interview

"Certains partis jouent avec l'angoisse des gens" (Kris Peeters)

©Franky Verdickt / ID

Le ministre CD&V de l’Économie et de l’Emploi compte fermement sur l’approbation par les syndicats du projet d’accord sur la marge salariale. Pour lui, les chiffres liés à son volet fin de carrière rendraient irresponsable un blocage par l’Open Vld de cet accord au sein du gouvernement.

Semaine charnière que celle que viennent de vivre et les partenaires sociaux et le gouvernement fédéral. Le Groupe des 10 est parvenu à un accord sur la norme salariale (1,1% pour les distraits) mardi aux petites heures. Il doit encore être avalisé par les instances patronales et la base des syndicats, mais il est bien là cet accord. À la grande satisfaction du ministre de l’Emploi et de l’Économie, Kris Peeters, qui doit tout de même déplorer les grandes réticences exprimées rapidement par son partenaire libéral, l’Open Vld, sur le volet fin de carrière du texte de mardi. Kris Peeters (CD&V) nous a reçus vendredi matin en ses bureaux épurés de la rue Ducale à Bruxelles pour en parler. Les cafés sont servis. Le ministre est bien vissé sur son fauteuil. On attaque en douceur en lui demandant comment il vit cette période d’affaires courantes et le caractère démissionnaire du gouvernement Michel II.

"Les relations entre le CD&V et le cdH s’améliorent de jour en jour."

"En fait je suis étonné car au Parlement, nous avons approuvé de nombreux projets, constate-t-il. Concernant le budget mobilité, la fusion entre les institutions de compatibilité, le droit à l’oubli a été adopté en commission. Le Parlement travaille très bien. Et au sein du gouvernement aussi ça va. On a souvent l’impression qu’un gouvernement en affaires courantes n’avance pas, mais ce n’est pas le cas. Évidemment, c’est dommage que la N-VA ait quitté le gouvernement. C’est incroyable mais je ne suis pas le seul à le penser, j’ai vu que Jan Peumans (président N-VA du Parlement flamand, NDLR) affirme que lui non plus ne comprenait toujours pas."

Tout roule donc pour Kris Peeters. Et cet accord, alors. Byzance ou pas Byzance? Avant de répondre il veut rappeler quelques éléments de contexte, ce qui lui permet au passage de mettre son action en avant. "Il y a eu plusieurs phases, lance-t-il. Dans un premier temps, le Groupe des 10 ne trouvait pas de solution car le 0,8% n’était pas acceptable pour les syndicats. Puis cette grève nationale. Ensuite, le Premier ministre et moi-même avons essayé de convaincre les partenaires sociaux de recommencer à négocier un accord parce que c’était très important dans la situation actuelle. Sur base des nouveaux chiffres du Bureau du plan, les partenaires sociaux ont demandé au Conseil central de l’économie un recalcul de la marge salariale. Nous avons discuté au sein du kern les deux arrêtés royaux (RCC et crédit temps de fin de carrière, NDLR). J’ai indiqué à mes collèges qu’avec ces textes, on risquait de relancer un débat au sein du Groupe des 10 et que la discussion n’aboutirait pas. Le kern a clairement décidé de ne pas envoyer ces textes au Roi afin de temporiser et de créer une atmosphère permettant au Groupe des 10 de recommencer à négocier et de trouver un accord"

