interview

Conner Rousseau (Vooruit): "Nous travaillons à un impôt minimum pour les entreprises"

©Diego Franssens

Sur les salaires, Vooruit est "prêt à taper du poing sur la table du gouvernement", indique son président Conner Rousseau.

Le parti socialiste flamand, fraîchement rebaptisé Vooruit, est toujours logé aux étages de la galerie Agora, près de la Grand-Place de Bruxelles. Conner Rousseau s’excuse de ne pas nous recevoir dans son bureau car il n’en a plus. Le parti prépare en effet son déménagement au boulevard de l’Empereur, dans le même bâtiment que le PS. Il n’a pas non plus de voiture, ni de maison d’ailleurs, puisqu’il habite chez son père à Nieuport. Il habitait auparavant chez sa mère mais comme celle-ci est malade, il ne veut pas l’exposer au risque d’une contamination éventuelle. "Du coup, je me sens un peu comme un vagabond", sourit-il. En cette veille de 1er mai, le président des socialistes flamands insiste sur la progression des salaires. Incandescent, le débat vient d'atterrir sur la table du gouvernement après l'échec des partenaires sociaux. Comme le PS, Vooruit lie le dossier aux dividendes dont la loi de 96 permettrait de limiter le versement. C'est parti pour un petit tour d'actu avec la nouvelle star politique de la gauche flamande.

La Flandre doit-elle pouvoir déconfiner plus rapidement, comme le suggère le ministre-président Jan Jambon (N-VA)?

Ça sonne bien, c’est évident. Mais comment fait-on avec les Flamands qui travaillent à Bruxelles? Va-t-on déconfiner plus rapidement Brasschaat (la commune de Jan Jambon) qu’Anvers où le virus circule plus activement? On pourrait aussi opérer une distinction en fonction des rues... Restons sérieux! Attendons que le processus de vaccination soit mené jusqu’à son terme et on avisera ensuite.

Faut-il sévir de la même façon contre la Boum 2 samedi prochain au Bois de la Cambre que lors de la première édition de ce rassemblement de jeunes?

Je comprends qu’on puisse apprécier de faire la fête, mais je déconseille de participer à un tel événement. Et si certains décident de ne pas respecter les règles, il faut intervenir. Ceux qui y participent ne sont qu’une toute petite minorité parmi les jeunes. Je reçois beaucoup de réactions de jeunes qui se disent dégoûtés par la tenue d’un tel événement et surtout par le comportement irrespectueux de certains jeunes à l’égard de la police.

"Les fétichistes budgétaires devraient comprendre qu’il faut investir aujourd’hui pour relancer l’économie et rembourser notre dette par la suite."

Votre ministre Frank Vandenbroucke n’est-il pas le symbole de cette inflexibilité rejetée par une partie de la population?

C’est un peu une caricature entretenue par les médias mais l’opinion en Flandre le soutient. Certains trouvent même qu’il n’est pas assez strict. Frank Vandenbroucke veille avant tout à ce que le système de santé tienne le coup pour pouvoir ensuite proposer des assouplissements et des ouvertures qualitatifs. La plupart de ceux qui se rendent au comité de concertation pensent à ce qu’ils pourront annoncer comme assouplissement sur leur compte Facebook le soir. Frank Vandenbroucke, lui, ne cherche pas à être réélu, il est objectif et agit pour l’intérêt général en essayant de sauver des vies et des emplois.

"On doit éviter de répéter l’erreur de 2008 en serrant la vis budgétaire."

Quel sera votre message du 1er mai?

Que tous ceux qui se sont investis ces derniers mois méritent d’être récompensés par des meilleurs salaires. Ensuite, on doit éviter de répéter l’erreur de 2008 en serrant la vis budgétaire. Si on décide de faire des économies sur l’enseignement, le climat, l’innovation ou la digitalisation, ce sont les jeunes qui en feront les frais ultérieurement. Ces vingt dernières années, on observe que partout où les pouvoirs publics ont investi de manière intelligente, la dette publique a diminué. Les fétichistes budgétaires devraient comprendre qu’il faut investir aujourd’hui pour relancer l’économie et rembourser notre dette par la suite. Regardez ce que fait Biden. Il combat le virus, relance l’économie et crée des emplois. Ce n’est pas en s’imposant des restrictions budgétaires qu’on peut obtenir ce résultat.

"On ne peut pas tolérer que le livreur qui satisfait tous nos désirs soit payé au salaire minimum et que son patron verse des dividendes aux actionnaires."

Que vous inspire l’échec de la concertation sociale?

