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Relancer et relocaliser l’économie en bloquant les salaires?

Sans nier l’importance de l’initiative privée, une " relance " par le salaire permettrait un véritable redéploiement de l’économie.

Dans la bouche de la plupart du personnel politique, le terme « relancer » prend progressivement le pas sur celui de « confiner ». Du Green deal européen au plan de relance belge en passant par Get up Wallonia et le plan de transition en Wallonie, le printemps est à la redynamisation de l’économie.

Bruno Bauraind.

La Belgique n’est évidemment pas un cas particulier. Mais, il faut bien le reconnaître, ce chevauchement de plans, de programmes, de facilités d’emprunts ou de paiements laisse l’observateur lambda, et l’auteur de ces lignes, un peu dans le vague.

Une logique semble néanmoins se dégager : l’impulsion. En d’autres termes, les investissements publics doivent mécaniquement susciter l’investissement privé. Gageons que les premiers soient attractifs, car ce ne sont pas les 7,8 milliards d’euros de prêts obtenus par la Belgique auprès de l’Union européenne et les 5,9 milliards d’euros du plan de relance fédéral qui vont pouvoir, à eux seuls, redynamiser une économie en profonde dépression.

Il ne s’agit pas seulement de « relancer », mais également de « redéployer » l’économie afin de rencontrer l’urgence environnementale et, bien sûr, de créer de l’emploi.

En outre, il ne s’agit pas seulement de « relancer », mais également de « redéployer » l’économie afin de rencontrer l’urgence environnementale et, bien sûr, de créer de l’emploi.

Recyclage

Si les contours du plan de relance européen sont connus, il est encore un peu tôt pour tirer une analyse fine des divers plans de relance nationaux ou régionaux. On peut cependant d’ores et déjà s’étonner d’une certaine forme de recyclage.

Faire financer par les fonds destinés à la relance des mesures prévues avant le confinement, est-ce toujours de la relance ? Par contre, et même si la Belgique est le pays du surréalisme, ces discours sur la relance économique s’accordent mal avec le blocage des salaires (une norme de 0,4% après des mois de chômage économique, c’est au minimum un blocage).

Et là, ceux qui louaient le retour de Keynes aux affaires et la fin des contradictions néolibérales en sont pour leurs frais. La Belgique, comme l’Union européenne d’ailleurs, fait donc le pari, pour le moins audacieux, de relancer l’économie en baissant les salaires. Tout le problème de ce pari est qu’il repose d’une part sur un présupposé – les entreprises créent l’emploi – qui relève de la magie et d’autre part, que c’est toujours les mêmes qui remportent la mise.

Ce n’est pas l’entreprise qui crée l’emploi, mais bien son carnet de commandes. Et pour que ce dernier se remplisse, il faut des consommateurs individuels ou collectifs.

Le présupposé magique tout d’abord. Une des victoires du récit néolibéral a été de déconnecter l’entreprise de son carnet de commandes. Il est rare, en effet, qu’un chef d’entreprise engage un salarié en lui enjoignant fermement de ne surtout rien faire. À partir de là, on comprend aisément que ce n’est pas l’entreprise qui crée l’emploi, mais bien son carnet de commandes. Et pour que ce dernier se remplisse, il faut des consommateurs individuels ou collectifs.

Or, malgré certains assouplissements des règles budgétaires, les fonds européens destinés à la relance s’accompagnent, eux aussi, de réformes structurelles comme le budget base 0 qui vont nécessairement corseter la dépense publique.

Dans ce contexte, sans le relais du consommateur, l’impulsion publique risque bien de se résumer à un feu de paille de court terme. Certains férus du modèle allemand argueront que la Belgique, petite économie ouverte, produit surtout pour exporter vers les consommateurs étrangers. Dans ce cas, il faudra faire le deuil de la relocalisation de l’économie et des enjeux environnementaux.

Dés pipés

Les dés pipés ensuite. La « relance par l’austérité », que les différentes autorités politiques nous préparent, a très peu de chance de se matérialiser dans un redéploiement de l’économie.

Le passé récent a montré que lorsqu’elles ne savent pas quoi faire avec de l’argent, les entreprises le distribuent en dividende ou l’utilise pour réaliser des plus-values boursières. Or, l’essentiel de ces revenus du capital n’est pas destiné à la consommation, mais bien à nourrir un nouveau cycle de spéculation.

Sans nier l’importance de l’initiative privée, une « relance » par le salaire socialisé permettrait un véritable redéploiement de l’économie.

Par contre, le blocage des salaires va continuer à produire des inégalités économiques et surtout, à définancer la sécurité sociale. Or, c’est là, la principale leçon de la crise du Covid-19. Les mécanismes de sécurité sociale n’ont pas seulement permis d’amortir la crise, ils présentent également des perspectives d’investissement et de création d’emploi.

Si on veut des lits en plus aux soins intensifs, il faudra des infirmiers et des infirmières supplémentaires. Sans nier l’importance de l’initiative privée, une « relance » par le salaire socialisé permettrait un véritable redéploiement de l’économie, pas seulement en fonction des intérêts particuliers, mais aussi en tenant compte des besoins collectifs.

Bruno Bauraind
Chercheur au Gresea

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