La virée fédérale a-t-elle changé la N-VA?

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Durant quatre ans, les nationalistes flamands ont remisé dans leur frigo communautaire la question institutionnelle. Pour se consacrer au socio-économique. Avant de claquer la porte du gouvernement pour une question migratoire. D’où la question: cette expédition fédérale a-t-elle changé la N-VA? Pas fondamentalement. Même s’il faut bien constater que les choses ont évolué. Suivez le guide.

D’accord, le pouvoir, la N-VA connaît. Depuis un petit temps, puisqu’elle a fait son entrée dans le gouvernement flamand en 2004 – alors mariée au CD&V. Et ne l’a plus quitté depuis, si l’on excepte l’intermède d’un an, suite à l’éclatement, fin 2008, du cartel formé avec le CD&V. Mieux: en 2014, elle a réussi à chiper la ministre-présidence flamande aux démocrates chrétiens.

En attendant, 2014 a tout de même constitué une petite révolution pour les nationalistes, qui effectuaient leurs premiers pas, en solo, à l’étage fédéral. En tant que plus gros parti de la coalition, encore bien. Avant de claquer la porte le week-end dernier, clôturant ainsi une virée d’un peu plus de quatre ans.

Avec quel résultat? Le parti en est-il sorti transformé? L’expérience fédérale a-t-elle marqué la N-VA? Absolument pas, fuse la réponse officielle. La N-VA est restée la N-VA. Ses fondamentaux n’ont guère changé. À la limite, même, les convictions des éminences nationalistes en sont ressorties raffermies: l’étage belge ne fonctionne pas de façon satisfaisante, une bonne réforme s’impose.

Voilà pour la parole officielle. À l’analyse, toutefois, la réalité pourrait se montrer plus nuancée. Certes, Jan Jambon ou Theo Francken n’en sont pas sortis "convertis", comme ont pu l’être, à l’époque et quitte à caricaturer un brin, Yves Leterme, Guy Verhofstadt ou Kris Peeters, arrivés plutôt flamingants, la Flandre en tête, et ressortis un peu plus attachés à la Belgique. Mais ils ont appris à évoluer dans le cadre belge, à jouer en suivant ses règles. "Il y a dix ans, avoir un ministre N-VA aux côtés du Roi le 21 juillet était inimaginable", sourit Nicolas Bouteca.

Le "tanker belge"

Gagnant, au passage, une dose de pragmatisme, leur permettant de se montrer plus souples et de nouer des compromis. Notamment sur les allocations de chômage, l’indexation salariale, ou en prenant part à la ronde des nominations politiques. "C’est une évolution, reprend le politologue (UGent). Par le passé, la N-VA critiquait la politique des petits pas, et appelait de ses vœux des réformes radicales. Puis elle s’est frottée au ‘tanker’ belge, qui se manœuvre lentement, parce qu’il faut tenir compte de la concertation sociale." Apprenant donc la technique des petits pas. Et scellant des compromis, nettement plus visibles à l’échelon belge que flamand, parce que bien plus sous le feu des projecteurs médiatiques. Cela dit, nuance le politologue Bart Maddens (KUL), la N-VA a toujours fait preuve de pragmatisme. "Et ce dès le départ, en décalage avec cette image de parti caractériel. Elle a toujours su que le séparatisme pur jus n’était pas si populaire que cela en Flandre." Pragmatique? En 2004, elle s’allie au CD&V, un parti "plutôt modéré et traînant une mauvaise réputation dans les milieux nationalistes, notamment parce qu’il est traversé, à côté d’une tendance flamingante, par une autre, plus belgicaine". En 2013, elle emprunte "la courbe Bracke, signifiant que le confédéralisme n’est plus si important que cela et mettant en avant les ambitions socio-économiques". Concrétisation en 2014, lorsqu’elle accepte de reléguer le communautaire au frigo, le temps d’une législature. Ajoutez à cela l’expansion folle du parti, devenu en quelques années le plus imposant de Flandre. Une progression due à une ligne qui n’a pas froid aux yeux et n’hésite pas à prendre des risques, analyse Bart Maddens. "Quelque part, c’est comme en Bourse. Une stratégie d’investissement très dynamique permet de gagner beaucoup d’argent… mais aussi d’en perdre. Jusqu’à présent, la N-VA a gagné."

