interview

Daniel Bacquelaine: "On ne fait rien de brutal"

©Debby Termonia

Sans doute cet homme-là aurait-il pu naître britannique. Il partage en effet avec les Anglais ce fameux flegme dont il ne semble jamais devoir se départir. Formulé autrement, ceci donne cela: pour faire sortir Daniel Bacquelaine de ses gonds, il faut se lever tôt. Très tôt. Lui, le ministre des Pensions, qui est un des punching-balls préféré de l’opposition, ne fait pas grand cas de ces coups qui pleuvent – surtout venus de la gauche.

Daniel Bacquelaine nous reçoit dans son bureau, rue des Petits Carmes, à l’étage supérieur (si, si!) de celui de son collègue Didier Reynders, pour deviser sur sa politique de pension.

"A plusieurs, en équipe, progressivement, nous sommes en train de mettre les bases qui vont permettre de maintenir le système des pensions."
Daniel Bacquelaine
ministre des Pensions (MR)

Et il pose ceci en préambule: "Je ne vais pas m’énerver ni me vanter, ce n’est pas mon style. Je ne vais pas dire que j’ai sauvé le système des pensions. Je vais dire ceci: à plusieurs, en équipe, progressivement, nous sommes en train de mettre les bases qui vont permettre de maintenir le système des pensions. Pour le reste, les critiques, je les entends. Mais la vérité, c’est ceci: jusqu’en 2012, nous n’avons eu que des ministres socialistes en charge des pensions. Dix ministres de la famille socialiste se sont succédé dans cette fonction. Résultat: zéro réforme. Depuis 1985, rien ou quasiment. Pendant 37 ans, il n’y a rien eu. Ils n’ont pas réformé le système. Même si quelqu’un comme Michel Daerden savait déjà pertinemment bien que, sans réforme, on allait dans le mur. Alors nous avons pris nos responsabilités."

Il a dit ça sous les regards approbateurs de son porte-parole et de son directeur de cabinet. Qui paraissent assez satisfaits de la saillie.

Alors, ces réformes, docteur Bacquelaine?

"Celui qui travaille dur et a un métier pénible doit pouvoir partir plus tôt s’il le souhaite. S’il souhaite continuer à travailler, il doit être récompensé."
Daniel Bacquelaine
ministre des Pensions (MR)

Il admet que les pourparlers sur la définition des critères de pénibilité ont été assez longs. "Mais ça ne m’étonne pas. C’est une réforme fondamentale, donc il était attendu que ça prenne un certain temps. En fait, cette réforme n’est qu’une étape qui s’intègre dans un ensemble. La réforme globale des pensions, c’est faire en sorte que la période d’activité dans la vie augmente un peu plus, tenir compte de la longévité et de l’espérance de vie en bonne santé. On veut faire en sorte de retarder la sortie du marché du travail et on est en train d’y arriver, on a gagné une année en trois ans. Même chose pour le taux d’activité des 63-64 ans, il est de plus de 30% aujourd’hui, contre 23% il y a quatre ans. C’est grâce au relèvement de l’âge de la pension anticipée. Ca, ça nous a donné directement des bons résultats. Parallèlement, au relèvement de l’âge de départ en retraite, on a toujours dit qu’il y avait deux types d’exception dans la philosophie qui est la nôtre de récompenser le travail et de toujours lier davantage la pension à la carrière. Les carrières longues doivent être prises en compte, comme par exemple celle d’une personne qui a commencé à travailler à 16 ou 17 ans. C’est aussi le cas des métiers pénibles. Celui qui travaille dur et a un métier pénible doit pouvoir partir plus tôt s’il le souhaite. S’il souhaite continuer à travailler, il doit être récompensé."

"Longévité et espérance de vie"

Et il poursuit dans la même veine. "La réforme actuelle qui consiste à favoriser le libre choix et l’activité, c’est une réforme totalement libérale. Mais on se base sur des faits: la longévité et l’espérance de vie. Le jour où on vivra, en moyenne, jusqu’à 87 ans ce qui est une prévision assez classique et qu’on prendra sa pension a 65 ans, on la paiera donc pendant 22 ans. C’est cela qui fait exploser les dépenses. On allonge la durée de la carrière et on prend soin des personnes qui ont des métiers lourds et pénibles. On doit revenir dans la moyenne européenne. En Belgique, on travaille en moyenne trois ans de moins que dans les autres pays européens. Le PTB qui aime bien les comparaisons oublie souvent de dire qu’en Belgique, on cotise donc en moyenne trois ans de moins pour sa pension qu’ailleurs en Europe."

On revient sur les métiers pénibles. Et le débat en cours sur le statut des enseignants. "Je pense que le métier d’enseignant doit être pris en considération mais tous les enseignants ne doivent pas être perçus de la même manière en terme de pénibilité. Le seul exemple que j’ai donné à ce stade et que j’assume c’est celui de l’enseignante maternelle qui porte des enfants à longueur de journée et baigne dans le bruit du matin au soir. Cette personne-là, à mon sens, on ne va pas lui demander de travailler jusqu’à 67 ans. Pareil pour une infirmière qui est en salle et manipule des malades. Pour le reste, les partenaires sociaux doivent avancer leurs propositions. Je respecte la concertation sociale."

