interview

Alexander De Croo: "La politique est devenue beaucoup plus conflictuelle"

Le Premier ministre considère l'accord sur les salaires comme un tout. Pas question de faire du 'cherry picking' dans son contenu, rappelle-t-il. ©Gert Jochems

En concluant un accord sur les salaires en kern, le Premier ministre Alexander De Croo est parvenu à éviter un conflit ouvert entre les deux ailes de sa coalition.

Au lendemain du compromis entériné par le gouvernement sur la norme salariale, le Premier ministre Alexander De Croo nous reçoit dans son bureau du 16. Accaparé par la gestion de la crise sanitaire depuis son entrée en fonction, notre hôte n'a pas vraiment eu le temps d'imprimer sa marque à son nouvel espace de travail. Une œuvre du peintre Alechinsky, installée en son temps par Charles Michel, trône toujours au cœur de la pièce. Ce n'est qu'un détail, probablement pas de nature à tracasser notre interlocuteur d'ailleurs. Ces derniers jours, ce sont plutôt les tensions entre partenaires sociaux qui l'ont occupé, le contraignant même à importer dans son gouvernement certains de leurs désaccords...

En janvier, vous étiez optimiste quant aux chances qu'un accord sur les salaires soit atteint. Vous disiez que des "personnes responsables" siégeaient au Groupe des Dix. Vous le pensez toujours?

Je ne peux que constater que les partenaires sociaux ne sont pas parvenus à s’entendre. Cela me surprend, car tout était sur la table pour aboutir. Lorsque ça ne fonctionne pas, il est important que le gouvernement puisse leur offrir un filet de sécurité, comme nous venons de le faire avec l’accord que nous avons conclu ce jeudi. Pour la collaboration entre l'exécutif et les partenaires sociaux, cet échec est un faux départ. En leur proposant un menu de quatre sujets, nous leur donnons une deuxième chance.

"La politique est devenue beaucoup plus conflictuelle."

Les interlocuteurs sociaux se radicalisent-ils?

Je n'ai pas cette impression, mais certains de mes collègues plus âgés le disent. Des moments de désaccords, on en a vu d'autres: Yves Leterme (CD&V) et Elio Di Rupo (PS) ont par exemple dû fixer eux-mêmes la norme. Il y a 20 ou 30 ans, c'était probablement une autre dynamique. Cela étant dit, la politique est aussi devenue beaucoup plus conflictuelle.

Le compromis du gouvernement suscite des critiques des syndicats, mais aussi des employeurs...

Quand certains disent que c'est trop et d'autres que ce n'est pas assez, je pense que c'est la preuve que nous avons abouti à quelque chose d'équilibré. On sait que les accords sociaux constituent l'un des sujets les plus sensibles de la politique belge parce qu'ils impliquent de trouver un consensus entre les partis de la coalition, mais aussi entre les partenaires sociaux. S'il y a un accord au gouvernement, c'est normal que chacun cherche ensuite à l'assaisonner en fonction de sa couleur politique. Je note tout de même que ce qui a été convenu est défendu au niveau des partis, y compris par leurs présidents.

"Quand on scelle un accord au sein du gouvernement, il est normal qu'on ne puisse pas ensuite faire du ‘cherry picking’ dans son contenu."

Le président du PS, Paul Magnette, a déclaré qu'il n'y avait pas d'accord, seulement une proposition de médiation, dont tous les aspects sont indissociables…

Techniquement, c'est correct. Si on se réfère à la loi, elle dit clairement que le gouvernement doit faire une proposition aux partenaires sociaux. Et naturellement, quand on scelle un accord au sein du gouvernement, il est normal qu'on ne puisse pas ensuite faire du "cherry picking" dans son contenu. Je pense que c'est une évidence et je m'étonne donc un peu que tout le monde s'acharne là-dessus.

