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Comment éviter qu'une troisième vague ne nous submerge?

Après un premier "lockdown" en mars, la Belgique n'a pas réussi à en éviter un second en novembre. Quelles leçons en tirer, afin de ne pas devoir mettre la Belgique sous cloche en 2021? ©Hans Lucas via AFP

Tandis que le second assaut de l'épidémie continue à perdre de sa vigueur, tous les regards se tournent vers la stratégie de déconfinement. Comment ouvrir les vannes, sans relancer la machine infernale? Et faire que mars 2021 ne ressemble pas à mars 2020?

Voilà le genre d'anniversaire dont on se passerait bien. C'est en décembre 2019 que le premier cas de Covid-19 est déniché à Wuhan, même s'il faudra quelques semaines pour que l'information percole hors de Chine, et un paquet d'autres pour que l'Europe s'en soucie réellement.

Un an plus tard, nous sommes tous plus ou moins bouclés à domicile. Avec cette question: combien de temps encore? Et surtout: que devons-nous faire afin qu'une troisième vague, si elle devait se pointer, ne nous submerge pas complètement comme les deux premières.

Une troisième vague?

Douchant nos plus fols espoirs, le coronavirus circule toujours tandis que nous plongeons dans les bras de l'hiver. Et l'on a beau parler de vaccination à tous les étages, la valse des seringues n'a pas encore débuté. Trop tard pour cet hiver, donc. "Nous disposons exactement des mêmes armes que pour la deuxième vague, ramasse le microbiologiste Emmanuel André (UZLeuven). À ceci près que le personnel soignant est épuisé." S'étant déjà pris deux vagues de face, il n'est pas certain qu'il puisse en encaisser une troisième à si court terme.

"Nous disposons exactement des mêmes armes que pour la deuxième vague. À ceci près que le personnel soignant est épuisé."
Emmanuel André
Microbiologiste (UZLeuven)

Autrement dit, puisque notre réponse face à ce second assaut du virus n'a pas été à la hauteur, il va falloir placer la barre plus haut. À ce sujet, il serait d'ailleurs peut-être bon d'abandonner cette métaphore maritime. "Il est important de ne pas voir cette pandémie comme une succession de vagues que l'on encaisserait comme si c'était la première, suggère Hans Kluge, directeur européen de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Et de l'aborder comme un phénomène unique et de durée plus longue, fait de phases de répit, où l'on en profite pour ajuster notre stratégie de défense, et de phases de réponse à la crise. À cet effet, une planification sur deux ans est réaliste. C'est une bonne nouvelle: nous sommes à mi-chemin."

"Fin octobre, tout le monde connaissait une personne contaminée. Psychologiquement, cette sensation que le virus se rapproche a aidé à faire chuter la transmission. Mais lorsque la transmission baisse, les choses se compliquent."
Marius Gilbert
Laboratoire d’épidémiologie spatiale (ULB)

Subsiste cette difficulté. Tenir la ligne jusqu'à la mi-janvier, présentée comme un cap, au-delà duquel un assouplissement progressif des mesures de confinement pourrait prendre place. "Fin octobre, tout le monde connaissait une personne contaminée, relève Marius Gilbert, à la tête du laboratoire d’épidémiologie spatiale (ULB). Psychologiquement, cette sensation que le virus se rapproche a aidé à faire chuter la transmission. C'est visible: on ne nous raconte pas d'histoire et on adapte son comportement. Mais lorsque la transmission baisse, les choses se compliquent."

Politiquement, garder cette ligne dure devient plus ardu. "Parce que les mesures suivent un cycle décalé par rapport à la courbe de l'épidémie", reconnaît Hans Kluge.

Qu'a-t-on appris?

"La première vague nous a trouvés dans un état d'impréparation par rapport au risque pandémique, rappelle Marius Gilbert. Et ce n'est pas une spécificité belge. De là, nous pouvons tirer des enseignements pour le long terme."

"Je sais qu'il est de bon ton de dire que nous n'avons rien appris de la première vague. Mais ce n'est pas correct."
Pedro Facon
Commissaire corona

Il en est également sorti quelque chose à court terme. "Je sais qu'il est de bon ton de dire que nous n'avons rien appris de ce premier choc", glisse Pedro Facon, le 'commissaire corona' installé début octobre par le gouvernement De Croo. Mais ce n'est pas correct."

Petite énumération à la clef. La pénurie de matériel de protection ne faisait plus rage comme au printemps. "Alors oui, on a un temps arrêté de tester les asymptomatiques, mais à un niveau de 80.000 tests par jour, contre 4.000 en avril. Par ailleurs, de nombreux transferts de patients ont pu être effectués, dont certains vers l'étranger."

