Grimbergen: "Ce qui dérange, c'est le port du voile dans la rue"

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La victoire de Bart Laeremans, un ancien du Vlaams Belang, est tout sauf une surprise pour les habitants de Grimbergen. Le succès de ce notable respecté repose moins sur les tensions entre néerlandophones et francophones que sur le sentiment d’être envahi par une immigration venue de Bruxelles.

Il y a deux Grimbergen: côté ville à Strombeek et côté campagne à Grimbergen. Les deux entités sont séparées par le ring de Bruxelles. Mais il y a davantage que ces six bandes d’asphalte et le gigantesque échangeur de l’A12 qui les sépare. À Grimbergen, davantage néerlandophone, règne une atmosphère de village avec des maisons proprettes, tandis que Strombeek, où les francophones sont majoritaires, c’est déjà Bruxelles. "Le dialecte de Grimbergen n’est d’ailleurs pas le même que celui de Strombeek", nous assure un habitant d’un certain âge.

Grimbergen, ce sont en effet 37.000 habitants répartis sur quatre communes au nord de Bruxelles: Grimbergen, Beigem, Humbeek et Strombeek. Lors de la fusion des communes en 1976, les Flamands ont obtenu que Strombeek soit rattachée à Grimbergen pour éviter d’avoir une autre commune à facilités, à l’instar de Wemmel qui se situe juste à côté.

Le centre historique de Grimbergen est dominé par l’imposante basilique Saint-Servais, datant du XVIIIe siècle. Construite sur l’emplacement d’une abbaye du XIIe siècle, c’est elle qui a donné son nom à la bière de Grimbergen. Elle est entourée de petites rues où des maisons anciennes abritent des tavernes et des restaurants. Juste à côté s’écoule le Maalbeek, un ruisseau bordé de végétation et d’une piste cyclable. Le soleil d’automne est généreux et bon nombre de gens se prélassent en terrasse.

L’usure du pouvoir

©Kristof Vadino

Si Grimbergen fait les grands titres en ce moment, c’est en raison de la victoire dimanche dernier de Bart Laeremans, un ancien membre du Vlaams Belang. Après avoir siégé comme parlementaire de 1995 à 2014, il a rompu avec le parti d’extrême droite en 2015 et rendu sa carte de parti. Le soir de l’élection, un accord de majorité a été conclu avec l’Open VLD et la N-VA. Le deal est assorti des deux précisions importantes: Bart Laeremans a cédé le poste de bourgmestre à l’élu libéral Chris Selleslagh et il a signé, à la demande de ses deux partenaires, une déclaration où il affirme n’avoir aucun lien avec d’autres formations politiques.

De quoi tenter de rassurer la direction de l’Open VLD qui a mis sa commission statutaire sur l’affaire. L’ancien président du parti et bourgmestre de Malines, Bart Somers, a fait savoir sur les ondes de la VRT que si ça ne tenait qu’à lui, ce serait "non". Car si Bart Laeremans a rompu avec son ancien parti, un de ses colistiers élus, Luk Raekelboom, est un collaborateur parlementaire du Vlaams Belang.

"Bart Laeremans est quelqu’un de connu ici, en 2012 il avait déjà fait 17%"
Interlocuteur
Natif de Grimbergen

Nous avons comme guide une personne native de Grimbergen, qui préfère ne pas être citée. "Bart Laeremans est quelqu’un de connu ici, en 2012 il avait déjà fait 17%. C’est un avocat qui vient d’une famille respectable. Ce n’est pas un fou furieux, il serait même un peu jésuite sur les bords…" Ce serait une erreur, selon notre interlocuteur, de dresser un parallèle avec Ninove, où Forza Ninove a engrangé 40% des voix. "Laeremans a toujours été actif dans le Mouvement flamand, mais il n’a pas le côté brun du Vlaams Belang. Ces débats sur le cordon sanitaire n’ont pas beaucoup de sens. Il s’est surtout fait connaître avec l’affaire du parking C où il a d’ailleurs plaidé."

Ce qui a aussi favorisé l’ascension de la liste Vernieuwing – qui porte bien son nom – c’est l’usure du pouvoir qui minait le CD&V. "Les gens ici n’ont jamais connu que le CD&V au pouvoir. Le CD&V a fait son temps. Il fallait du changement."

La bourgmestre sortante, Marleen Mertens (CD&V), 57 ans, siège au conseil communal depuis 1982 et occupait la fonction mayorale depuis 8 ans. Depuis la guerre, la commune n’a connu qu’un intermède libéral, de 1964 à 1970, avec August De Winter, lorsque les deux listes CD&V étaient arrivées à égalité.

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Compétent et disponible

Nous avons ensuite rendez-vous avec un commerçant de Grimbergen, néerlandophone, qui depuis quarante ans exploite un important établissement. Il préfère rester anonyme, estimant qu’"un commerçant doit se tenir à distance de la politique". La victoire de Bart Laeremans est, d’après lui, amplement méritée. "C’est un homme intelligent, qui connaît ses dossiers et qui ne dira jamais un mot de travers. Ce qui frappe le plus chez lui, c’est sa disponibilité. Il connaît tout le monde par son nom. Il a une mémoire phénoménale. Laeremans est indiscutablement quelqu’un de compétent. Mais d’où il vient, ça, c’est autre chose, nuance-t-il. N’oubliez pas que s’il a quitté le Belang, c’est uniquement parce qu’il s’est disputé avec Filip De Winter."

D’après notre interlocuteur, la grande majorité des habitants de Grimbergen ne veulent pas du fonds de commerce idéologique du Vlaams Belang. "Il ne faut pas oublier que ces gens descendent pour la plupart de traîtres à la patrie. Mais il faut lui donner une seconde chance. Après tout, on a bien donné une seconde chance à Michelle Martin et aux meurtriers de la policière Kitty Van Nieuwenhuysen."

