interview

Un cocktail d'anticorps bien utile en cas de seconde vague de Covid-19

Michel Goldman, médecin et professeur à l'ULB: "On a besoin de deux armes, le vaccin et l'approche thérapeutique." ©saskia vanderstichele

Des essais cliniques pour un traitement prometteur contre le Covid-19 sont lancés aux États-Unis. L'Union européenne va-t-elle se mobiliser pour soutenir ce genre de tests, alors que la deuxième vague menace? L'immunologue belge Michel Goldman explique l'intérêt de cette stratégie basée sur les anticorps.

Regeneron annonce le lancement d’essais cliniques aux États-Unis pour un traitement contre le Covid-19: un cocktail d’anticorps ciblant les régions les plus sensibles du virus. Cela ouvre de nouvelles perspectives pour le traitement et la prévention de la transmission du virus, selon Michel Goldman, médecin et professeur d'immunologie (ULB).

"Cette stratégie est basée sur l’injection d’anticorps qui neutralisent le virus."
Michel Goldman
Professeur d'immunologie (ULB)

Quelle est la spécificité du traitement proposé par Regeneron?

Cette stratégie est basée sur l’injection d’anticorps qui neutralisent le virus, l'empêchant de pénétrer dans les cellules et de s’y multiplier. Ces anticorps ont une action immédiate. Ils se différencient ainsi des vaccins qui visent à induire la production d’anticorps par le système immunitaire des sujets eux-mêmes, ce qui nécessite plusieurs jours et parfois plusieurs injections.

Mais la rapidité n'est pas le seul intérêt de cette stratégie?

"Regeneron combine deux anticorps, ce qui est intéressant en cas de mutation du virus."
Michel Goldman
Professeur d'immunologie (ULB)

En effet. Il faut être très prudent lorsque l'on utilise des thérapies basées sur les anticorps, car certains peuvent favoriser l’infection au lieu de la combattre. En utilisant des techniques sophistiquées, comme le fait Regeneron mais aussi d’autres firmes comme AstraZeneca, on sélectionne des anticorps qui assurent une action antivirale optimale. Et Regeneron combine deux anticorps, ce qui est intéressant en cas de mutation du virus. Attaquer simultanément plusieurs cibles pour éviter que des mutations ne permettent au virus d’échapper à l’action thérapeutique, c'est le principe même de la trithérapie contre le VIH. Regeneron a déjà appliqué ce principe avec succès au traitement de la maladie Ebola en développant un cocktail de 3 anticorps dont l’efficacité surpasse celle de médicaments chimiques. 

Vous regrettez visiblement le manque d'intérêt européen pour cette formule?

J'ai travaillé pendant cinq ans pour l'Agence européenne pour les médicaments innovants et en tant qu’immunologiste je reste mobilisé pour que l'Europe conserve son leadership dans ce domaine dont elle a été le berceau. En Belgique, c’est Jules Bordet, dont on célèbre cette année le 100e anniversaire du Prix Nobel, qui en a été le pionnier. À bon escient, la Commission européenne lève des milliards pour soutenir les industriels qui développent des vaccins, tout comme le font les États-Unis. Malheureusement, jusqu’ici, l'Union européenne n'accorde pas la même attention aux approches thérapeutiques basées sur les anticorps. On a les capacités sur notre territoire, notamment avec ces chercheurs de Gand qui travaillent sur les nanoanticorps de lama. Mais va-t-on leur accorder tout le soutien financier qu'ils méritent?

Dans quel cadre le remède de Regeneron est-il intéressant?

"La Commission européenne lève des milliards pour soutenir les industriels qui développent des vaccins, tout comme le font les Etats-Unis. Malheureusement, jusqu’ici, l'Union européenne n'accorde pas la même attention aux approches thérapeutiques basées sur les anticorps."
Michel Goldman
Professeur d'immunologie (ULB)

On a besoin de deux armes, le vaccin et le traitement. Aujourd’hui, en cas de deuxième vague, le confinement est la seule option disponible. Grâce à des traitements anticorps, on pourrait bloquer beaucoup plus efficacement la chaîne de transmission, avant que la vaccination n’assure l’immunité collective tant attendue. Tout comme pour Ebola, c’est la combinaison d’un vaccin et d’un traitement par anticorps qui sera sans doute la formule gagnante pour vaincre le Covid-19.

Craignez-vous une deuxième vague en Belgique?

Ce qui risque de se produire, c'est l'apparition de nouveaux foyers, comme en Chine ou en Italie. Leur origine est à rechercher chez les sujets "supercontaminateurs". Il faut savoir que 20% des sujets infectés sont responsables de 80% des contaminations. Et ils font particulièrement des ravages dans certains environnements propices à la multiplication du virus: les marchés d'animaux, comme en Chine, les abattoirs dans nos régions et bien entendu tous les endroits mal ventilés où la distanciation sociale n’est pas applicable. Il faut aussi se souvenir des activités humaines au cours desquelles nous respirons de façon particulièrement vigoureuse comme le chant… et les cours de zumba, comme cela a été rapporté récemment.

Mais les essais cliniques de Regeneron viennent seulement d'être lancés. Il faut donc encore attendre...

Comme pour le vaccin. Il ne suffit pas qu'un vaccin soit approuvé, il doit encore être produit à très grande échelle, puis distribué. Il n'est pas impossible qu’un traitement par anticorps soit disponible avant le premier vaccin. Tout cela a un coût et il faut que la production soit suffisante et le prix abordable. J'espère que l'Union européenne va se mobiliser parce qu'elle est plus attentive à l'accessibilité des traitements pour la population que les États-Unis. Mais en attendant, chez nous, on traîne encore dans le traçage et l'identification des foyers de contamination. D'accord, les applications de traçage ne résolvent pas tout, mais elles ont un rôle important à jouer et on tergiverse beaucoup...

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