222 personnes concernées

Pourtant, très rapidement après la conclusion de cet accord, tant la N-VA, aujourd’hui dans l’opposition, que l’Open Vld, toujours au gouvernement, sont montés aux barricades pour dénoncer le maintien des départs à 58 ans dans le volet fin de carrière de l’accord. "J’ai quelques chiffres pour vous", nous dit alors Kris Peeters en demandant à son collaborateur de lui tendre une fine farde bleue préparée en vue de l’entretien. Le ministre en sort deux tableaux. Le premier donne l’évolution du nombre de bénéficiaires du chômage avec complément d’entreprises (anciennement prépensions). "Vous voyez, on a commencé avec un niveau très très haut", dit-il. Plus de 100.000 en 2015 pour 56.000 environ en 2019, selon les estimations avancées. Il passe à l’autre page. "L’accord des partenaires sociaux prévoit de ne pas augmenter l’âge pour les entreprises en restructuration en 2019 et donc de rester à 58 ans pour un an. Cela concerne 222 personnes. Ensuite, dans l’accord, on n’a pas seulement dit qu’on allait rester à 58 ans mais et ce n’est pas prévu dans le jobsdeal de passer à 60 ans en 2021. Plus de 1.000 personnes sont dans cette situation (un départ à 58 ou 59 ans, NDLR) qui ne sera plus possible en 2021. L’Open Vld et la N-VA disent que c’est incroyable. Je leur dis: ‘Regardez les chiffres et concentrez-vous sur la réalité. Et surtout, évitez de lancer une discussion purement symbolique qui ne donnera aucun résultat’."

©Franky Verdickt / ID

On insiste. L’Open Vld doit y trouver son compte alors? "Oui. Son attitude est bizarre car cet accord correspond à la vision de la FEB, de l’Union Wallonne des entreprises et d’Unizo. On ne va pas tout bloquer pour un peu plus de 200 personnes en 2018", attaque Kris Peeters, qui compte fermement sur l’accord définitif des syndicats pour la fin mars. Il poursuit: "Cet accord comporte beaucoup d’éléments. Il doit être approuvé dans son ensemble ou pas du tout. Du côté des partenaires sociaux, mais également du côté du gouvernement. Ce n’est pas possible de dire que cette norme salariale est bien mais de ne pas approuver l’accord. Politiquement, on doit bien mesurer quelle est la valeur ajoutée d’un accord. Nous avons une norme salariale et une augmentation très limitée du salaire minimum. Ne pas l’accepter, c’est se retrouver dans une situation folle parce qu’alors, il n’y a pas de norme salariale, il n’y a pas de paix sociale, il n’y a pas la possibilité de négocier au niveau des secteurs et des entreprises dans un cadre strict. Pour moi, ministre de l’Emploi, mais aussi pour le Premier ministre, il est évident qu’une fois que cet accord sera approuvé par les organisations patronales et syndicales, on n’aura pas la possibilité de ne pas accepter cet accord avec la totalité des éléments qu’il contient."

L’Open Vld fait du show alors, lance-t-on. "C’est à vous de voir. Moi je donne les chiffres." Sur le fond, on voit que BNP Paribas Fortis prévoit des départs anticipés dans un plan de suppression de postes. Ce maintien de l’âge de départ à 58 ans ne constitue-t-il pas un mauvais signal? "Je suis d’accord, ce n’est pas un signal que j’aime beaucoup, admet le ministre. Mais on doit être réaliste, il y a un accord, c’est le compromis. Et c’est à nous de dire si on accepte ou on n’accepte pas. Pour ce qui concerne Fortis, j’ai eu Max Jadot (PDG de BNP Paribas Fortis, NDLR) au téléphone. Il m’a dit très clairement: ‘On ne va pas utiliser le RCC, on va utiliser la mobilité interne dans la banque et on va lancer un nouveau système de mobilité externe. On ne va pas faire des licenciements secs.’"

"Certains partis jouent avec l’angoisse des gens."

Plusieurs milliers d’emplois sont passés à la trappe ces dernières semaines, lance-t-on. On demande si ça n’inquiète pas Kris Peeters. "On est dans le débat sur l’économie digitale avec des secteurs qui sont directement touchés. Celui des banques évidemment, comme celui de la distribution avec l’e-commerce. L’économie change et va encore changer. Nous ne sommes pas seuls à être confrontés au digital ou à la situation entre les USA et la Chine. Essenscia a lancé un fonds, c’est très innovant, pour voir comment utiliser des gens qui ne sont pas bien formés par rapport aux compétences digitales. Febelfin a lancé un projet pour essayer, avec le secteur de la santé, de trouver des solutions pour des gens qui ne sont plus bien formés pour les banques et qui seraient utiles dans d’autres secteurs. Avec le digital, les compétences doivent être updatées au bout de deux ans. À l’avenir, les employés vont dire: ‘OK, je travaille pour vous mais quel sera le paquet salarial?’ Et il ne s’agira plus seulement de voitures salaires mais de formations et d’équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Le package salarial va évoluer."