Bon à savoir, la maladie n'est plus ce complet étranger, et est donc mieux traitée. "Il existe de bons protocoles afin de prévenir les complications liées à l'inflammation ou à l'hypercoagulabilité du sang qui l'accompagnent", explique Philippe Leroy, directeur général du CHU Saint-Pierre.

Par ailleurs, l'arsenal belge a fortement évolué ces dernières semaines. La Belgique s'est ainsi dotée de "commissariats corona" chargés de coordonner la riposte. Même si le point final n'a pas encore été apposé, elle a enfin établi une stratégie de test digne de ce nom, s'ouvrant notamment aux tests antigéniques rapides et à la méthode salivaire. Il a fallu le temps, mais le pays se met en ordre de marche.

Où cela a-t-il dérapé?

Reste que le second choc a mis la Belgique à terre, menaçant une nouvelle fois de faire sauter son système de santé. De quoi aboutir à un nouveau "lockdown", à la fois échec collectif et sorte de capitulation face au virus.

En guise de préambule, rappelons que la seconde vague a frappé toute l'Europe, même si certains pays, dont la Belgique, ont été plus touchés que d'autres. "Et que la solution miracle n'existe pas", rappelle Marius Gilbert.

N'empêche. Qu'est-ce qui a foiré?

Passons sur le contexte, qui n'a pas aidé. Passons sur la fin de l'été, ramenant nos vies sociales à l'intérieur - adieu, terrasses! - et synonyme de rentrée scolaire. Passons sur la transition gouvernementale, qui a retardé la formulation d'une stratégie cohérente. Pour mettre le doigt là où cela fait le plus mal.

"Lorsque le niveau de contamination est bas, il est incroyablement difficile de convaincre de la nécessité de prendre des mesures dès que la circulation du virus repart à la hausse. Parce que ce discours est considéré comme alarmiste."
Maris Gilbert
Laboratoire d’épidémiologie spatiale (ULB)

Soit le dramatique décalage entre le temps de l'action politique et celui de la progression de l'épidémie. "Lorsque le niveau de contamination est bas, il est incroyablement difficile de convaincre de la nécessité de prendre des mesures dès que la circulation du virus repart à la hausse, analyse Marius Gilbert. Or l'important avec une épidémie n'est pas le niveau auquel on se trouve, mais le fait de se situer dans une dynamique de croissance ou de décroissance." En somme, toute croissance, même si elle part du plancher, finira par crever le plafond.

Et donc, plus on agit tôt, plus "le bras de levier est énorme" et plus l'action est efficace. "Et lorsque l'on prend des demi-mesures, on le paie deux fois", résume Emmanuel André.

À ce petit jeu, les gouvernements belges ne se sont pas réellement montrés visionnaires. En la matière, remonter le fil Twitter du microbiologiste se révèle assez instructif. Une première alerte est lancée le 24 juillet. En deux temps: les pays où le Belge aime à passer ses vacances voient leur situation épidémiologique se dégrader; deux jours plus tard: quatre provinces wallonnes sont en train de décrocher. À la mi-septembre, nouvelle alarme: les laboratoires sont au bord de la saturation.

L'humeur politique est autre. En juillet, c'est relâchement. "Début du mois, la bulle passe de dix à quinze personnes, poursuit Emmanuel André. C'est quasiment contre-nature; on demande presque au Belge de voir plus de gens que d'habitude." Certes, la vis est resserrée fin du mois, afin de faire face à la flambée anversoise. Mais la reprise générale dès la mi-septembre ne suscite pas vraiment de réaction. Au contraire, il plane un subtil parfum d’assouplissement sur le Conseil national de sécurité du 23 septembre.

Ce n'est que le 23 octobre que la Belgique politique s'ébroue. Trop peu, trop tard. L'épidémie est hors de contrôle. Tests, suivi de contacts: les fusibles sautent. Ne reste qu'à couper le courant pour de bon. Lockdown. Game over.

Libérez le testing!

On l'a dit, et on s'en est réjoui. Sous l'impulsion de la "task force" mise en place, la Belgique s'est ouverte à d'autres types de tests que les seuls écouvillons nasopharyngés, qui régnaient en maîtres jusqu'ici. Cela risque toutefois de ne pas suffire.

"Afin de briser l'exponentielle, il faut détecter et isoler les cas le plus rapidement possible, pose Philippe Leroy. Ce qui nécessite un testing rapide et pouvant être déployé à grande échelle. Or dès juillet, nous avons alerté les autorités; nous l'avons dit, redit et hurlé. Le système mis en place ne résiste pas à une explosion des cas. Ce qui bloque, c'est le facteur humain. Les formalités administratives sont tellement lourdes qu'il faut dix minutes pour tester un patient, alors que cela devrait prendre trente secondes. C'est ingérable à grande échelle."

