Les partis n'ont pas fini de digérer le 25 mai 2014

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Le 25 mai 2014, vous vous rendiez dans l’isoloir. Dans un contexte, rappelez-vous-en, un brin solennel. Le scrutin était à la fois fédéral, régional et européen – "la mère de toutes les élections", disait-on alors. Un an plus tard, cela donne quoi? Forts de leurs promesses tenues ou bafouées, dans quel état se trouvent les partis?

> Notre dossier Élec­tions 2014: un an après

1. En quoi la situation fédérale est-elle inédite?

C’est "LE" constat qui saute aux yeux. En mai 2014, personne n’aurait parié le moindre kopeck sur la situation qui prévaut en mai 2015. "C’est tout à fait inédit", analyse Dave Sinardet, politologue à la VUB. La preuve par trois. Un: le MR est le seul parti francophone à bord. Deux: la N-VA s’est embarquée sans avancée communautaire en guise de trophée. Trois: aucun parti ne joue le rôle de pont entre le Fédéral et la Wallonie. "Ces éléments sont tout aussi fondamentaux qu’inattendus."

Si le contexte a de quoi surprendre, ses conséquences donnent, elles aussi, dans l’inattendu. "L’opposition francophone avait prédit l’enfer au MR, qui allait être bouffé par les partis néerlandophones, poursuit Dave Sinardet. Or il n’en est rien. La ligne de conflit départage plutôt les partis flamands." Les enthousiastes, eux, se réjouissaient: on allait enfin avoir un gouvernement homogène. Avec, en plus, de longues années sans élections à venir; de quoi mener l’esprit serein des réformes d’envergure.

Là non plus, ce n’est pas gagné. Le CD&V s’est solidement repositionné à gauche. "Son discours actuel est plus à gauche que celui du sp.a sous le précédent gouvernement, ironise Dave Sinardet. Et les réformes ne sont pas moins douloureuses. Prenez le tax shift: dès que l’on dit que l’on va toucher à quelque chose, quelqu’un fait une crise."

2. Le coup de poker du MR est-il payant?

Le contexte, lui, est en tout cas favorable. "Cette tendance s’est fortement accentuée, analyse le politologue Vincent Laborderie (UCL). On assiste à une simplification du débat politique belge et à une polarisation accrue entre gauche et droite." Presque à la française, en somme.

Et ça, ça fait les affaires du parti d’Olivier Chastel. "Parce qu’il y a une sorte de hiatus entre l’offre et la demande politique. Sur les questions de fond, le francophone n’est pas radicalement ancré plus à gauche que le flamand. Et, à peu de chose près, au sud du pays, il n’y a qu’un seul parti de droite. Logiquement, aux prochaines élections, le MR devrait faire mieux qu’en 2014. Surtout qu’il jouit d’une belle visibilité, avec le poste de Premier. Il est seul au Fédéral, vers lequel sont braqués tous les projecteurs."

Tout n’est pas rose pour autant. La faible popularité francophone de Charles Michel constitue un souci. Et une bonne partie du casting ministériel MR doit encore faire ses preuves – ou, à tout le moins, arrêter d’accumuler les gaffes.

3. Pourquoi le PS patine-t-il dans la semoule?

Il y a d’abord l’évidence. Perdre son statut de parti de pouvoir pour valser dans l’opposition, on a déjà vu plus plaisant. "Le PS doit se réinventer comme parti d’idées et d’opposition, avec des gens qui ont été ministres plus de vingt ans, résume Dave Sinardet. Voire Premier ministre."

Et paradoxalement, contrairement au MR, le PS subit quelque peu cette polarisation du paysage. "C’est difficile, pour les socialistes, de se positionner sur cet axe gauche-droite, situe Vincent Laborderie. Contrairement au PTB, qui n’a à assumer aucune participation et se montre parfaitement cohérent. Le discours du PS, lui, court derrière le PTB, tandis qu’il doit assumer une gestion plus proche du CD&V… Ils disent une chose mais ont fait l’inverse un an plus tôt au Fédéral, ou le font dans les Régions. Comme dénoncer l’austérité fédérale et qualifier la sienne de ‘rigueur’ en Wallonie." Par ailleurs, poursuit le politologue de l’UCL, le PS commet une erreur en pointant davantage son échec (l’opposition au Fédéral) que ses succès (sa participation dans les entités fédérées).

4. Le cdH va-t-il retrouver de la voix?

Dur, dur d’être un "petit" parti dans l’ombre des deux "grands", PS et MR, particulièrement en ces temps où le clivage gauche-droite est exacerbé. "Pour l’heure, les humanistes ne sont pas en bonne forme, pas visibles", tranche Dave Sinardet. Pourtant, ils ont une carte à jouer, estime Vincent Laborderie. Celle du centre, cohérente, et qui s’inscrit dans cet axe déterminant. "Le hic, c’est que la direction du cdH n’arrive pas à développer un discours clair sur le sujet. Son défi est de se défaire de son image de parti scotché au PS. Et de surmonter son problème interne: les cadres et les militants sont plutôt de centre-droit, alors que les alliances nouées tendent à gauche."