D’accord, mais pour en revenir aux fins de carrières, que propose le CD&V? "Pour moi, le crédit-temps fin de carrière est un système qui offre des possibilités à des gens pour qui il n’est pas possible de travailler 5 jours par semaine. C’est l’avenir je pense. Surtout après 60 ans, c’est important de stimuler cela. Rester dans le marché de l’emploi mais pas tout le temps." D’autant que vous avez relevé l’âge légal de la pension, place-t-on. "Tous les pays vont être confrontés à cette situation. La Belgique a augmenté l’âge légal de départ à la retraite pour 2030 à 67 ans. On peut voir les solutions trouvées dans les autres pays qui l’ont fait avant nous. On n’a pas encore trouvé toutes les solutions et je comprends parfaitement que beaucoup de gens soient inquiets, que certains se disent: ‘Mais pour moi, ce n’est pas possible de travailler plus longtemps et quelle est la solution du gouvernement?’ Le prochain gouvernement devra travailler dur là-dessus."

Pas de solution générale

ça ne se voit pas beaucoup mais il s’emballe et enchaîne. "Je suis par ailleurs convaincu qu’on ne trouvera pas une solution générale. La situation dans le secteur de la construction n’est pas du tout la même que dans des secteurs plus intellectuels. On doit donc organiser une législation qui permette des mesures individuelles pour les entreprises et les secteurs. Il ne sera pas possible de généraliser une solution pour toutes les entreprises, tous les individus. Cela donne d’autres difficultés. En matière de pensions, il n’est pas évident de se retrouver avec des situations totalement différents secteurs par secteurs. C’est une situation très sensible, très complexe, et avec une vision sur l’avenir du travail qui n’est pas facile à établir. Les spécialistes eux-mêmes ne savent pas ce que sera l’emploi dans dix ans."

"Tout va très vite, il y a beaucoup de questions et donc il y a beaucoup d’angoisse, ajoute le ministre. Ce qui est difficile, c’est qu’il y a des partis qui jouent avec cette angoisse. Et viennent avec des solutions très simples. Le problème c’est que ce n’est pas le cas. C’est compliqué, il n’y a pas une mesure qui résoudra tous les problèmes." Vous visez la N-VA? "Je vise tous les partis populistes car il n’y a pas de solution simple, il n’y a pas de solution générale. Ce doit être nuancé. Un ministre à lui seul n’a pas tous les pouvoirs. C’est pour cela que c’est si important de défendre un accord entre partenaires sociaux. Ils trouvent des solutions eux-mêmes. Cela prend du temps mais il faut respecter le dialogue social. C’est primordial pour l’avenir."

On change de thème. Pour ou contre la suppression de l’indexation automatique des salaires? "C’est dans l’équilibre de la loi de 1996. En Allemagne on négocie l’indexation, mais ce n’est pas mieux là-bas. Pour moi il n’est pas utile d’avoir une discussion profonde là-dessus."

On l’amène sur le budget de l’État. Dirait-il que c’est un des points noirs du bilan de ce gouvernement? "J’apprécie beaucoup Sophie Wilmès, c’est une ministre du Budget très compétente. Et le Premier ministre a raison: faire un budget en équilibre est très facile mais nous avons choisi d’organiser un tax shift. On a été confronté à des attaques terroristes. On a choisi de ne pas tout faire pour obtenir un budget en équilibre mais de stimuler l’économie, de stimuler l’emploi. C’est un choix intelligent mais qui a des conséquences: il n’y a pas d’équilibre mais on a créé plus de 200.000 jobs et on a amélioré la compétitivité de nos entreprises par rapport aux autres pays. C’est vrai que le budget est un souci important mais nous avons diminué le déficit."