Vous dites être étonné que la concertation interprofessionnelle ait échoué. Mais dès le départ, les syndicats ont martelé qu'un accord serait inatteignable vu le carcan imposé par la loi de 1996. Pour un libéral comme vous, ce texte, qui encadre l’évolution des salaires, n'est pas problématique?

Cette loi, aussi complexe soit-elle, a aidé à limiter l'écart de compétitivité de la Belgique avec les pays voisins. Sur cette dimension, elle a bien fonctionné. Quant au pouvoir d'achat, ce que le gouvernement précédent a réalisé en baissant les charges a bien servi également. Je pense donc qu’au cours des dernières années, on a réussi à trouver un équilibre entre compétitivité et pouvoir d'achat. Comme l'accord gouvernemental ne remet pas en cause la loi de 1996, et que ce texte est ma bible, j'entends le faire respecter.

"Comme l'accord gouvernemental ne remet pas en cause la loi de 1996, et que ce texte est ma bible, j'entends le faire respecter."

Revenons à l'accord sur les salaires. La prime corona s'appliquera-t-elle au niveau des secteurs ou des entreprises?

Le texte dit très clairement que cette prime peut être abordée au niveau sectoriel ou de l’entreprise. Il n’y a pas de doute là-dessus. En ce qui concerne son application par contre, cela pourra uniquement se faire dans les entreprises qui se trouvent dans une situation confortable et qui estiment qu'elles peuvent se permettre de l'octroyer.

Nous n'avons pas voulu fixer de critères basés sur le chiffre d'affaires, car les situations sur le terrain peuvent être très variées. Il y a peut-être des entreprises qui ont vu leur chiffre d'affaires diminuer, mais qui souhaitent récompenser leurs employés pour avoir donné le meilleur d'eux-mêmes. Pourquoi leur interdirions-nous? A contrario, il peut y avoir des acteurs qui ont vu leur chiffre augmenter, mais qui sont désormais en difficulté. C'est aussi pour cela que les primes doivent être octroyées au niveau des entreprises, où la concertation peut être plus nuancée qu'à l'échelon sectoriel.

Les secteurs peuvent tout de même fixer un montant minimum?

Les secteurs peuvent discuter de la prime, mais il n'est pas prévu qu'il soit décidé à ce niveau que les entreprises doivent octroyer un montant minimum aux travailleurs.

Que se passera-t-il si les syndicats mènent des actions au niveau sectoriel pour obtenir une prime?

Il faut laisser la poussière retomber... Encore une fois, l'accord sur la table est très équilibré. Je suis d'ailleurs convaincu que les partenaires sociaux auraient tout aussi bien pu le conclure eux-mêmes.

"Les partenaires sociaux ont négocié pendant des mois, nous avons pris une décision en une semaine."

La prime corona prendra la forme d'un chèque consommation. Votre parti s'est pourtant donné beaucoup de mal pour supprimer les chèques-repas et les écochèques...

Je suis toujours opposé aux systèmes des chèques, mais il s'agissait ici de l'option la plus rapide à mettre en place techniquement et qui n'était pas prise en compte dans la norme salariale. Les partenaires sociaux ont négocié pendant des mois, nous avons pris une décision en une semaine. À terme, je maintiens qu'on doit effectivement se débarrasser des chèques. Ce n'est pas idéal, mais avec cet accord nous apportons de la stabilité et nous permettons à la concertation sociale de reprendre.

L'ensemble de la concertation salariale, à l'instar du système belge, est d'une grande complexité. Il en faut beaucoup pour décrocher de petites avancées.

Dans notre pays, beaucoup de choses ont été placées dans des carcans et il faut une patience d'ange pour boucler des accords. En temps normal, cela peut fonctionner, mais en temps de crise, c'est particulièrement difficile. Pour la gestion de la pandémie par exemple, nous ne pouvons prendre des décisions qu'au sein du comité de concertation, un organe qui n'a jamais été conçu pour gérer une crise aiguë. Nous obtenons des résultats, mais cela nous demande énormément d'énergie. Nous devrons en tirer des leçons. Aujourd'hui, un pays ne doit pas être le plus grand, mais bien le plus rapide. Quand les gens disent que nous devons améliorer le fonctionnement de l'État, il s'agit en fait de pouvoir prendre des décisions plus vite. Il y a encore énormément de travail à faire pour y parvenir.

