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18 semaines dans le ventre

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Le débat sur l’extension à 18 semaines du délai légal pour pratiquer un avortement crispe la société. Mais à quoi ressemble un (futur) bébé de 18 semaines? Qu’est ce qui le différencie d’un fœtus de 12 semaines, au point que l’extension du délai est jugée problématique? Nous avons été voir dans le ventre de la mère.

La Belgique doit-elle faire partie du trio des pays européens qui vont le plus loin en matière d’avortement? La question provoque, depuis des années, des discussions houleuses. Au cœur du débat: l’extension de 12 à 18 semaines de la période pendant laquelle une interruption volontaire de grossesse (IVG) peut être pratiquée. Les clans des pour et des contre se déchirent. La commission Justice de la Chambre a adopté ce vendredi la proposition de loi libéralisant l’avortement, texte porté par une bonne partie de la classe politique. CD & V, cdH, N-VA et Vlaams Belang s’en étaient distanciés durant tout le parcours législatif, les sociaux-chrétiens flamands – farouchement opposés à cette extension — ayant même voulu faire de ce débat éthique un point de rupture pour former un futur gouvernement fédéral.

De quoi est-il question exactement? Les différents textes déposés et amendés par huit partis (PS, sp.a., MR, Open VLD, Ecolo, Groen, Défi et PTB) prévoyaient l’allongement du délai légal de 12 à 18 semaines de grossesse pour la pratique d’un avortement (sans raison médicale), la dépénalisation complète de l’acte, tant pour la femme qui le demande que pour le médecin qui le pratique, et la réduction du délai de réflexion de 6 jours à 48 heures.

→ Que dit le nouveau texte? Lisez L'avortement bientôt totalement dépénalisé

Les arguments des opposants au texte sont nombreux. Relayés par le politique, 750 médecins et soignants ont pris récemment la parole dans une carte blanche pour attirer l’attention sur les risques d’une telle proposition. Parmi leurs arguments, le rapprochement du délai proposé au seuil de viabilité d’un fœtus. "Pratiquer une IVG sur un bébé de 4,5 mois de grossesse, c’est avorter à quelques semaines du seuil de viabilité du bébé", disent-ils, arguant que l’on se retrouve alors face à un petit être humain déjà formé. "Il faut respecter la vie encore invisible à l’œil nu mais qui n’échappe pas à nos instruments médicaux", écrivent-ils encore. Ils dénoncent également le raccourcissement du délai de réflexion, et avertissent sur le risque de banalisation de l’acte médical. Ils estiment qu’avec un délai de 18 semaines on va trop loin. "Il mesure 20 cm, il est déjà sensible au toucher et aux sons". Certains députés craignent aussi qu’un délai de 18 semaines offre la possibilité aux couples de choisir l’avortement parce que le sexe de leur futur enfant ne serait pas celui souhaité.

Décider de manière libre

Et les partisans, que disent-ils? Leur point de vue porte surtout sur la situation de la (future) maman. 1.500 professionnels de la santé ont signé la semaine dernière une pétition jugeant que toutes les femmes avaient droit, sans distinction, à l’avortement jusqu’à 18 semaines de gestation. Ils invitent à "laisser le choix à la femme de décider de manière libre et éclairée ce qu’elle juge le mieux pour elle." Ils partent du principe que le cheminement psychologique de la prise de décision commence dès la découverte de la grossesse, et pas lors de la prise de contact avec le médecin. Ils veulent aussi faire sortir de l’illégalité les 450 femmes qui, chaque année, traversent la frontière pour avorter aux Pays-Bas, là où l’IVG est légalisée jusqu’à 24 semaines (lire aussi l’encadré ci-contre). Avec tous les risques et pénalités que cela comporte pour des femmes souvent précarisées: un coût exorbitant, un suivi médical compliqué. "Aucune femme ne sera obligée d’attendre 18 semaines pour avorter, aucune femme ne reporte sa décision par distraction, par manque de temps ou par plaisir, écrivent les signataires, c’est un jugement infantilisant."