Et si la N-VA a, un temps du moins, dégonflé le Vlaams Belang, elle a aussi été piocher au CD&V et à l’Open Vld. "De quoi diluer son profil flamingant. Et rendre l’article 1 de ses statuts, prônant une république flamande indépendante, de plus en plus symbolique. Un peu comme la Charte de Quaregnon pour le Parti socialiste." La désertion de la coalition suédoise marque-t-elle une rupture dans ce pragmatisme jusqu’ici affiché? Pas sûr. Sans doute faut-il y voir une solide capacité d’adaptation. Prenant en compte les résultats des communales, qui ont vu une partie des électeurs nationalistes retourner à leurs premières amours et délaisser la N-VA pour le Vlaams Belang. De quoi raidir la position nationaliste. Ce n’est sans doute pas la seule explication, avance Nicolas Bouteca. Peut-être aussi le pacte de l’ONU aurait-il constitué le compromis de trop. Risquant de mettre à mal la stratégie du parti, qui joue, avec un certain succès, sur deux tableaux en même temps. D’un côté, le parti responsable, qui gère la boutique socio-économique. Et de l’autre, le parti "anti-système", qui fait de la politique "autrement". "Et veut se différencier des partis traditionnels, qualifiés de ‘trado’s’. Cette ‘unique selling proposition’ a été mise en danger, avec cette législature. Ne pas plier sur le pacte de Marrakech permet de reprendre pied, de montrer que la N-VA n’est pas comme ‘tous les autres’ et que les principes priment sur les portefeuilles." De quoi réaffirmer ce côté "anti-système".

Place à l’identitaire!

Bien joué, ou au risque d’abîmer son image de gestionnaire? Et de voir une partie de son électorat rentrer au bercail – l’Open Vld en première ligne. Tout dépendra de l’attitude de la N-VA, si elle soutient le gouvernement minoritaire, son budget 2019 et les mesures du "jobs deal" négocié durant l’été.

Évidemment, ce départ ne fait pas que des heureux, à la N-VA. Qui, comme tous les grands partis, est traversée de sensibilités diverses, mêlant des personnalités plus progressistes à d’autres, davantage radicales, issues du Vlaams Belang. Seulement, le tout tient ensemble et la ligne du parti n’est pas contestée, du moins publiquement. "Le trauma de l’explosion de la Volksunie vit encore très fort au sein de la N-VA", glisse Bart Maddens. Tant que la N-VA surfe sur une tendance positive et ne se ramasse pas à un scrutin, les divisions ne devraient pas éclater au grand jour.

Notons encore ceci, pour la route. Après quatre ans de pause institutionnelle, ce n’est pas pour une raison communautaire que la N-VA a débranché la prise, transformant la suédoise en orange-bleue minoritaire. Mais sur une question liée à la migration. "On constate une sorte de léthargie institutionnelle au sein du mouvement flamand, analyse Bart Maddens. Où l’identitaire a pris le pas sur le communautaire. L’identité flamande, le risque de soumission à l’islam ou le pacte de Marrakech vivent bien plus que BHV, l’autonomie de la Flandre ou les lois linguistiques."

Une étude de la KUL vient confirmer ce constat, intervient Nicolas Bouteca. "Montrant que les nouveaux membres de la N-VA penchent plus à droite que les anciens, notamment sur le thème de la migration." Reflet de l’évolution du mouvement flamand? "En partie. Mais je dirais que c’est d’abord parce que la N-VA a changé. Je crois que la N-VA a joué un rôle dans cette évolution du mouvement flamand. Les partis ne constituent pas qu’un miroir de la société, ils forment aussi un discours. Or la migration est un thème porteur, permettant d’aller chercher des voix en dehors du mouvement flamand. Et qui, bonheur, est compatible idéologiquement, puisqu’il permet de se coller à celui de l’identité flamande."

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