©Franky Verdickt / ID

C’est le prochain gouvernement qui va devoir prendre des décisions lourdes, dit-on. Les Belges vont-ils devoir se serrer la ceinture? "Il va falloir trouver un mix politique pour ne pas trop taxer les gens, en équilibre avec d’autres enjeux. Ce n’est pas utile de lancer des messages qui inquiètent les gens. Le pouvoir d’achat est un élément très important dans l’économie. Il faut un équilibre pour atteindre le but final qui est de stimuler l’économie en protégeant les gens."

Que dites-vous aux jeunes qui manifestent pour le climat? "Je les respecte. Ils nous envoient un message très clair: ‘Nous sommes inquiets et on doit faire quelque chose concernant le climat’. C’est un engagement impressionnant et positif. Ensuite les faits. Au niveau européen on a beaucoup investi, on est frontrunner sur le climat. Nous sommes les meilleurs élèves du monde au niveau des émissions de CO2 par exemple. Cela ne suffit pas c’est clair. Mais au niveau belge, on doit faire aussi quelque chose, je pense qu’on peut être frontrunner en Europe car cela nous donnera une valeur ajoutée, avec l’économie circulaire notamment, l’innovation. Il faut prendre le lead. La Wallonie a bien avancé, en Flandre la situation est plus délicate parce que nous avons beaucoup d’industries. Mais celle-ci a bien compris cette valeur ajoutée. Cela donne des possibilités. Mais là aussi, ce n’est pas simple. Les mesures prises pour le climat doivent être socialement acceptables. Quand on dit: ‘Fini avec le diesel’... OK... J’ai vu beaucoup de voitures électriques au salon de l’auto. ça coûte, hein! Dire aux personnes qui n’ont pas des revenus très élevés: ‘Débarrassez-vous de votre diesel et achetez une voiture électrique’, ce n’est pas facile. Il faut y aller step by step pour convaincre les gens. Les politiques sont aussi responsables et inquiets concernant le climat. C’est le moment de dire où on en est, et chiffres en main, quelles sont les mesures acceptables ou non."

Maxime Prévot a la cote

"Il va falloir trouver un mix politique pour ne pas trop taxer les gens."

On en termine avec le volet politique. Quels sont les ambitions du CD&V pour les prochaines élections, demande-t-on? "Je ne peux pas pronostiquer le résultat des élections mais ce que je peux dire, c’est que j’apprécie beaucoup la position du MR. Depuis 2014, c’est un parti proche du CD&V dans beaucoup de domaines. Deuxièmement, avec le cdH on a une autre relation, plus proche". Meilleure qu’avec Benoît Lutgen? "Meilleure, oui. Je connais Benoît Lutgen, qui est un homme très intelligent et agréable, ce n’est pas seulement le président (Maxime Prévot, NDLR) qui en est responsable mais les relations sont bonnes et s’améliorent chaque jour. C’est très intéressant. Depuis que la N-VA a quitté le gouvernement fédéral mais aussi suite aux élections communales, la relation avec elle n’est pas aussi bonne qu’avec le cdH ou le MR. Mais nous sommes des professionnels. Ce qui veut dire que c’est l’électeur qui donne un résultat X et qu’on trouvera une solution". Y a-t-il un problème de fiabilité avec la N-VA? "La N-VA n’a pas beaucoup d’amis au niveau politique pour le moment. Cela peut changer." Le CD&V envisage-t-il de la contourner si elle passe sous les 30%? "On verra. Nous ne sommes pas contre quelqu’un mais nous sommes pour améliorer la situation du CD&V et trouver des solutions sans attaquer d’autres partis."

Le retour de Joëlle Milquet, la "Madame Non" tant décriée en Flandre il y a quelques années est-il un mauvais signal quant à vos relations avec le cdH? "Non, non. Beaucoup de gens chez nous connaissent bien Madame Milquet." Et Avec Ecolo/Groen? Ils sont très durs au Parlement. "Là aussi les relations s’améliorent. Nous connaissons très bien leur situation, les contacts sont positifs."

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