"Si l'Etat doit vendre quelque chose, c'est BNP Paribas"

©Thierry du Bois

Guy Quaden n’est plus administrateur de Belfius depuis fin avril, atteint par la limite d’âge (il aura 70 ans cette année). Cela n’empêche pas l’ex-gouverneur de la Banque nationale d’avoir un avis bien précis sur la banque publique, qu’il a accepté de nous livrer.

Que pensez-vous de cette spéculation qui entoure actuellement le groupe Belfius?

Depuis quelques mois, la presse fait état de l’intérêt de plusieurs autres institutions financières pour le rachat de Belfius. Cela témoigne du chemin parcouru depuis le rachat de Dexia Banque Belgique par l’État en octobre 2011. Quand, au printemps 2012, le gouvernement de l’époque m’a demandé de devenir administrateur de Belfius, des amis m’ont dit: "Que vas-tu faire dans cette galère?". Belfius n’avait alors rien moins qu’un grave problème de liquidité. En août 2013, quand le conseil d’administration m’a demandé d’assumer la présidence intérimaire, il y avait encore beaucoup de scepticisme, en particulier sur la capacité de Belfius à réussir les stress tests européens.

N’est-on pas passé d’un excès de pessimisme à un excès d’optimisme?

Il reste du pain sur la planche. Un, il faut achever le derisking, la gestion en extinction des actifs douteux hérités de Dexia. Deux, il faut développer plus avant la nouvelle stratégie commerciale basée sur l’exploitation des complémentarités entre la banque et l’assurance; celle-ci avait été délaissée par Dexia, obnubilé par les marchés financiers. Trois, il faut améliorer la rentabilité, ce qui veut dire aussi poursuivre la réduction des coûts. Le rapport coûts-revenus de Belfius est plus élevé que celui de la plupart de ses concurrents. Bref, il faut encore du temps… et du calme. Les spéculations prématurées sur l’avenir de Belfius ne doivent pas provoquer une nervosité inutile. Le personnel et la clientèle, qui ont traversé deux crises, ont besoin de sérénité et la direction, qui fait du bon travail, doit rester concentré sur celui-ci. Dans le mandat reçu en 2012 par le nouveau conseil d’administration, il était prévu que l’actionnaire devait pouvoir choisir en 2016: soit vendre, soit conserver   en tout ou en partie  mais pour une bonne raison: parce que ce serait intéressant pour l’économie belge et non plus parce qu’il n’y aurait pas d’autre amateur.

Et quelle est votre préférence?

J’estime que la Belgique a déjà suffisamment perdu de centres de décision. J’estime aussi qu’une part déjà très élevée de la forte épargne des Belges est logée dans des banques sous contrôle étranger. Pour ces raisons, je pense qu’il faut conserver au groupe Belfius un fort ancrage belge. De ce point de vue, la meilleure garantie est que l’État reste très significativement présent au capital. Cela n’exclut pas la possibilité d’un actionnariat privé minoritaire comme chez Belgacom. N’oublions pas non plus queBelfius joue un rôle unique et d’intérêt général dans le financement de l’économie locale (les communes, les provinces, etc.) et sociale (les hôpitaux, les universités, etc).

L’État est-il en capacité de gérer une banque?

Il me semble que l’exemple de Belfius depuis plus de trois ans est la preuve qu’une banque possédée par l’État peut fonctionner convenablement. Mais à deux conditions, respectées jusqu’ici dans le cas de Belfius. Tout d’abord, il faut des managers et des administrateurs qui soient de bons professionnels. Le conseil de Dexia Banque était principalement composé de syndicalistes et de bourgmestres, estimables mais pas vraiment compétents pour gérer et contrôler une banque. Dans le nouveau conseil, il n’y a que

des professionnels: financiers, économistes, juristes. Bien sûr certains ont une sensibilité politique mais cela ne doit pas être un motif d’interdiction professionnelle. L’autre condition, c’est que l’État donne une feuille de route mais ne se mêle pas de la gestion quotidienne.

Quelle est la valeur de Belfius aujourd’hui?

Le montant des fonds propres est aujourd’hui de quelque 7 milliards d’euros mais ce n’est pas nécessairement la valeur de l’entreprise. Je note simplement que tous les analystes s’accordent à estimer que Belfius vaut déjà plus que 4 milliards, le prix excessif selon la Commission européenne  payé fin 2011 par l’État pour acheter Dexia Banque Belgique. Cela peut constituer une tentation pour vendre mais il n’y a pas d’urgence. Si le rétablissement se poursuit, la valeur augmentera encore. Et on peut ajouter encore deux autres raisons d’attendre: il serait souhaitable que le dossier Arco soit réglé par le gouvernement (NDLR, ce dernier a annoncé que les coopérateurs d’Arco, actionnaires de Dexia, récupéreraient une partie de leurs pertes et que Belfius paierait une partie de la facture, sans plus de détails) et, d’autre part, en rachetant Dexia Banque Belgique, l’État belge a accepté en cas de revente dans les 5 ans soit jusqu’en en octobre 2016, de céder à Dexia une partie de l’éventuelle plus-value (lire ci-dessous).

Vendre Belfius pour réduire la dette publique, c’est un bon calcul selon vous?

Vendre Belfius, ce serait réduire la dette publique d’à peu près 1%. Ce n’est pas une raison très convaincante à un moment où les taux d’intérêt à long terme sont extrêmement faibles et alors qu’un dividende pour l’État se profile chez Belfius dans les années à venir, peut-être à partir de 2016. Rappelez-vous quand l’État a vendu précipitamment les 25%, c’est-à-dire une minorité de blocage, qu’il avait dans BNP Paribas Fortis. C’était pour que la dette ne dépasse pas les 100% du

PIB car, selon certains, le crédit de l’État belge allait s’effondrer. Depuis, la dette a dépassé les 100% du PIB, ce qui n’a pas empêché l’État de se financer à des taux toujours plus bas.

Si l’État devait vendre quelque chose, ce serait quoi?

Si l’État doit ou veut vendre quelque chose, ce sont les 10,3% détenus dans BNP Paribas à Paris et qui ne lui donnent cependant aucun pouvoir. Ce qui empêche cette opération, c’est principalement une question d’amour-propre, le fait que le cours de Bourse de BNP n’a pas encore durablement retrouvé le niveau qui était le sien au moment de la vente de Fortis aux Français.

Quatre grandes banques en Belgique, c’est au moins une de trop, selon votre successeur à la BNB, Luc Coene…

C’est possible mais je n’ai rien lu de tel dans aucun rapport de la Banque nationale ni dans les premières interviews du nouveau gouverneur, Jan Smets.

Et quelle est votre opinion à vous?

Il me semble que ce n’est pas parce qu’elles étaient trop petites mais trop grandes que plusieurs banques belges ont connu de graves difficultés en 2008. Le marché belge est déjà relativement très concentré et une fusion sous une forme ou l’autre de deux grands acteurs pourrait d’ailleurs poser des problèmes de concurrence. Elle provoquerait aussi une accélération brutale de la rationalisation, actuellement plutôt douce, des réseaux et du personnel dans nos grandes banques.

 

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