"Bart De Wever n'a pas de leçon à donner en matière de sens des responsabilités".

Le monde économique flamand voit le redressement wallon et l’intérêt des partenariats. Dommage que la classe politique reste calée sur des images du passé, confie le ministre-président wallon.

Rudy Demotte n’a pas participé aux négociations institutionnelles de l’été. Sa mission: veiller à la bonne marche des exécutifs francophones, afin de casser une série de clichés bien ancrés dans le monde politique du norddu pays. Il détaille ses arguments et égratigne au passage l’aveuglement des nationalistes flamands.

Les négociations gouvernementales ont bloqué sur la loi de financement. Est-il envisageable de régionaliser l’impôt des personnes physiques, comme le demandent les partis flamands ?

L’impôt ne donne jamais que la photo de la richesse à un moment donné. Si nous avions imprimé la photo, il y a 50 ou 60 ans, les résultats seraient très différents d’aujourd’hui.

En tant que socialiste, je rappelle que l’impôt ne vise pas à mesurer la richesse mais à la redistribuer. Des gens de droite, vivant dans une Région provisoirement plus riche, veulent évidemment se rattacher à ce critère du rendement de l’impôt. Pour moi, c’est un peu court de mesurer la performance économique exclusivement là-dessus.

Ce raisonnement se base sur la notion de "responsabilisation" de chacun sur ses recettes. La Wallonie doit-elle en avoir peur ?

Ce concept repose sur une incorrection dans les analyses effectuées par les partis flamands. Ils prétendent que le Fédéral redistribue trop de moyens aux entités fédérées. C’est peut-être vrai en ce qui concerne la Flandre, qui a bénéficié des effets mécaniques des divers refinancements, sans en avoir le besoin réel.

Elle n’en avait pas besoin car elle était mieux gérée…

Pas du tout. Le coût administratif par habitant est supérieur en Flandre. La meilleure gestion de la Flandre, c’est un mythe. D’ailleurs, plusieurs observateurs du nord du pays constatent que la Wallonie bouge plus que la Flandre aujourd’hui.

Vous êtes là dans la méthode Coué…

Non, je regarde les chiffres. En 2005, les investissements étrangers étaient trois fois plus nombreux en Flandre, aujourd’hui nous sommes à égalité. Regardez l’évolution des chiffres de l’Emploi ou la croissance des exportations. Nos performances ont été soulignées par Ernst & Young et d’autres.

La Wallonie est considérée comme "the place to be" en Europe en matière de logistique et de distribution. Bierset a dépassé Zaventem et est devenu le 6e aéroport européen en termes de fret. Liège est le 3e port intérieur européen. Ce n’est pas pour rien que les gestionnaires du port d’Anvers, que j’ai rencontrés cette semaine, tiennent absolument à intensifier leurs relations avec Liège. La complémentarité des infrastructures est un gage de croissance pour tous. Le monde économique le comprend sans doute mieux que certains responsables politiques.

Sincèrement, la Wallonie ne ressemble plus à ce qu’elle était il y a trente ans.

Pourquoi alors cette frilosité face aux demandes insistantes de responsabilisation financière ?

eParce que nous ne sommes pas dans la logique égoïste de la droite flamande. Si l’image irrespectueuse de la Wallonie mérite d’être corrigée, tout n’est pas encore remis sur les rails. La Wallonie bénéficie de la solidarité intrabelge, c’est un fait. Mettre à mal cette solidarité, c’est mettre à mal notre capacité à accélérer l’essor économique en cours. J’aspire à sortir la Wallonie du rôle de victime à laquelle on vient en aide. C’est l’une de mes plus profondes motivations dans ma tâche actuelle.

Il faut aussi casser des clichés. On taxait les Francophones d’être trop dépensiers en matière de sécurité sociale. Les constats objectifs ont été posés et les corrections apportées là où il fallait, et pas seulement en Wallonie d’ailleurs. Ce sont des ministres francophones qui ont remis la sécurité sociale à flots. Pourquoi cette image de personnes peu responsables ?

Cette semaine, 3.000 personnes ont perdu leur emploi à Opel Anvers. Vous croyez vraiment que l’attitude responsable, c’était de dire "désolé, notre priorité, c’est le débat institutionnel" ?