5. Ecolo est-il paré pour rebondir?

Sans doute le malaise subsiste-t-il encore. La participation en Wallonie et la claque qui s’en est suivie est-elle totalement digérée? "La transition d’un parti d’idées, de pression vers un parti de gouvernance, Ecolo l’a à chaque fois ratée", explique Dave Sinardet. C’est ce qui explique, aussi, pourquoi les Verts mettent à présent l’accent sur le succès de leurs participations locales. Quoi qu’il en soit, Ecolo a pansé ses plaies, analysé les causes de la défaite et s’est doté d’une nouvelle direction. "La collaboration avec Groen! lui permet de s’inscrire dans une dynamique positive. L’opposition au Fédéral est forte, le duo Calvo/Nollet fonctionne bien."

Côté positionnement, les Verts ont un sérieux écueil à éviter. Leur place à gauche est inconfortable, coincée entre le PS et le PTB. "Si l’on veut sortir du clivage gauche-droite, il faut un message fort et original, tranche Vincent Laborderie. S’il y a un parti qui peut le faire, c’est Ecolo, avec des thèmes comme l’écologie ou la gouvernance. Par contre, courir à gauche ne sert à rien: il y aura toujours plus à gauche qu’eux."

6. La N-VA deviendrait-elle le nouveau CD&V?

Cela, c’est un tour de force, salue Dave Sinardet. Fin des années 70, Hugo Schiltz, le leader de la Volksunie, s’était fait malmener après l’épisode du pacte d’Egmont. Et là, Bart De Wever réussit à faire rentrer l’aile radicale de feu la Volksunie dans un gouvernement fédéral, sans aucune réforme de l’État. "Il est intouchable: il a propulsé son parti de moins de 5% à plus de 30% en quelques années. Tellement intouchable que je dis en rigolant que s’il proposait de remplacer le logo de la N-VA par le drapeau belge, tout le monde applaudirait et penserait qu’il y a certainement une explication, une logique."

Et puis, quelque part, pas de réforme institutionnelle rime avec aucun compromis communautaire. Sans oublier que la N-VA était tenue, ou presque, de "délivrer des résultats". "Elle a reçu beaucoup de soutien des milieux économiques, précise Dave Sinardet. Dire non au socio-économique pour relancer l’institutionnel et, par là, faire revenir le PS: voilà qui n’aurait pas été bien accueilli."

Les tensions ne sont pas évacuées pour autant. La question se posera en 2019: on poursuit à droite ou on réclame une réforme de l’État? En sachant que la N-VA a aussi laissé tomber des symboles socio-économiques, comme la limitation dans le temps des allocations de chômage. En attendant, la N-VA se profile de plus en plus comme un parti de pouvoir. En témoigne la dernière campagne, basée sur le "helfie". "Au fond, c’est très CD&V, comme campagne, sourit Dave Sinardet. Il y a un an, la N-VA était le parti du changement. Maintenant, c’est la gouvernance et le rassemblement. Ce n’est pas évident à faire passer, comme message, pour un parti qui se profilait jusqu’à il y a peu comme ‘anti-establishment’. Mais bon, Bart De Wever est très doué pour jouer sur plusieurs tableaux à la fois."

7. Comment expliquer le virage du CD&V?

Piqûre de rappel: le CD&V ne voulait pas de ce gouvernement, dans lequel il est rentré à reculons. Enfin, il voulait la N-VA, mais avec le cdH et pas l’Open Vld. Depuis, il la joue à gauche, toute! "Attention, par le passé, on a peut-être sous-estimé l’influence de son aile gauche, parce qu’elle pouvait ‘se cacher’ derrière les socialistes, glisse Dave Sinardet. À présent, ce positionnement permet au CD&V de montrer qu’il n’est pas un satellite de la N-VA et de prouver que les nationalistes n’incarnent pas le changement radical promis. A priori, le parti souffrait d’un problème de casting, Kris Peeters n’incarnant peut-être pas le mieux ce visage social. Mais l’homme s’est battu, avec un certain succès, pour la concertation sociale."

8. De quel espace dispose l’Open Vld pour se profiler?

Les libéraux flamands doivent, eux aussi, batailler pour se distinguer de la N-VA. Et montrer que si une politique libérale est enfin menée, ce n’est pas grâce aux nationalistes. Voilà pourquoi ils ont enfilé le costume des "super-libéraux" et montrent les dents dès qu’il est question de hausse de taxe. Le parti, lui, va mieux. Gwendolyn Rutten, la patronne, a finement négocié sa participation au Fédéral et en Flandre. Tout en mettant de l’ordre dans le parti. "Les libéraux flamands ne s’attaquent plus par journaux interposés, note Dave Sinardet. À présent, ce sont les socialistes qui le font." Par contre, le parti n’arrive toujours pas à capitaliser sur la popularité de ses "stars", Maggie De Block (loin) en tête.

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