Ça, et la nécessité d'une prescription médicale. "Il faut la faire tomber, puisque ce que l'on veut, c'est davantage de tests! De même, les généralistes devraient pouvoir tester leur patientèle. Nous avons besoin d'une armée de testeurs."

"À Bruxelles, l'épidémie a repris dans certaines zones. N'aurait-on pas pu aller sur le terrain, afin de tester et faire de la sensibilisation? Histoire d'éteindre les petits foyers?"
Leïla Belkhir
Infectiologue aux Cliniques universitaires Saint-Luc

Outre cette lampée d'huile dans les rouages, il faudra veiller à se montrer plus proactif dans la détection et la gestion des foyers d'infection. "À Bruxelles, l'épidémie a repris dans certaines zones, souligne Leïla Belkhir, infectiologue aux Cliniques universitaires Saint-Luc. N'aurait-on pas pu aller sur le terrain, afin de tester et faire de la sensibilisation? Histoire d'éteindre les petits foyers? La deuxième vague, c'est cela: des petits feux de brindille un peu partout, qui se sont propagés."

"C'est incompréhensible que cela n'ait pas été fait, déplore Philippe Leroy. Lorsqu'un cluster est détecté, surtout dans un quartier densément peuplé, on envoie un camion mobile de test. Qui quadrille la zone, façon 'vieux fer, vieux zinc'. Même chose dans les écoles. Lorsqu'il y a un cas suspect, chacun prend rendez-vous chez son médecin. C'est totalement inefficace dans une collectivité. Non: on envoie une équipe, qui teste tous les professeurs et on évite de fermer l'école."

Le message a bien été délivré au politique. "Mais il semble qu'il n'ait toujours pas intégré ce qu'est un phénomène exponentiel, glisse cet acteur de terrain, préférant garder l'anonymat. Il est allé trouver un responsable politique. "Nous sommes venus avec un problème, et une solution. Mais le politique n'a pas répondu et a continué comme s'il n'avait pas entendu. Cela me rappelle les images de Georges Bush à qui l'on annonce le 11 septembre. Et qui poursuit la lecture d'un livre."

Trouver où, et pas qui

"Il faut le reconnaître, admet Pedro Facon. Il existe une marge d'amélioration pour l'application Coronalert, qu'il s'agisse du nombre d'usagers ou de sa facilité d'utilisation. Quant au système de suivi de contacts, pour le dire diplomatiquement, il a rapidement été débordé, faute de moyens humains, qui doivent être renforcés."

Amélioration toujours, poursuit le commissaire corona, des efforts sont à fournir du côté de l'analyse des sources d'infection. À vrai dire, c'est là que le bât blesse. Fort. "Ce suivi de contacts est une sorte de tracing d'avertissement, juge Marius Gilbert. Qui ne retrace pas la chaîne de transmission, afin de remonter aux événements supercontaminateurs." Précision: ce "tracing backward" n'est envisageable que si l'épidémie ne s'emballe pas. "Parce que cela nécessite des enquêtes de terrain."

"L'analyse des contaminations en dehors du foyer permettrait de prendre des mesures adaptées, de conscientiser et de prévenir de nouvelles infections."
Emmanuel André
Microbiologiste (UZLeuven)

Même son de cloche chez Emmanuel André. "L'analyse des contaminations en dehors du foyer permettrait de prendre des mesures adaptées, de conscientiser et de prévenir de nouvelles infections." Et puis, si l'on disposait d'une cartographie fine de ce qui se passe en Belgique, embraie Leïla Belkhir, cela permettrait de justifier des mesures dures ayant des effets collatéraux. "Venir avec des chiffres belges, pas des études japonaises ou américaines."

On/off

Comment traduire les signaux épidémiologiques en action politique, sans tergiverser des semaines durant? C'est tout l'enjeu du baromètre, qui s'est fait longtemps désirer. Sous l'impulsion du ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke (sp.a), la première version est passée à la trappe. Avec ses quatre niveaux et son approche progressive, le risque était qu'une épidémie hors de contrôle brûle rapidement toutes les étapes, et que les règles en vigueur changent à toute vitesse.

Même sans baromètre, c'est d'ailleurs ce qui a perdu le Belge dans la séquence de cet été, avec une bulle variant sans cesse de taille - 1, 3, 5, 10 ou 15? - , jusqu'à ce que plus grand monde ne se préoccupe de la respecter.

Le "baromètre 2.0" brièvement présenté la semaine passée aura davantage le mérite de la clarté, parce que binaire. On est en crise, ou en gestion de la crise - autrement dit, on confine, ou on tente de contrôler l'épidémie. "On" ou "off".