Chaque année, ce sont 19.000 IVG (légales) qui sont pratiquées sur notre territoire.


En Belgique, 20% des femmes ont eu recours, une fois dans leur vie, à un avortement. Chaque année, ce sont 19.000 IVG (légales) qui sont pratiquées sur notre territoire. Des données qui restent partielles tant il est difficile d’évaluer le nombre de femmes qui choisissent la clandestinité. Jusqu’à présent donc, l’IVG n’est autorisée que jusqu’à 12 semaines.

Mais qu’est-ce qui différencie un fœtus de 12 semaines d’un fœtus de 18 semaines? À quoi ressemble-t-il? Quand ressent-il de la douleur? A-t-il des émotions? Nous avons décidé de laisser de côté la question éthique et philosophique pour éclairer le débat sous l’angle scientifique. Nous sommes allés voir ce qui se passe au plus profond du ventre de la future maman.

Pour commencer, rappelons que jusqu’à 9 semaines, le futur bébé ne s’appelle pas fœtus, mais embryon. C’est en effet au 3e mois de grossesse que l’appellation change, lorsque tous les organes sont formés et en place. C’est d’ailleurs pour cette raison que certains (rares) pays ont choisi le stade de la 10e semaine de grossesse comme limite pour l’IVG.

Cette 10e semaine sonne aussi le rappel de la première échographie. Ce moment crucial où les futurs parents découvrent leur enfant. Ils pourront apercevoir sa tête, son corps, ses bras et ses jambes (contrairement à ce qu’affirmait la députée N-VA Valérie Van Peel, qui expliquait lors des débats en commission qu'un fœtus de 12 semaines "n’a encore ni bras, ni jambes, en regard du foetus de 18 semaines qui, lui, est complètement formé"…).

À ce stade de 12 semaines, que peut ressentir le fœtus? Pas grand-chose…

Mais ce n’est qu’une semaine plus tard que le visage du bébé prendra une apparence humaine. À 12 semaines, ses cheveux et ses ongles commencent à pousser. Les premiers mouvements sont encore imperceptibles.

À ce stade de 12 semaines, que peut ressentir le fœtus? Pas grand-chose… Son système nerveux commence à peine à se développer, le cortex cérébral (la membrane qui entoure le cerveau, et qui comporte des dizaines de milliards de neurones) n’est pas encore formé. Or, le cortex comporte les aires sensorielles, les aires motrices et les aires d’association. Le thalamus n’existe pas encore non plus. Situé sous le cortex, il joue le rôle de transfert des informations sensorielles vers le cortex. Sans cortex et sans thalamus, on ne peut donc encore rien ressentir.

Que va-t-il se passer entre 12 et 18 semaines? Le futur bébé va doubler en taille (il passera de 10cm en moyenne à 20cm) et va multiplier son poids par six (de 40g à 240g). Il va développer son audition (vers 15 semaines), il va commencer à percevoir la lumière au travers de ses paupières fermées, il va commencer à percevoir les bruits organiques de sa maman.

À 17 semaines, le fœtus est biologiquement prêt à marcher (il pédale dans le ventre, porté par le liquide amniotique qui le maintient en apesanteur), son sexe est clairement visible, ses empreintes digitales apparaissent.

Si, à 12 semaines, il reste encore compliqué de déterminer avec certitude le sexe de l’enfant, à 18 semaines, il ne fait donc plus aucun doute de savoir si le futur bébé sera fille ou garçon. Et c’est bien l’une des raisons du blocage des opposants à l’IVG.

Éveil des sens

Sur le plan neurologique, les fibres nerveuses du futur bébé s’enveloppent de myéline, la gaine protectrice qui contribue à la transmission des influx nerveux. C’est un stade important, car c’est là que se fait l’éveil des sens. Le réseau des neurones se consolide.

Lorsqu’il atteint le seuil critique de 18 semaines inscrit dans la proposition de loi adoptée en commission à la Chambre, le futur bébé dispose déjà d’un système sensoriel réceptif. C’est en effet à 14 semaines que toutes ses cellules réceptrices des stimulations mécaniques sont présentes sur son corps.

