interview

Alexander De Croo: "Nous voulons prouver que ce pays peut fonctionner"

©Diego Franssens

Le Premier ministre balise le projet de son gouvernement. "À côté de la gestion de la crise, nous avons deux grands axes: changer la Belgique en un pays durable et une société digitale".

Il est déjà dans le job, pas de doute. Alexander De Croo est Premier ministre depuis le début du mois, mais on dirait qu’il l’est depuis un moment déjà. Il faut le dire: pas trop le temps de tergiverser. La crise est là, à la fois sanitaire et économique. Il faut y aller maintenant, sans plus tergiverser.

"L'avantage que nous avons aujourd'hui, c'est qu'entre-temps nous en savons beaucoup plus sur cette crise sanitaire", entame-t-il. "Nous avons aujourd'hui des lunettes à infrarouge que nous n'avions pas au début. En mars-avril, nous avons dû prendre des mesures très dures et très peu affinées parce qu'on était alors en plein brouillard. Aujourd'hui, c'est différent parce qu'on a les masques, les tests, le tracing, etc." 

Ce qu'on ne sait toujours pas, c'est combien de temps cela va encore durer?

Cela va encore durer quelque temps et c'est important de le dire. On parle beaucoup d'un vaccin mais il faut partir du principe que ce ne sera pas pour la première moitié de 2021. Nous devons donc organiser la vie en société dans une logique de gestion des risques, en prenant des mesures adaptées. Il ne faut pas tromper les gens, il ne faut pas non plus tromper l'économie: nous allons encore devoir aller fonctionner avec ce risque pendant un temps. 

"Notre comportement détermine la santé de notre grand-mère ou de la grand-mère du voisin."

Aujourd'hui, nous savons qu'il y a moyen de vivre et d'organiser notre vie en fonction de ce risque, de façon adulte et avec bon sens. Nous devons aussi expliquer pourquoi il faut vivre avec ces contraintes. Nous devons rendre le message plus simple et plus compréhensible. En fait c'est très simple: le comportement de chacun d'entre nous détermine la vie des personnes fragiles parmi nous. Notre comportement détermine la santé de notre grand-mère ou de la grand-mère du voisin.

Là où nous pouvons faire beaucoup plus, c'est en matière de communication vers des groupes-cibles. Notre conférence de presse a bien marché mais qui a regardé la télé ou lu le journal? Nos messages n'atteignent pas une grande partie de la population. Pour l’atteindre, il va falloir agir de façon importante, de préférence au niveau local. Pas en faisant la leçon aux gens – on n'est pas en maternelle – mais en leur expliquant pourquoi il faut prendre telle ou telle mesure. 

Quelles sont les prochaines étapes, sur les plans sanitaire et économique?

Les mesures sanitaires sont prises pour un mois. On évaluera alors ce socle de mesures nationales et les gouverneurs prendront si nécessaire des mesures complémentaires. Bruxelles l'a déjà fait, à raison. Sur le plan économique, le gouvernement hérite des mesures de soutien prises par le précédent: chômage temporaire, report de paiements, etc. On évaluera d'ici la fin de l'année ce qu'il convient de faire. Nous agirons étape par étape. Cela a permis d'éviter le scénario catastrophe: celui des licenciements et faillites, en masse. Jusqu'à présent, on a pu amortir le choc.

Mais c'est temporaire: ces mesures s'arrêteront bien, tôt ou tard...

Tout dépendra, une fois la crise sanitaire terminée, de la manière dont l'économie se rétablira. C'est très difficile de le prévoir aujourd'hui. Je n'ai jamais vu cela: les prévisions budgétaires changent radicalement, en peu de temps. Les chiffres sont imprévisibles, ils ne font que refléter l'incertitude dans laquelle nous nous trouvons. C'est pourquoi le budget que nous préparons pour 2021 devrait s'appeler "budget corona". Car le feu brûle toujours. Il faut d'abord l’éteindre avant de reconstruire.

"Le feu brûle toujours. Il faut d'abord l’éteindre avant de reconstruire."

Êtes-vous satisfait d'avoir Frank Vandenbroucke comme "co-Premier ministre"?

[Il rit]. Il est bon que nous formions un tandem. On aurait un sérieux problème si le ministre de la Santé était invisible dans les prochains mois et années. On a déjà eu assez d'instabilité politique et assez d'instabilité dans la société. 

Y aura-t-il de la place pour autre chose que la gestion de la crise sanitaire dans votre gouvernement?

Si nous gérons bien la crise sanitaire, il y aura de la place pour autre chose. Si nous gérons mal la crise sanitaire, il n'y aura pas de place pour autre chose. D'abord, gérer la crise.

En dehors de la lutte contre le coronavirus, quel est le projet de ce gouvernement?

Le point numéro un est: faire à nouveau fonctionner ce pays. En cela nous différons de l'opposition flamande, qui n'est pas d'accord avec cet objectif. Nous voulons prouver que ce pays peut fonctionner et est capable de prendre des décisions intelligentes, rapides et efficaces.

"Le point numéro un est: faire à nouveau fonctionner ce pays."

À côté de la gestion de la crise, nous avons deux grands axes. Ce gouvernement va changer ce pays en un pays durable et une société digitale. Tous les partis se retrouvent dans ces deux enjeux. Aux esprits critiques qui disent que la Belgique ne va pas sauver le climat, je réponds que la Belgique peut très bien sauver le monde sur le plan de la technologie. C'est comme cela qu'il faut voir les choses. Prendre le virage du durable et investir dans la technologie et le digital, c'est rendre notre pays à nouveau compétitif et lui permettre de prendre de l'avance. Ça, c'est le cœur de ce que ce gouvernement veut faire.