Vous pointez une différence de fond : les Francophones parlent de deux débats, alors que les Flamands lient socio-économique et institutionnel. Ils exigent une réforme de l’État justement pour offrir plus de leviers économiques aux Régions. N’ont-ils pas raison de lier les deux débats?

Ils partent du principe que, ce qu’ils gèrent seuls, ils le gèrent mieux. C’est encore une marotte flamande qui ne correspond pas à la réalité, l’évolution des chiffres wallons en atteste. Proclamer, plus de 110 jours après les élections, qu’il faut tout recommencer à zéro n’aide ni l’économie ni l’institutionnel. C’est de la dé-responsabilisation.

En tant que ministre-président francophone, comment vivez-vous la montée de l’antagonisme entre les Communautés depuis les élections ?

Mon tempérament me pousse à aller vers ce qui unit, plutôt qu’à jeter de l’huile sur le feu. C’est pour cela que j’ai choisi l’un des moments de tension les plus forts pour aller au port d’Anvers, discuter des collaborations avec la Wallonie et, aussi, manifester ma solidarité avec les travailleurs d’Opel comme je le fais quand une entreprise wallonne ou bruxelloise traverse des difficultés. C’est le choix de montrer que le dialogue socio-économique est encore possible, et même hautement souhaitable.

Je suis aussi, en tant que ministre-président, protecteur de la dignité. Il faut respecter les Francophones, il faut reconnaître les actions positives que nous menons. La classe socio-économique flamande le fait, mais les politiques flamands le méconnaissent largement. C’est dommageable.

Des dossiers wallons sont-ils en souffrance en raison de la durée des affaires courantes ?

Non. Aucun. Tout ce que nous devons mettre en place est mis en place.

Venons-en à l’assainissement des finances publiques. La Wallonie est-elle prête à aider les communes, qui auront, a priori, le plus gros effort à fournir?

Je ne peux en tout cas pas imaginer que les Régions et Communautés fassent, seules, l’effort. Nous nous sommes engagés au retour à l’équilibre en 2015, cela n’aurait aucun sens de demander plus et de nous priver des moyens de poursuivre le Plan Marshall 2.vert. On ne peut pas en même temps nous demander d’être responsables et ne pas nous laisser mener notre politique de redéploiement.

Ne faudrait-il pas néanmoins doter l’équipe fédérale de réels pouvoirs pour piloter au plus tôt cet ajustement budgétaire de 22 milliards?

Affirmer que le pays peut fonctionner en affaires courantes, c’est un nouvel acte de dé-responsabilisation de la N-VA. Quand on a un tel iceberg en face de soi, c’est inconscient. L’idée d’un soutien extérieur à Leterme III, c’est un piège.

Si on n’est déjà pas parvenu à s’entendre sur les grands principes de la réforme de l’État, comment la N-VA peut-elle nous montrer qu’elle est prête à des compromis sur des questions économiques essentielles? Elio Di Rupo avait justement choisi de commencer par l’institutionnel, pour en être débarrassé rapidement et pouvoir aborder les dossiers économiques.

Le PS et la N-VA peuvent-ils encore s’entendre ?

Oui. Si la N-VA accepte le principe d’un compromis. Jusqu’à présent, Bart De Wever est dans une logique où il attend uniquement les pas des autres dans sa direction. Il faut maintenant qu’une proposition vienne du côté flamand, pour montrer qu’on peut sortir des blocages.

Nous sommes en droit d’attendre plus de sens de responsabilités de la part d’un parti qui représente 30% des électeurs flamands. Mais je n’oublie pas non plus que ces électeurs ont aussi donné un poids important au CD&V, au sp.a, au VLD, à Groen… Ils ont aussi un poids important. J’aimerais que le CD&V ait le courage de prendre un peu de distance par rapport à la N-VA, comme l’ont fait le sp.a et Groen. Elle est là la solution, pas dans des élections anticipées.

Plusieurs ministres régionaux ont participé aux négociations, pas vous. N’est-ce pas une sorte de désaveu ?

Non, bien entendu. Nous voulions à la fois éviter la logique bloc contre bloc et toute déstabilisation du travail mené dans les Régions. Ce fut donc bien des représentants des partis, assistés de spécialistes selon les matières.

Votre collègue de l’Économie, Jean-Claude Marcourt, a pourtant activement participé aux négociations…

Il n’est pas ministre-président, ce n’est pas lui qui coordonne le travail de l’équipe.l

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