analyse

Aides corona: stop ou encore?

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Depuis le début de la crise, les autorités publiques soutiennent les entreprises et les ménages. Cette stratégie peut-elle se poursuivre? On tente d'y voir clair.

Mars 2020. En seulement quelques semaines, le coronavirus a mis sur les rotules de nombreux pans de notre société. Au Fédéral, mais aussi dans les Régions, les autorités ont été promptes à dégainer pour amortir le choc économique. Dans leur arsenal, une flopée de mesures: chômage corona, droit passerelle, reports de paiement, moratoire sur les faillites, primes forfaitaires…

"On a soutenu les entreprises et la population, mais ça ne peut pas continuer. Il faut être strict et investir dans le futur du pays, dans des secteurs d’avenir”
Eva De Bleeker (Open Vld)
Secrétaire d'État au Budget

Neuf mois plus tard, alors que le pays se remet d’une deuxième vague, la plupart des aides et des mécanismes corona restent d’actualité. En bref, les robinets sont toujours ouverts, mais attention: ça va changer! "On a soutenu les entreprises et la population, mais ça ne peut pas continuer. Il faut être strict et investir dans le futur du pays, dans des secteurs d’avenir”, affirme la secrétaire d'État au Budget, Eva De Bleeker (Open Vld). D'ici peu, les 38 mesures d’aides fédérales seront donc passées au crible afin de déterminer l’avenir qu’il convient de leur accorder. Dans les Régions aussi, on s’apprête à réaliser cet exercice.

"Le sujet est délicat: arrêter les aides trop tôt mettrait des gens sur la paille, mais le faire trop tard risque de nuire à la relance."
Une source proche du gouvernement

À quoi doit-on s’attendre ? "Le sujet est délicat: arrêter les aides trop tôt mettrait des gens sur la paille, mais le faire trop tard risque de nuire à la relance", observe une source proche du gouvernement. Compte tenu de la situation épidémique, les partis de la Vivaldi n'envisagent visiblement pas l'arrêt des soutiens pour l'instant, mais plutôt leur prolongation assortie d'ajustements. L’Echo revient en cinq points sur les enjeux des discussions.

1. L’état des finances publiques permet-il de maintenir toutes les aides ?

Avec un coût atteignant près de 17 milliards au Fédéral et 6 milliards au niveau régional, les mesures prises pèsent lourd sur les finances publiques. Pour 2020, le déficit de l’État est estimé à 35 milliards d’euros, tandis que la dette avoisine les 120% du PIB. Bien que les règles européennes limitant la hausse du déficit et plafonnant le niveau d'endettement soient actuellement suspendues, plusieurs observateurs relèvent qu’on ignore combien de temps cette situation perdurera.

"Les moyens budgétaires sont et resteront rares. Je ne suis pas un dogmatique de l’austérité, mais je pense qu’on ne peut pas se permettre de penser qu’il n’y a plus de contrainte."
Etienne de Callataÿ
Chef économiste chez Orcadia Asset Management

De quoi s’inquiéter ? Nos interlocuteurs semblent partagés. Pour Philippe Defeyt, économiste à l’Institut pour un développement durable (IDD), "le problème n’est pas l’ampleur de l’endettement ni son coût, mais plutôt l’absence de certitude quant à la reprise des emprunts actuels par la Banque centrale européenne (BCE) une fois qu’ils arriveront à échéance". À ce sujet, on ne dispose pour l’heure pas de garanties autres que politiques, pointe-t-il.

De son côté, l’économiste Étienne De Callataÿ prône la prudence. "Ne comptons pas sur les mannes de financement de la BCE. Les moyens budgétaires sont et resteront rares. Je ne suis pas un dogmatique de l’austérité, mais je pense qu’on ne peut pas se permettre de penser qu’il n’y a plus de contrainte."

Pierre-Frédéric Nyst, président de l’Union des Classes Moyennes (UCM), résume: "Nous en sommes bien conscients, la manne céleste n’est pas sans fin". Alors que la crise s’éternise et que le déficit se creuse, la quasi-totalité des acteurs s’entendent pour prôner une plus grande "sélectivité" dans l’octroi des aides.

2. Mieux cibler, pas toujours simple…

Dans la première phase de la crise, les autorités n’ont pas eu le choix: elles ont aidé tous azimuts via des mesures pour la plupart linéaires. "Cette approche faisait sens, mais à présent, il faut se montrer plus parcimonieux et discriminer davantage", estime notamment le commissaire au Plan, Philippe Donnay.

"À présent, il faut se montrer plus parcimonieux et discriminer davantage dans l'octroi des aides."
Philippe Donnay
Commissaire au Plan

Si le mot ciblage est sur toutes les lèvres, concrétiser cette volonté semble plus complexe. Appareil statistique pauvre, manque de données récentes, … De l’avis de certains, la Belgique ne dispose tout simplement pas des outils nécessaires pour agir de manière rapide et ciblée. Cette analyse, De Callataÿ la nuance: "À l’heure du Big Data, ce dont on dispose paraît effectivement anachronique. Il y a un problème, mais il y a tout de même moyen de se baser sur certaines informations (chiffres d’affaires, impôts payés…), et ce même si elles sont imparfaites".