"Il y a trop de bazar, de tweets et de remarques... Tout cela m'apporte peu."

Parlons un peu de votre gouvernement. Les anicroches fréquentes entre certains présidents de partis ne risquent-elles pas de transformer la Vivaldi en "kibbelkabinet"?

Je pense qu'il y a une différence entre ce qui se passe dans le gouvernement et à l'extérieur de celui-ci. Je ne ferme pas les yeux, mais je ne m'occupe pas de cela. Il y a trop de bazar, de tweets et de remarques... Tout cela m'apporte peu. Je crois d'ailleurs que ce n'est intéressant que pour la biosphère de la rue de la Loi. Au-delà, je ne pense pas que cela ait beaucoup d'effets sur les gens.

Je ne vais pas cacher que nous avons par moments des opinions divergentes au sein du gouvernement. Je pense cependant qu'on a parfois trop raisonné en termes de trophées politiques ces dernières années. Un trophée, c'est quelque chose qu'on arrache à quelqu'un d'autre. C'est très politique comme approche, mais je crois qu'il faut envisager les choses autrement. Dans un exécutif, il faut plutôt converger, chercher les points où l'on peut se retrouver et mettre en valeur les forces de chacun. Semaine après semaine, c'est ce que nous devons prouver avec ce gouvernement.

Charles Michel, votre prédécesseur, disait constamment que l'ambiance était bonne au sein de son gouvernement. Cela n'a pas empêché son exécutif de tomber. Les clashs entre Georges-Louis Bouchez (MR) et Paul Magnette ne constituent-ils pas un risque pour votre équipe?

Cela va se calmer. Ma responsabilité, c'est de diriger ce gouvernement et de veiller à ce que les décisions y soient prises efficacement. Je dois aussi veiller à ce que les concertations avec les entités fédérées et au niveau européen se passent bien. Cela fait déjà trois niveaux, je n'ai pas besoin d'en ajouter un quatrième.

Certains libéraux craignent que vous deveniez un nouveau Guy Verhofstadt, qui en tant que Premier ministre d'un gouvernement arc-en-ciel se serait éloigné de la base de son parti.

Je ne pense pas que ce soit le cas. Ce genre de critiques sont un peu faciles.

"Je n'ai aucun doute sur le fait que nous vaincrons le virus."

Depuis octobre, vous avez passé beaucoup de temps à gérer la pandémie. On s'approche du bout du tunnel?

Je n'ai aucun doute sur le fait que nous vaincrons le virus. Après un début hésitant, notre campagne de vaccination se poursuit à un rythme soutenu, cela redonne de la confiance. Le comité de concertation de mardi devrait donner une perspective sur ce qui deviendra possible dans les mois à venir. Nous aurons certainement des événements à l'extérieur, mais nous devons encore examiner ce qui sera envisageable en intérieur. Si l'évolution actuelle se poursuit, nous devons trouver une manière de pouvoir rouvrir nos cafés et restaurants en toute sécurité en juin. En été, nous pourrons aussi voyager. Bien sûr, cela nécessitera encore des discussions, mais je suis plus à l'aise aujourd'hui qu'il y a quelques semaines pour donner ces perspectives.

Votre voyage est déjà réservé pour cet été?

Non, mais ma femme commence à me tirer les oreilles. Elle veut de la clarté et elle a raison.

Et pour ce week-end, une place en terrasse vous attend?

Je n'y ai pas encore réfléchi non plus, mais nous trouverons bien quelque chose à Brakel ce samedi après-midi.

Les phrases-clés

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