans les services. C’est tout à fait différent pour les secteurs qui sont encore fermés et qui doivent continuer à recevoir une attention suffisante. Dans le plan de sortie, nous devons bien réfléchir à l’équilibre entre les mesures sanitaires et la survie économique de ces secteurs. Pour certaines entreprises, la reprise arrivera probablement trop tard. Et pour ceux qui sont impliqués dans une faillite de ce type, c’est un drame car il s’agit souvent du projet d’une vie, dans lequel ils ont investi beaucoup d’argent.

Des centaines de millions d’euros ont déjà été alloués aux secteurs fermés. Combien de temps devons-nous encore les soutenir?

Nous ne devons pas prendre trop de risques dans la diminution progressive de ces aides. Mieux vaut les prolonger jusqu’à ce qu’il soit clair que la reprise est solide et robuste dans les secteurs qui ont beaucoup souffert.

L’addition va augmenter en conséquence. Qui paiera pour cela?

Il faut faire une distinction entre la dette que la Belgique avait déjà constituée et celle qui a été contractée pendant la crise actuelle. Nous avons pu financer les dettes que nous avons contractées durant cette crise à un taux négatif, avec une assez longue échéance. La charge d’intérêt est quasi négligeable. Nous n’allons pas devoir, pour cela, prélever soudainement beaucoup plus d’impôts ou réduire brutalement les dépenses.

La dette contractée pendant la crise actuelle ne va pas nécessiter de prélever soudainement beaucoup plus d'impôts ou de réduire brutalement les dépenses.

Mais dans les années à venir, nous devrons bien entendu refinancer les dettes qui existaient déjà avant la crise. Et pour cela, il faut avoir des politiques budgétaires crédibles. À politique inchangée, nous atteindrons un déficit de 5 à 6% du PIB en 2023. Ce n’est pas viable à terme. Nous allons donc devoir faire un effort budgétaire. Le Conseil supérieur des finances plaide pour que nous arrivions à un déficit de 3 à 3,5% d'ici à la fin de la législature.

Avec la crise du coronavirus, certains estiment que le budget n’a plus d’importance, et que si nous investissons suffisamment, nous pourrons sortir de la crise et que le déficit budgétaire disparaîtra de lui-même. Est-ce réaliste?

C’est une question d’équilibre. Si vous voulez assainir trop rapidement, vous courez le risque qu’il n’y ait pas de reprise économique. Mais nous n’avons pas besoin d’une politique keynésienne pour soutenir la demande. Une grande partie de la population a pu économiser, donc l’argent est là. Et à cela, s’ajoute le plan de relance européen pour des investissements publics.

Le président américain Joe Biden injecte tout de même 2.000 milliards de dollars dans l’économie…

Il s’agit d’un changement structurel du rôle de l’État dans l’économie, en particulier dans le domaine de la politique sociale, plutôt qu’une politique keynésienne. L’Europe, elle, a déjà un système de sécurité sociale assez généreux. Elle doit se focaliser sur ses propres problèmes. Ainsi, en Belgique, les finances publiques sont fragiles. Le plan de relance européen va aider, mais nous devons, nous aussi, dégager un espace budgétaire pour nous concentrer davantage sur cette question. Investir massivement avec un déficit budgétaire de 5 à 6% n’est pas soutenable. À un moment donné, vous risquez de perdre la confiance des marchés, et de voir les taux commencer à augmenter. Et la crise de l’euro nous a appris à quelle vitesse cela peut aller…

Investir massivement avec un déficit budgétaire de 6% n'est pas soutenable. À un moment donné, vous risquez de perdre la confiance des marchés.

La crise du coronavirus va-t-elle servir de levier pour des réformes? Ou rendra-t-elle le système belge encore plus rigide?

Réformer n’est pas facile. Les pays européens mènent généralement une politique budgétaire procyclique. Quand tout va bien, ils ont tendance à laisser courir les dépenses. Et quand cela va mal, ils soutiennent l’économie. Mais ainsi, on n’assainit jamais spontanément. On ne le fait que sous la pression des marchés.

Nous devons résoudre des problèmes tels que le climat, le vieillissement de la population ou la faible participation au marché du travail. Si ces réformes échouent, nous prenons rendez-vous avec la prochaine crise.

La sortie de cette crise ne sera pas facile. Jusqu’à présent, on s’en sort bien, mais c’était la partie la plus facile. Nous avons injecté de l’argent dans l’économie, ce qui n'est pas trop difficile politiquement. À un moment donné, nous allons devoir revenir à quelque chose de durable. Le danger est qu’on voit se créer le sentiment qu’il n’y a plus de limites, que tout est possible, que l’argent tombe du ciel. Mais un tel monde n’existe pas. Nous vivons dans une société complexe, où nous devons faire des choix. Nous devrons maintenir le budget sur les rails et résoudre des problèmes tels que le climat, le vieillissement de la population ou la faible participation au marché du travail, en menant de vraies réformes. Si ces réformes échouent, nous prenons rendez-vous avec la prochaine crise.

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