Côté olfactif ou auditif par contre, rien ne différencie un fœtus de 12 semaines ou de 18 semaines, car ce n’est qu’au troisième trimestre de la grossesse (à partir de la 29e semaine) que les structures chimiosensorielles du nez sont prêtes à fonctionner (24-25 semaines pour le potentiel auditif). Idem pour la sensibilité aux mouvements qui, elle, ne commence à fonctionner que vers la 25e semaine. Rien ne distingue donc, sur ce plan également, les fœtus de 12 et 18 mois.

À 18 semaines, le bébé possède déjà entre 12 et 14 milliards de cellules nerveuses. Mais ressent-il de la douleur? Une question importante dans le débat sur l’avortement, les opposants pointant du doigt la souffrance que l’on fait ressentir au fœtus lors de l’opération.

Le fœtus ne pourrait ressentir de douleur avant 24 semaines.

À en croire la littérature scientifique, rien n’est possible, au niveau du ressenti de la douleur, avant 20 semaines. Au mieux, le fœtus pourrait manifester, à partir de 15 semaines, des mouvements de réflexe s’il est touché par une aiguille par exemple (ce qui peut arriver lorsque le médecin réalise une amniocentèse). A ce stade, le développement du thalamus serait suffisant pour jouer le rôle de transmetteur, mais le cortex, lui, ne serait pas fonctionnel avant la 27e semaine.

Une étude du Royal College of Obstetricians britannique, parue en 2013, explique de son côté que le fœtus ne pourrait ressentir de douleur avant 24 semaines.

Le professeur Emmanuel Sapin, chef du service de chirurgie pédiatrique de l’hôpital de Dijon, cité sur le site spécialisé Gènéthique.org, apporte un éclairage supplémentaire dans ce débat sur la douleur du fœtus. Selon lui, il faut distinguer la souffrance physique de la souffrance psychique (ressenti conscient de la douleur physique). Et cette souffrance psychique n’apparaît qu’après la naissance, dit-il.

Quid des émotions du bébé?

Et les émotions, permettraient-elles de distinguer des fœtus de 12 et 18 semaines? Le problème, c’est qu’il est très difficile d’analyser ce que peut ressentir le fœtus (comme pour la douleur d’ailleurs), étant donné qu’il lui est impossible de s’exprimer.

Certaines études ont déjà tenté de démontrer la manifestation d’émotions de la part du fœtus. Lors d’une étude menée en 2010, un psychologue italien avait par exemple constaté que des jumeaux, dès la 14e semaine de grossesse, avaient des mouvements plus lents lorsqu’ils se touchaient que lorsqu’ils touchaient la paroi utérine ou portaient leur main à la bouche. Il en avait conclu que cela démontrait les prémisses d’une volonté d’interaction, et donc de vie sociale bien avant la naissance.

Mais ces études sont contestées. Les connaissances en matière de développement du cortex et des connexions neuronales permettent de jeter un peu de lumière sur la question: la pensée réflexive n’existerait qu’à partir du moment où le cortex intervient. Sans cortex donc, pas de pensée, et donc pas d’interaction possible, autre que réflexe. Raison pour laquelle l’haptonomie (une pratique, en marge de la kiné prénatale, qui permet aux parents d’établir un lien avec l’enfant dans le ventre, le faire se déplacer à l’aide des mains posées sur le ventre, la voix, etc.) n’est proposée qu’à partir de la fin du 2e et le début du 3e trimestre de grossesse (29 semaines).

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Seuil de viabilité

A 18 semaines de grossesse, le fœtus approche par contre bel et bien du seuil de viabilité, sans l’avoir pour autant atteint. Car l’organe décisif qui permet au futur bébé de survivre hors du ventre de sa maman, ce sont les poumons. "À 22 semaines, les bébés grandissant dans l’utérus ont en général développé les toutes premières parties de leurs poumons, permettant d’échanger l’oxygène, explique le professeur Dominic Wilkinson, de l’université d’Oxord, cité par Gènéthique.org. Plus tôt, ils n’ont pas la capacité de recevoir l’oxygène dans leur sang." Les plus grands prématurés ayant survécu sont d’ailleurs nés à 22 semaines et 6 jours de gestation. C’était en août dernier en Grande-Bretagne.