Un meilleur ciblage, on ne le conteste pas chez les syndicats, mais on souhaite qu'il s’accompagne de contrôles en suffisance pour traquer les éventuels abus. "Je ne suis malheureusement pas sûr que les autorités disposent des moyens humains pour ce faire", note le porte-parole de la CGSLB, Didier Seghin.

Mieux sélectionner les entreprises éligibles aux aides, les orienter vers celles et ceux qui souffrent le plus, mais aussi vers ce qui crée de l'emploi: ces approches semblent largement soutenues. La possibilité de mettre un terme rapidement à certaines mesures suscite par contre bien peu d’enthousiasme.  Pour Pieter Timmermans, l'administrateur délégué de la FEB, il faut envisager un phasing out dans les six mois des mesures actuelles, mais uniquement à condition d’avoir un plan de solvabilité pour prendre le relais.

Professeur d’économie à l’UCLouvain, Bertrand Candelon insiste pour que les soutiens soient maintenus aussi longtemps qu’un plan de relance cohérent n’aura pas été déployé. "C’est avec ce plan que nous pourrons redimensionner notre économie pour la rendre plus compétitive. À ce moment, on pourra choisir dans quoi on veut mettre des moyens, mais tant que l’épidémie persiste, il faut maintenir les soutiens", assène-t-il.

3. Moratoire sur les faillites: game over?

Instauré en avril 2020, le moratoire sur les faillites, dont l’échéance se profile, est au centre d’un intense débat. Pour les uns, sa levée est nécessaire, car il maintient artificiellement en vie des entreprises déjà en difficulté avant la crise. Pour les autres, il reste indispensable.

"Avec la levée du moratoire, nous risquons d’être confrontés à un tsunami de faillites que la Justice ne parviendra probablement pas à gérer."
Pierre-Frédéric Nyst
Président de l'UCM

À l’UCM par exemple, on frémit à l’idée de sa non-prolongation après fin janvier. "On reçoit encore beaucoup d’appels au secours d’indépendants et de sociétés. Avec la levée du moratoire, nous risquons vraiment d’être confrontés à un tsunami de faillites que la Justice ne parviendra probablement pas à gérer", estime Nyst. "Au début, nous demandions un moratoire pour tous, maintenant nous envisageons de modaliser cette demande, car si on veut aider tout le monde, on sait qu’on ne pourra pas sauver tout le monde."

"Il est peut-être temps de se montrer plus radical. Au lieu de reporter la difficulté, ne peut-on pas se dire qu’on efface par exemple le premier trimestre de cotisations de 2020?"
Philippe Donnay
Commissaire au Plan

Au-delà du moratoire, d’autres aides inquiètent vu les hypothèques qu'elles pourraient faire peser sur l'avenir. En ligne de mire: les reports fiscaux et de cotisations sociales. Une fois que ces délais seront levés, toutes ces charges retomberont sur les entreprises. Or, celles-ci ne parviendront probablement pas à reconstituer leur trésorerie suffisamment rapidement… "Il est peut-être temps de se montrer plus radical. Au lieu de reporter la difficulté, ne peut-on pas se dire qu’on efface par exemple le premier trimestre de cotisations de 2020? ", s’interroge Philippe Donnay.

4. D'autres mesures possibles?

Prolonger, ajuster, supprimer… Ces options seront au cœur du travail des exécutifs. Mais au fond, n’y a-t-il pas d’autres possibilités, des pistes qui n'ont pas été envisagées? De l'avis des économistes Candelon et De Callataÿ, la Belgique pourrait davantage miser sur la formation, l'une des grandes oubliées des plans d'aide jusqu'à présent. "Certains pays ont directement proposé des formations continues aux personnes soutenues. De cette manière, on évite par exemple une dépréciation des capacités des individus qui se retrouvent en chômage temporaire", note Bertrand Candelon.

De son côté, Philippe Defeyt identifie d'autres pistes inexplorées: adaptation obligatoire des contrats d'assurance pour les commerces fermés, suppression d'une partie des loyers dus dans le cadre de baux commerciaux... "Il y a encore des choses auxquelles on n'a pas pensé", insiste-t-il.

5. À long terme, les aides peuvent-elles nuire à la créativité des entreprises?

"C'est évidemment l'un des pièges, certains peuvent être tentés d'utiliser les aides, de survivre et de ne plus réfléchir, mais ce n'est pas ce que la plupart ont fait", assure le président de l'UCM. Nyst en veut pour preuve les nombreux commerçants qui ont repensé leur business model en s'ouvrant à l'e-commerce.

Pour qu'il y ait une capacité des entreprises à se réinventer, il faut aussi leur donner des perspectives, observe Philippe Donnay. En ne développant pas de stratégie à moyen terme, les autorités ont, selon lui, potentiellement limité cette agilité. "Dans l'horeca, qui a vu sa réouverture être reportée de semaine en semaine, il n'y a par exemple pas toujours eu cette réflexion", conclut le Commissaire au Plan.

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