"Plus il y aura de femmes au sommet, plus les salaires seront équilibrés" (Evelyn du Monceau, UCB)

Evelyn du Monceau, UCB ©Dieter Telemans

Evelyn du Monceau est la troisième femme à présider le conseil d’une société cotée reprise dans l’indice Bel 20. Elle est aussi la seule à en présider un actuellement: celui du groupe pharma UCB. Plus largement, elle partage cette représentativité féminine au niveau des sociétés du Bel 20 avec Mesdames Leroy, Kocher et Kadri, les CEO de Proximus, Engie (bientôt ex-Bel 20) et Solvay. Elle fait aussi partie de Women on Board, une association qui aide les femmes à accéder à des fonctions d’administratrice. Tout cela fait d’elle une personnalité toute désignée pour commenter, en ce 8 mars, l’évolution des femmes au sommet des entreprises.

Au début, j’étais dubitative sur les quotas, mais cela a accéléré les choses.

Soutenez-vous la Journée des droits de la femme? Ou estimez-vous que ce soit une fausse bonne idée trahissant le peu de cas qu’on en fait en général?e soutiens tout à fait la Journée des droits de la femme. Il y a encore trop d’inégalités entre les hommes et les femmes, mais on évolue toutefois dans la bonne direction. En Belgique, la différence salariale est passée de 10 à 6% ces dernières années, selon Eurostat, mais il reste beaucoup de choses à faire.

CV express
  • Master en économie appliquée, Université de Louvain, 1972;
  • Analyste financière chez Dewaay, 1973;
  • Siège au conseil de Financière d’Obourg de 1982 à 2004 et au conseil de Financière de Tubize depuis 1982;
  • Au conseil d’UCB depuis 1984;
  • Au conseil de Solvay depuis 2010;
  • Préside le conseil d’UCB depuis avril 2017;
  • Mariée, trois enfants;
  • Hobbies: équitation, randonnée.

Quels sont les principaux chantiers?
Il faut surtout que les femmes puissent progresser partout dans les entreprises. À compétences et responsabilités égales, il faut des salaires égaux. Et plus il y aura de femmes qui arrivent à de hauts postes, plus on va rééquilibrer les salaires. Mais c’est tout un mouvement qui doit commencer à la base… Ce sujet me tient à cœur: je crois qu’on doit commencer dès l’éducation des garçons et des filles. À ce niveau, on donne encore trop peu confiance aux petites filles, on ne les pousse pas dans des matières comme les mathématiques, les sciences, la réflexion stratégique. Et du coup, on les coupe de certains métiers. Dans le métier d’ingénieur, les femmes ne représentent que 25% du nombre de diplômés, ce n’est pas normal. Cela commence par cela et par leur donner le goût de l’excellence. Quant à la vie des entreprises, il faut que l’égalité n’y soit pas le seul souci du responsable des ressources humaines ou du CEO, mais de tout le monde, de toutes les femmes et tous les hommes. C’est un défi culturel. Il faut aussi que les sociétés permettent un bon équilibre entre vie familiale et vie professionnelle. Cela s’est beaucoup amélioré, entre autres grâce à la digitalisation et aux nouvelles technologies. On peut faire beaucoup de choses désormais: moins voyager grâce aux conference calls, travailler à la maison via le télétravail…

Que pensez-vous de la proposition faite cette année d’inviter les femmes à faire grève en ce 8 mars et à aller manifester en faveur de l’égalité de droits?
Je crois que le dialogue et les groupes de réflexion font davantage avancer les choses. C’est d’ailleurs la position d’UCB car on a encouragé, localement, la formation de groupes de réflexion sur ce sujet. En décembre 2018, on a organisé un premier "Global Women in Leadership": des femmes des différents sites du groupe se sont réunies pour lancer toute une réflexion. Les thèmes abordés: comment promouvoir les femmes, faire en sorte qu’elles se sentent bien dans leur position et qu’il y ait plus de femmes qui accèdent à des postes au sommet.

©Dieter Telemans

Cela a-t-il débouché sur des mesures concrètes?
Au plan culturel, nous sommes tous plus conscients qu’il y a des femmes très compétentes à différents endroits et qu’il faut les aider à grandir… Actuellement, dans notre programme de "Leadership Succession Planning" (qui prévoit en permanence un successeur interne pour chaque poste de management, soit quelque 200 postes de direction concernés, NDLR), nous comptons 43% de femmes. Ce n’est pas 50%, mais on en est proches.