Au Royaume-Uni, certains responsables médicaux affirment du coup que les médecins doivent tenter de sauver les bébés à partir de ce cap des 22 semaines, mais l’IVG y est pourtant autorisée jusqu’à… 24 semaines. Ce qui génère des appels à relancer le débat et à abaisser le seuil, une pratique contredisant l’autre.

En remettant à plat les données scientifiques, on se rend donc compte que peu d’éléments différencient un fœtus de 12 mois ou de 18 mois, au-delà de certains critères morphologiques. Dans un cas comme dans l’autre, le seuil de viabilité n’est pas atteint, le bébé ne ressent pas encore de douleur, pas vraiment d’émotions. Pour la mère par contre, c’est une autre histoire…

Et en Europe?

À première vue, si l’on excepte les quelques pays ne voulant toujours pas entendre parler d’avortement, la situation en Europe pourrait paraître uniforme: l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est autorisée, durant un délai allant, en règle générale, de douze à quatorze semaines.

La réalité est toutefois plus nuancée.

Déjà, parce qu’il n’y a pas que le délai qui compte, mais aussi les conditions d’accès. Un entretien médical ou psychologique est-il exigé? Avec feu vert de médecins, comme en Finlande? La demande d’interruption de grossesse doit-elle être motivée? En Hongrie, la femme doit ainsi traverser une "crise grave" et, en Suisse, se trouver en situation de "détresse" — notons que chez nous, l’exigence de détresse n’a disparu qu’en octobre 2018.

Qu’en est-il, ensuite, des mineures? Doivent-elles toujours bénéficier de l’accord des parents? Et quid, enfin, du remboursement, ou non, par la sécurité sociale? De grandes divergences existent entre pays.

Venons-en à la question du délai. Parle-t-on de semaines de grossesse, ou d’aménorrhée? Sachant que douze semaines de grossesse correspondent, grosso modo, à quatorze semaines d’absence de règles.

Les délais mentionnés dans notre dossier sont exprimés en semaines de grossesse. Et concernent le délai durant lequel l’IVG peut être pratiquée sans raison médicale – si l’on excepte la "crise grave" hongroise ou les "indications sociales et/ou médicales" italiennes, par exemple. Délais qui peuvent, ici ou là, être rallongés en cas de viol ou d’inceste, ou pour les femmes de moins de quinze ans ou de plus de quarante-cinq ans.

À noter que le plafond saute généralement en cas de maladie incurable frappant le fœtus ou de danger pour la santé de la mère – mais on quitte alors ici la sphère de l’IVG pour entrer dans celle de l’IMG, l’interruption médicale de grossesse.

Si l’on voulait schématiser, on pourrait classer les pays européens de la sorte. Il y a ceux où l’IVG reste, par défaut, proscrite. Comme Andorre, Malte et la Pologne – sauf en cas de malformation grave, de viol, d’inceste ou de danger pour la mère. Un club qu’ont récemment quitté l’Irlande, l’Irlande du Nord et Monaco.

Il y a, ensuite, ce que l’on peut qualifier de peloton, à savoir tous les pays où l’IVG est autorisée entre dix et quatorze semaines, sans devoir justifier de circonstances exceptionnelles. La Belgique en fait partie, pour l’heure.

Il y a, enfin, quelques pays affichant un délai de base plus long: Suède, Royaume-Uni et Pays-Bas, que la Belgique devrait rejoindre. Chez nos voisins néerlandais, la loi sur l’IVG ne fixe pas de limite; c’est le code pénal qui s’en charge: tuer un fœtus viable est assimilé à un infanticide. Ce qui place la frontière à vingt-quatre semaines, même si la pratique ampute cette période de deux à quatre semaines.

©Mediafin

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