75
admissions covid par jour
C'est l'un des seuils inscrits dans le "baromètre 2.0" et qui séparent la phase de crise et celle de gestion de l'épidémie. À ses côtés, le seuil de 800 cas détectés par jour, et d'un taux de positivité inférieur à 3%.

Comment passe-t-on de l'un à l'autre? Afin de basculer de la phase de crise à celle de gestion, et de pouvoir envisager le moindre assouplissement, il faut que la Belgique repasse sous les 75 admissions par jour (durant sept jours consécutifs) et détecte moins de 800 nouveaux cas quotidiens sur une période de trois semaines. Et que ces deux indicateurs soient en décroissance. Et que le ratio de positivité reste sous les 3%. Ce n'est qu'alors qu'on peut lever les mesures. Et encore: pas toutes en même temps, et avec trois semaines d'écart, et une évaluation entre chaque "paquet".

"Avec un baromètre, on aurait réagi plus rapidement cet été. Et l'on n'aurait pas assoupli en septembre."
Pedro Facon
Commissaire corona

La bonne idée, c'est que cela fonctionne aussi dans l'autre sens, pour passer de la vie "normale" - enfin, avec toujours un virus qui rôde - au confinement. Et là, il suffit qu'un des deux feux, qu'il s'agisse des cas ou des hospitalisations, passe au rouge, pour valser en mode de crise.

"Avec un baromètre, on aurait réagi plus rapidement cet été, estime Pedro Facon. Et l'on n'aurait pas assoupli en septembre." Autre avantage, non négligeable. "Cela permet de donner une perspective à la population, avance Leïla Belkhir. Parce que l'on peut anticiper. Jusqu'à présent, on a prévenu les gens quand tout était plié. Avec cet outil, on introduit de la transparence et de la prévisibilité. On sait que l'on confine si l'on dépasse tel seuil: on responsabilise les gens." Qui sait, peut-être cela aura-t-il un impact sur les comportements?

Soutenir et contrôler les cas légers

"De nombreux pays ont été confrontés à des problèmes de respect de l'isolement et de la quarantaine, constate Pedro Facon. Il faudra trouver une recette pour mieux soutenir, et contrôler."

"On ne gère pas une pandémie en se penchant uniquement sur les cas graves dans les hôpitaux. Il faut prévoir un système de prise en charge des cas légers. Parce que s'ils continuent à aller au supermarché ou au travail, on ne rattrapera jamais la transmission."
Hans Kluge
Directeur européen de l'OMS

L'OMS est exactement sur la même ligne. "On ne gère pas une pandémie en se penchant uniquement sur les cas graves dans les hôpitaux", détaille Hans Kluge. Qui prône un dispositif de prise en charge des cas légers. Fait de structures d'isolement pour ceux qui ne peuvent faire autrement. "En Israël, ils ont mis des hôtels à disposition." Et de contacts. "On téléphone ou on rend visite aux cas légers, notamment pour aider les personnes seules à faire leurs courses. Parce que si les personnes positives continuent à aller au supermarché ou au travail, on ne rattrapera jamais la transmission."

Quitte à accompagner la population, Marius Gilbert pense aux jeunes. "Parfois très isolés, pris au piège sanitaire et victimes de condamnation morale s'ils ont l'outrecuidance de braver les interdits." Une piste? "On pourrait instaurer un foyer virtuel, permettant à quatre ou cinq personnes de traverser le confinement ensemble."

Restaurer la confiance

"Trop d'information tue l'information, plaisante Leïla Belkhir. Sérieusement, a-t-on besoin de se réveiller tous les matins avec les chiffres du Covid? Surtout sans que ne soit jamais pris le temps d'expliquer clairement aux gens les effets que les changements de méthodologie peuvent avoir sur ces chiffres. Alors ils mélangent plein de concepts, et quand le loup arrive, finalement, ils n'y croient plus. Cela a manqué: une communication claire, qui n'infantilise pas."

"Quand le loup arrive, finalement, les gens n'y croient plus. Cela a manqué: une communication claire, qui n'infantilise pas."
Leïla Belkhir
Infectiologue aux Cliniques universitaires Saint-Luc

Face à cette lassitude, l'enjeu est de rétablir la confiance. "Il est crucial de la récupérer, sinon on va rater le coche pour la vaccination!"

Le problème, c'est que la séquence politique actuelle autour de la fermeture des commerces et des fêtes de fin d'année n'est pas de nature à stimuler l'adhésion citoyenne. Au contraire, elle est franchement déplorable. "Le politique appelle à l'unité et à la solidarité. Et paf, eux ne font que se taper dessus. Ne pourraient-ils pour une fois montrer l'exemple?"

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