Pourquoi n’avez-vous pas signé la Lettre ouverte lancée l’an dernier par Ann Caluwaerts à l’occasion de la Journée des droits de la femme et formalisant un engagement de 50 dirigeants belges en faveur de l’égalité?
Je n’ai pas souvenir qu’on m’ait demandé de signer, mais je soutiens tout à fait son initiative. Et j’irais même plus loin: il n’y a pas que la diversité hommes-femmes qui compte, il y a aussi la diversité plus générale, de culture, de profil, d’âge… On doit voir cela de façon plus large. C’est important qu’il n’y ait pas seulement une diversité par le genre et puis, qu’on ait tous la même nationalité et fait les mêmes études. Dans les conseils, il est très enrichissant de compter des personnes de nationalités différentes, avec des parcours différents.

Estimez-vous contribuer à défricher le terrain en prenant la présidence du conseil d’UCB, comme l’ont fait avant vous Martine Durez chez bpost et Dominique Leroy en tant que CEO chez Proximus?
Il y a énormément de femmes qui mènent de superbes carrières. Je suis très impressionnée par les femmes que je rencontre, et notamment par les jeunes qui sont compétentes, passionnées et qui arrivent à trouver un équilibre entre leur vie familiale et professionnelle. Et si quelque part, le fait que je sois présidente puisse être un exemple, alors tant mieux!

La loi prévoyant un quota d’un tiers au conseil des sociétés cotées et entreprises publiques est-elle une bonne idée?
Je suis très optimiste pour le futur, parce qu’on voit de plus en plus de femmes qui montent les échelons, avec passion et compétence. Très naturellement, on va arriver à de plus en plus d’égalité. Au début, j’étais dubitative sur ces quotas. Mais au niveau des conseils, cela a peut-être été un passage nécessaire. Cela a en tout cas accéléré les choses. Je travaille au conseil d’UCB avec des femmes qui sont vraiment formidables. Elles ont toutes fait de belles carrières et y sont arrivées grâce à leurs compétences… Ce que la loi a surtout apporté, c’est une ouverture d’esprit à différentes approches d’un même sujet. Cela va plus loin que la diversité par les genres, c’est aussi accepter que les plus jeunes puissent avoir d’autres approches, qu’on ait d’autres cultures… Cela a fortement ouvert les conseils à la diversité. Quant aux comités exécutifs, là, je pense que l’égalité viendra naturellement en parallèle au nombre de femmes qui prendront des postes à hautes responsabilités. Nous, les femmes, nous voulons être nommées parce que nous sommes compétentes et pas parce que nous sommes des femmes! On est compétente et, en plus, on est femme. On n’est pas une femme et, peut-être, compétente. Il faut à présent que le vivier de femmes occupant des positions élevées augmente.

"Certaines choses évoluent. Lentement mais espérons-le, sûrement."

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Préconisez-vous d’autres mesures pour améliorer la présence des femmes au sommet des entreprises?
L’égalité est le problème de tous. Je vous ai parlé de l’éducation, très importante à mes yeux, et de l’équilibre entre vie familiale et professionnelle. Je voudrais aussi insister sur un point: tout le monde a le droit de faire des choix. Et tout le monde n’a pas nécessairement envie d’avoir des postes à responsabilité, que ce soient des hommes ou des femmes, et ce choix doit être respecté. Il y a trop de gens qui croient qu’ils doivent être quelqu’un d’autre. Il faut être soi-même.

Selon Ann Caluwaerts, les entreprises qui ne visent pas l’égalité des genres ne seront plus là dans 50 ans: d’accord?
Je suis tout à fait d’accord pour dire que si l’on n’a pas une diversité au sens large, on ne sera plus là dans 50 ans. Si l’on reste dans son petit pré carré, on ne comprendra pas comment le monde évolue, ni quels sont les besoins des gens dans les différentes parties du globe. La diversité amène à considérer un même sujet à travers des prismes différents, ce qui ouvre les perspectives.

Vous siégez depuis 35 ans dans des conseils d’administration: y avez-vous croisé beaucoup de femmes? Y avez-vous rencontré de l’hostilité?
J’y croise de plus en plus de femmes! (rires) Au départ, c’est vrai qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes et que je me retrouvais régulièrement seule femme parmi des hommes. Puis, il y en a eu de plus en plus. Et ce qui a bien changé, c’est la multiplication des approches. Avant, on réfléchissait de manière assez stéréotypée. Et il n’y avait pas de sentiment d’hostilité, au contraire c’était souvent beaucoup de bienveillance, mais parfois de l’étonnement. Aujourd’hui, cela m’arrive encore d’être la seule femme au milieu d’hommes, mais une approche différente d’un sujet ne surprend plus.

D’autres conseils pour améliorer le sort des femmes dans le monde professionnel?
Oui, j’ai un conseil à donner aux femmes, c’est de leur dire: soyez vous-même! Apportez votre diversité, et soyez-en fière. Et apportez votre passion, vos compétences, votre envie de grandir et votre sens de l’excellence.

©Dieter Telemans

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