C’est très dommage. C’est maintenant au gouvernement de reprendre la main. Pour nous, il faut que le travail soit mieux récompensé afin de motiver les gens. La marge salariale de 0,4% est trop limitée. Celui qui affirme que l’accord de gouvernement ne permet pas de sortir de cette norme salariale n’a pas bien lu le texte. L’accord de gouvernement prévoit la possibilité de se ménager une certaine marge d’une façon créative, par des circulaires. Il faut se concentrer sur le salaire minimum et sur les secteurs où les affaires ont bien tourné, je pense aux supermarchés par exemple. Si on ne peut pas augmenter le salaire de ces gens-là, alors on ne verse pas de dividende aux actionnaires. Autre exemple, on a massivement acheté en ligne durant le confinement. Les bénéfices dégagés partent à l’étranger ou dans des paradis fiscaux. On ne peut pas tolérer que le livreur qui satisfait tous nos désirs soit payé au salaire minimum et que son patron verse des dividendes aux actionnaires.

"Le blocage est venu des patrons qui ne veulent pas considérer sous un angle rationnel ce qu’est un secteur qui a réalisé de bonnes affaires."

Les syndicats souhaitent pourtant davantage, c’est-à-dire des hausses salariales linéaires et structurelles.

Ce n’est pas ce qui m’a été rapporté. Les ministres De Croo et Dermagne ont envoyé une lettre aux partenaires sociaux où ils proposent, conformément à l’accord de gouvernement, une marge salariale supplémentaire. Le blocage est venu des patrons qui ne veulent pas considérer sous un angle rationnel ce qu’est un secteur qui a réalisé de bonnes affaires au cours des derniers mois. Ils parlent d’une progression de 30% du chiffre d’affaires: en période de crise, ce n’est pas très raisonnable. Et là-dessus, la négociation s’est arrêtée. J’attache beaucoup d’importance au salaire minimum. C’est un des meilleurs outils de relance en période de crise.

"Si on me dit qu’aucun secteur ne peut se permettre des hausses de salaires, alors il ne devrait y avoir aucun dividende versé nulle part."

Le blocage de la concertation sociale pourrait-il causer des tensions au sein du gouvernement?

Prendre ses responsabilités, c’est parfois oser taper du poing sur la table. Nous sommes prêts à le faire. L’accord de gouvernement ne laisse pas de place à l’ambiguïté sur ce point. Nous demandons simplement une marge supplémentaire et d’examiner quels secteurs peuvent se le permettre. Et si on me dit qu’aucun secteur ne peut se le permettre, alors il ne devrait y avoir aucun dividende versé nulle part.

Sur quels autres dossiers votre parti veut-il peser au sein du gouvernement ces prochains mois?

Tout d’abord sur les soins de santé. Le Covid n’a fait que mettre en lumière des problèmes préexistants, comme la santé mentale, la psychiatrie infantile, l’accessibilité de l’orthodontie. L’invalidité coûte aujourd’hui plus cher que le chômage. Pour répondre à cela, il faut augmenter les moyens pour la santé mais aussi revoir les structures, par exemple le financement des hôpitaux pour introduire davantage de responsabilisation.

Deuxième chantier: augmenter le taux d’emploi. On va réintroduire le bonus pension, pour que les gens qui se sentent encore bien puissent continuer à travailler.

Troisièmement, au niveau fiscal, on planche sur un impôt minimum pour les entreprises. Mon épicier du coin paie le maximum en impôts, l’entreprise de type Gafa ne paie rien. Ce n’est pas juste, ça ne peut plus durer.

Enfin, il y a la productivité du travail et le mismatch entre l’offre et la demande sur le marché du travail. Le cadre régulateur trop contraignant freine la concurrence et encourage les monopoles. Il faut aussi encourager l’e-commerce chez nous mais pas pour créer de nouveaux esclaves.

"Avec Paul Magnette, nous travaillons à une Belgique à quatre régions."

Vous travaillerez avec le PS en vue du débat institutionnel?

Oui, nous voulons tracer ensemble les contours de ce que sera la Belgique après 2024. Je n’ai aucun tabou. Deux principes me guident, c’est la solidarité et l’efficience, peu importe qu’on habite à Saint-Nicolas ou à Charleroi.

Une configuration à quatre régions, cela vous inspire quoi?

Nous y travaillons avec Paul Magnette mais je ne peux pas en dire plus pour l’instant.

"Si certaines conditions ne sont pas remplies, Tihange 3 et Doel 4 pourraient alors rester ouverts un peu plus longtemps."

La sortie du nucléaire risque de faire grimper la facture énergétique. Cela vous inquiète?

Je ne suis pas un fan des centrales nucléaires mais je suis conscientisé à la question climatique. Si on ferme les centrales, il importe de respecter un certain nombre de conditions: pas de facture supplémentaire pour le citoyen qui paie déjà assez cher notre électricité; garantir notre sécurité d'approvisionnement, j’aimerais voir ça écrit noir sur blanc; tenir compte du fait que les centrales au gaz vont sur le court terme compliquer la poursuite de nos objectifs à long terme. Il faut éviter toute attitude dogmatique.

Est-ce à dire qu’on pourrait retarder la sortie du nucléaire?

Si on ne remplit pas les conditions que je viens de citer, on pourrait l’envisager. Tihange 3 et Doel 4 pourraient alors rester ouverts un peu plus longtemps.

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