Si tous les enseignants sont considérés comme exerçant un "métier pénible", les coûts vont exploser. C’est ce que craignent l’Open Vld et la N-VA. "On va utiliser le budget aujourd’hui alloué aux régimes préférentiels, par exemple des cheminots et des militaires, pour le rediriger vers la pénibilité. Les enveloppes seront globalement équilibrées. On vise à économiser structurellement pour l’horizon 2060, pas maintenant. Je ne veux pas qu’un élément de la réforme vienne annihiler tous nos efforts, donc tout a bien été calibré pour que cela ne se produise pas. La pénibilité ne peut pas empêcher la remontée de l’âge de la pension. Le Bureau du Plan va mesurer tout cela et en 2060, cette réforme aura un impact structurel positif."

Combien? "Pas de chiffre."

On insiste "Aujourd’hui dans la fonction publique, 67,5% des gens ont un régime préférentiel, je dirais que l’objectif est de descendre en dessous des 50%. C’est un objectif raisonnable."

Une pique – au passage – sur les syndicats socialistes. "Ce syndicat fait de la politique. Il travaille dans le cadre de l’action commune, cette espèce de confusion entre le syndicat, le parti et la mutuelle. Ça devient même souvent une action communiste plus que commune tellement ils refusent les réformes. La FGTB oscille aujourd’hui entre PS et PTB, ça devient de plus en plus dogmatique."

Et voici la recette Bacquelaine, sa botte secrète.

"Je pense que notre réforme du système des pensions est socialement acceptée."
Daniel Bacquelaine
ministre des Pensions (MR)

"On peut me raconter tout ce qu’on veut mais en matière de pensions, il n’y a que trois manières de travailler. Soit on augmente les cotisations et on va chercher plus via l’impôt, mais dans un pays comme le nôtre où l’on est déjà à 54% de pression fiscale globale, ça me paraît inimaginable. Soit on diminue les prestations , comme en Italie, en Grèce, en Espagne ou au Portugal. Soit, dernière solution, il faut que les gens travaillent un peu plus longtemps. C’est la seule manière de procéder, y compris dans un système de pénibilité."

"Rester à Liège"

Il termine sur le chapitre pension. "L’âge de la retraite n’avait plus évolué depuis 1925. En 2025, on va passer de 65 à 66 ans, c’est cela la réalité. Parallèlement, la longévité est passée de 58 à 81 ans. Je ne suis pas stakhanoviste et je pense qu’il y a aussi autre chose dans la vie que le travail. Mais franchement, on ne peut pas dire que ce que nous faisons en matière de réforme des pensions est brutal. Je pense qu’on doit surtout éviter les conflits de générations. Les pensions d’aujourd’hui sont payées par les travailleurs d’aujourd’hui. Et les travailleurs d’aujourd’hui, ce seront leurs enfants qui paieront leur pension. Par exemple en France, on perçoit actuellement des ferments de conflit de génération. Les travailleurs ne veulent plus payer autant d’impôts parce que les pensions sont de plus en plus coûteuses. Garder la solidarité intergénérationnelle, c’est primordial. De même, les réformes doivent avoir un certain taux d’acceptation sociale sinon elles vont dans le mur. Ici, je pense que la réforme est acceptée socialement. Tout le monde perçoit bien que la longévité augmentant, on doit réformer, ce n’est pas possible autrement. Enfin, pour avoir une bonne acceptation de la réforme, je pense aussi qu’il est capital que le taux de remplacement augmente. En clair, on doit toucher une pension plus proche de son dernier salaire."

©Debby Termonia

On n’allait pas lâcher Daniel Bacquelaine sans lui faire enfiler sa casquette liégeoise. Face aux demandes de démantèlement du groupe Nethys, que pense-t-il? "Prudence par rapport à l’évolution du groupe. Il représente énormément d’emplois dans le bassin liégeois et il y a aussi toute la sous-traitance. On ne peut pas jouer les apprentis sorciers et c’est le sens des recommandations données aux administrateurs de Publifin en février dernier. Notamment la scission entre les activités énergétiques du groupe et le reste: cela correspond au décret de la Région wallonne et a une des conclusions majeures de la commission d’enquête parlementaire. La scission de Resa, il n’y a pas un seul parlementaire qui ne l’a pas votée. Il faut l’appliquer. En revanche, le rapprochement avec Ores me laisse dubitatif et je pense qu’il est prématuré de parler de fusion entre les deux."

"Nethys représente énormément d’emplois dans le bassin liégeois et il y a aussi toute la sous-traitance."
Daniel Bacquelaine
ministre des Pensions (MR)

Jean-Claude Marcourt, entre autres, estime que les Liégeois n’ont rien à gagner dans un rapprochement avec Ores. "On doit étudier la question et poser trois conditions. Primo, quel est l’intérêt des actionnaires? Les communes et la Province ne peuvent pas perdre dans l’aventure. Deux: l’intérêt du citoyen. Quel prix va-t-il payer et pour quel service? Trois: la situation du personnel et le centre de décision. Je le dis, Resa est liégeois et doit rester liégeois. Et même s’il y a un rapprochement avec Ores, le centre de décision doit rester à Liège. C’est une garantie par rapport au personnel. Sur le management, le problème reste sur la table."

Et Stéphane Moreau, doit-il partir?

"Je ne dis pas cela. On dit qu’il doit partir et puis quid? On va mettre qui à la place? On doit d’abord définir ce qui doit rester dans l’orbite du groupe: télécom, assurance, presse, énergie, énergie renouvelable. En tant que libéral, je pense que si l’on trouve des partenaires privés qui garantissent une importante activité à Liège, ce serait idéal. Ce sont des activités hautement concurrentielles et il faut être conscient qu’à terme ces activités vont générer des besoins colossaux en investissements. Est-ce que les structures publiques seront à même de faire ces investissements?"

On éteint les micros. Le ministre peut partir se reposer quelques jours sous le soleil d’Andalousie.

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