L'accord de gouvernement est ambitieux, mais parfois bien vague sur la manière d’atteindre les objectifs...

Les grandes lignes s'y trouvent. Par exemple, sur la contribution qui sera demandée à ceux qui ont les épaules les plus larges, le ministre des Finances va élaborer ce point, mais c'est dans l'accord. N'oubliez pas, on a eu six jours pour former un gouvernement. Ce n'est pas une excuse, cela avait déjà duré dix-huit mois. Pendant ces six jours, un gros travail très professionnel a été réalisé. On a décidé de régler certains points et, pour d'autres, on a fixé l'objectif et on fait confiance aux membres du gouvernement. À un moment, il fallait avancer.

"À un moment, il fallait avancer."

L’accord de gouvernement reste vague sur de nombreux points, la fiscalité en particulier. La vraie bagarre doit encore venir?

Dans une série de domaines de la fiscalité, on a besoin de repos après le taxshift et la réforme de l’impôt des sociétés, qui n’étaient quand même pas rien. Mais nous préparons une grande réforme. Nous voulons nous attaquer au problème de la fraude et à l’incroyable complexité de notre fiscalité. Mais la dernière chose à faire en pleine crise, c’est bricoler. Ce serait rajouter une couche d’insécurité en plus.

"Nous voulons nous attaquer au problème de la fraude et à l’incroyable complexité de notre fiscalité. Mais la dernière chose à faire en pleine crise, c’est bricoler."

Il y aura une taxe sur les comptes-titres au-delà du million d’euros?

Beaucoup de gens on fait des choses incroyables cette année. Nous nous sommes tous confinés pour protéger les autres. Dans les soins de santé et ailleurs, des tas de gens ont fait des choses exceptionnelles, au péril de leur vie. C’est pourquoi je trouve défendable de demander un effort à ceux qui ont beaucoup de surface financière, sans toucher l’entrepreneuriat. Mais la solution doit être stable. Donnez-nous un peu de temps. Cela viendra dans la première moitié de cette législature.

Allez-vous évoluer à la Verhofstadt? Libéral bleu foncé au début, puis de plus en plus conciliant, au point d’affaiblir les finances publiques...

Ai-je jamais été bleu foncé? Je ne suis pas néolibéral. Je n’ai jamais été un économiste pur et dur. Une économie forte, c’est un moyen, pas un but en soi. Le but, c’est que le plus de monde possible puisse mener une vie heureuse.

"Je ne suis pas néolibéral. Je n’ai jamais été un économiste pur et dur. Une économie forte, c’est un moyen, pas un but en soi."

Vous allez passer quatre ans au centre, avec le PS et les Verts. Après cela, comment séduire encore le monde libéral?

Je veux une transition verte pour en tirer un avantage économique. Là-dessus, toute la Belgique peut être d’accord. Et si l’économie va mieux, les gens peuvent en profiter. Les socialistes se retrouvent là-dedans, les libéraux aussi.

En politique, on peut passer son temps à dire comment on ferait autrement que les autres. On l’a trop fait par le passé. On peut aussi chercher ce qu’on a en commun et faire à nouveau fonctionner le pays. En mai 2019, personne n’a voté pour un pays incontrôlable.

Tout de même: au Nord, beaucoup ont voté pour plus d’autonomie flamande.

C’est un fait. Et ce gouvernement va démontrer qu’une Belgique qui fonctionne bien n’est pas mauvaise pour la Flandre. Ce n’est pas parce que je siège dans un gouvernement fédéral que je serais moins Flamand qu’un Tom Van Grieken (le président du Vlaams Belang, NDLR).

"Ce gouvernement va démontrer qu’une Belgique qui fonctionne bien n’est pas mauvaise pour la Flandre."

La Belgique a encore une plus-value selon vous?

Bruxelles est un carrefour international et un lieu de décisions, du niveau de Londres, Washington ou Pékin. Je ne crois pas une seconde qu’on puisse le rester tout en coupant notre pays en trois.

Donc, pas de vraie réforme de l’État en vue?

Selon moi, la question centrale – c'est-à-dire: "comment on gère le pays?" – doit être discutée avec un large public. Ne faisons pas comme on fait d’habitude en politique, organisons un forum où les citoyens font entendre leur voix et les académiques, leur expertise. Quant aux partis politiques, ils devront tous détailler leur vision des choses pour 2024. Ceci dit, nous pouvons aborder plus rapidement certains points ponctuels, comme l’organisation des soins de santé.

L’expérience montre qu’un Premier ministre se lasse vite des querelles belgo-belges et se laisse tenter par une fonction internationale. Et vous?

L’international, je connais déjà et ce n’est pas cette partie-là du job qui m’intéresse le plus. Ce qui compte, c’est ce qui se passe dans le pays. Par contre, je veux changer la manière qu’a la Belgique de se présenter à l’étranger: le pays de la bière et du chocolat. Ce n’est pas faux mais on est aussi le pays de la biotech, de la robotique, des puces électroniques.

Que vous a dit votre père à votre nomination?

Il m’a dit: "Goed". Je ne l’ai même pas encore vu depuis que je suis Premier. Contrairement à ce que certains pensent peut-être, je ne parle pas souvent politique avec mon père, à part la politique locale de Brakel. Est-il fier? Peut-être, mais il mesure comme personne la responsabilité associée à ce job.

"Je ne parle pas souvent politique avec mon père."

Sur quoi devra-t-on vous juger en 2024?

Notre gestion de la crise corona. La relance de l’économie. Et le virage vers une économie durable et vers le leadership technologique.

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