"Les bisbrouilles entre francophones et néerlandophones, c’est fini, on a assez perdu de temps avec ça."
Un commerçant de Grimbergen

Si les gens n’ont pas voté pour Bart Laeremans par affinité avec les idées du Vlaams Belang, ils n’ont pas non plus voté dans un réflexe anti-francophone. "Les bisbrouilles ("gezever") entre francophones et néerlandophones, c’est fini, on a assez perdu de temps avec ça", balaie notre homme d’un revers de la main. On se souvient qu’en 2010-2011, Grimbergen avait défrayé la chronique pour les appels à la délation des commerçants qui utilisaient une autre langue que le néerlandais pour servir le client. La preuve, c’est que l’Union des francophones (UF) a vu son électorat fondre de moitié par rapport à 2012 et doit à présent se contenter d’un seul siège au conseil communal.

Alors qu’est-ce qui s’est passé à Grimbergen le dimanche 14 octobre? Notre interlocuteur se penche vers nous et baisse un rien la voix: "Ce qui dérange, c’est le port du voile dans la rue. Ça choque." Le permis récemment accordé pour un centre culturel turc à Strombeek a également pesé dans l’isoloir. "Aucun ‘Grimbergenaar’ n’est heureux avec ça. La commune a tout essayé pour arrêter ce projet, mais la loi est la loi." Voilà qui tombe bien, puisque Bart Laeremans sera échevin de l’intégration. "Qu’il le fasse. Qu’il montre ce qu’il sait faire."

Le programme de Vernieuwing se contente, lui, de réclamer "un débat" sur le centre culturel turc et évite les propos ouvertement hostiles à l’égard des étrangers.

Bruxellisation

Nous faisons la connaissance de Christophe Van Kaudenbergh, 38 ans, père de famille, francophone à la maison mais parfait bilingue partout ailleurs. Il a toujours habité Grimbergen et ne se dit "pas mécontent" du résultat du scrutin. Pour lui, Bart Laeremans "n’est pas dans la mouvance d’extrême droite". Son succès n’est pas à mettre en rapport direct avec l’arrivée d’immigrés non européens, mais plutôt avec la "bruxellisation" de la commune. "Beaucoup de francophones viennent s’installer ici mais ne font pas l’effort de parler la langue, c’est dommage."

De là à pratiquer la délation dans les commerces, il y a un pas, juge-t-il. "Il ne faut pas verser dans l’outrance. Le principal est que chacun fasse un minimum d’efforts. Les appels à la délation, plus personne ne parle encore de cela, ça avait été monté en épingle par la presse à l’époque."

Bonne volonté linguistique

Nous prenons ensuite la direction de Strombeek, en passant sous le ring de Bruxelles. À Strombeek, l’habitat est beaucoup plus serré mais généralement bien entretenu. Par contre, il y a pas mal de trottoirs ouverts et des travaux qui bloquent le centre.

Michaël Pire est enseignant et vit depuis 15 ans à Strombeek. Francophone, il admet que les problèmes de langue n’ont pas entièrement disparu. "À la commune, il est hors de question de se faire servir en français. Si vous êtes nouvellement installé, le policier qui viendra chez vous parlera en français tout en précisant qu’il n’a pas le droit de le faire. Dans les commerces par contre, on vous répondra en français sans aucun problème. Il faut que chacun fasse preuve de bonne volonté. Si le francophone ne fait aucun effort, il est normal que certains Flamands le prennent mal."

©Kristof Vadino

Le son de cloche est tout autre chez Rina, qui tient un atelier de couture depuis 38 ans, dans le centre en plein travaux à proximité de l’église. Elle attire une clientèle venue de tous les alentours, pour de la confection sur mesure ou des retouches. Elle se réjouit du score réalisé par Bart Laeremans et regrette qu’il n’ait pas fait mieux encore. "J’espérais qu’il devienne bourgmestre. J’ai encouragé mes clients à le soutenir, en expliquant que c’est un type bien qui n’a plus rien à voir avec le Vlaams Belang."

La jungle

"Grimbergen ça va encore, mais Strombeek… c’est comparer l’avenue Louise avec la rue Neuve."
Rina
Commerçante à Strombeek

Parlant aussi couramment le néerlandais que le français, Rina a vu Strombeek changer radicalement en quelques décennies. "Avant c’était un endroit sympa, on s’y plaisait bien, aujourd’hui c’est la jungle, lâche-t-elle sur un ton désabusé. Grimbergen, ça va encore, mais Strombeek… c’est comparer l’avenue Louise avec la rue Neuve. Avec l’arrivée des Turcs et des Marocains est venue l’insécurité et la saleté. Ils ne font même pas vivre le commerce local, ils préfèrent aller au marché du Midi. Et toujours marchander… Nous ne sommes plus chez nous. On a l’impression de se faire bouffer."

Il y a aussi beaucoup d’Européens qui se sont installés à Strombeek. "Les Italiens et les Espagnols qui vivent ici ne sont pas des étrangers. Ils vivent comme nous, vont au restaurant, achètent leur journal."

Ce qui a fait basculer le vote en faveur de Bart Laeremans selon Rina, c’est le permis de bâtir pour "une mosquée" accordé deux mois avant les élections. "Alors que cela fait pourtant un an et demi que les travaux sont en cours", précise-t-elle. Il s’agit du centre culturel turc cité plus haut.

Rina avait jusqu’à il y a peu deux appartements et une maison. "J’ai tout vendu. Un Turc s’est montré intéressé pour reprendre mon commerce. Mais je ne compte pas vendre. D’ailleurs mes clients n’accepteraient pas. Vous imaginez vous faire ajuster un bikini par un tailleur turc?"


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