interview

David Clarinval: "La réforme des pensions ne pourra pas multiplier les cadeaux"

"Il faut qu’on ait une réforme juste, équitable, qui apporte plus de pouvoir d’achat aux pensionnés, mais qui soit aussi durable et soutenable financièrement", estime le ministre des Classes moyennes, des indépendants et des PME David Clarinval. ©JONAS LAMPENS

Les mesures déjà décidées en matière de pensions sont positives, mais attention à "ne pas trop charger la barque", met en garde le ministre des Classes moyennes, des indépendants et des PME.

Le ministre des Classes moyennes, des indépendants et des PME David Clarinval nous reçoit pour parler de la pension des indépendants et de sa vision de la réforme des pensions. Un gros dossier, auquel il veut, en tant que libéral, apporter ses propres accents.

5.500
euros
Pour un indépendant qui a un salaire de 30.000 euros, qui aura travaillé 45 ans, la suppression du coefficient de correction signifie 5.500 euros supplémentaires par an.

On entre tout de suite dans le vif du sujet, parce qu’on est curieux: les choses les plus concrètes qui figuraient dans l’accord de gouvernement et dans sa note de politique générale sont déjà faites ou quasi… À quoi peut-on encore s’attendre?

Ce qui a déjà été fait

Pas si vite, nous répond David Clarinval. Avant d’aborder l’avenir, le Bièvrois tient à détailler les mesures déjà sur les rails. "Ce qui a déjà été réalisé et voté, c’est la revalorisation de la pension minimum. Une augmentation qui atteindra 11,03% en 2024, auxquels s’ajoutent les augmentations d’index et les enveloppes bien-être qui représentent 10,4% supplémentaires. Cela fait donc près de 22% d’augmentation en quatre ans, c’est un effort majeur sur le plan budgétaire."

Deuxième mesure, chère à ses yeux: la suppression du coefficient de correction pour les indépendants. "Cela doit encore être voté, mais il y a un accord politique. Actuellement, les indépendants sont lourdement pénalisés, parce qu’on multiplie par ce coefficient de 0,69 ce qui leur revient. Pour les années à venir, on supprime ce coefficient. Pour un indépendant qui a un salaire de 30.000 euros, qui aura travaillé 45 ans, cela signifie 5.500 euros supplémentaires par an."

Il faut qu’on ait une réforme juste, équitable, qui apporte plus de pouvoir d’achat aux pensionnés, mais qui soit aussi durable et soutenable financièrement."
David Clarinval (MR)
Ministre des PME et des Indépendants

Une estimation qui porte, attention, sur  un indépendant qui commencerait sa carrière cette année. Pour ceux dont la carrière est en cours, ce sera au prorata. "Mais cela signifie, en 2030, 40 millions d’euros de dépenses supplémentaires pour les indépendants, et cela ira en s’accroissant."

Sans temps mort, le ministre poursuit avec une autre mesure, qui passera bientôt au Parlement: l’augmentation du plafond de revenus pris en compte pour le calcul de la pension des indépendants. "Entre 2020 et 2024, il va augmenter de 9,86%."

Pas trop charger la barque

On n’a pas vraiment le temps de réagir, Clarinval poursuit sa démonstration. "Ce qu’il reste à faire, c’est la réforme des pensions. Avec Karine Lalieux (PS), on devra s’entendre sur les deux volets, celui des employés et celui des indépendants. L’élément sur lequel je veux attirer l’attention, c’est qu’il faut qu’on ait une réforme juste, équitable, qui apporte plus de pouvoir d’achat aux pensionnés, mais qui soit aussi durable et soutenable financièrement."

Pour étayer son propos, il égrène quelques chiffres: en 2019, on compte 1,8 actif pour un pensionné, en 2040, ce sera 1,5 actif pour un pensionné. En 2040 toujours, il y aura 3 points de PIB en plus rien que pour les dépenses en matière de pensions. "Il faut bien se rendre compte que les décisions qu’on prend sont positives, mais qu’elles vont coûter de l’argent, et que cela va s’accroître avec le temps. Ce gouvernement doit tenir compte de la soutenabilité financière des pensions."

"Je souffle le froid sur la réforme des pensions, mais il ne faut pas espérer beaucoup de cadeaux supplémentaires."

Craint-il que certains partenaires de la coalition n’y accordent pas assez d’attention? "Je ne dis pas cela. Je dis juste qu’il faut être prudent. Dans le débat qu’on va mener sur la réforme des pensions, je serai attentif, pour éviter un dérapage complet à l’horizon 2040."

Pas "beaucoup de cadeaux supplémentaires"

Quand on l’interroge sur des pistes concrètes, il botte en touche. Faut-il comprendre qu’il s’oppose surtout à des mesures supplémentaires qui alourdiraient la charge? "Je souffle le froid sur la réforme, mais il ne faut pas espérer beaucoup de cadeaux supplémentaires. Des efforts importants ont déjà été réalisés, il ne faut pas trop charger la barque. J’ai peur qu’on ne s’emballe et que la volonté de faire plaisir n’entraîne in fine des augmentations de cotisations et de taxes, que nous ne voulons pas."

Mais au fond, n’y a-t-il pas, déjà aujourd’hui, un problème pour financer les engagements pris? "Jusqu’en 2024, les mesures ont été budgétées. Mais à plus long terme, d’autres actions seront sans doute nécessaires. D’où mon appel à la prudence."

Si le bonus pension a été supprimé en 2015, c’est parce que son efficacité avait été jugée relativement faible.

C’est très clair: pas question pour le libéral de revoir les pensions à la baisse. Mais pas question non plus d’augmenter les taxes ou de revenir sur le tax shift, qui a permis de diminuer les cotisations sociales des indépendants.

Un meilleur lien entre travail presté et pension

Va-t-il lui-même montrer l’exemple, en ne prônant aucune nouvelle mesure dans le cadre de la réforme? "Ce qu’on veut tout de même, c’est une meilleure liaison avec le travail, qui récompense mieux ceux qui ont travaillé longtemps. C’est un élément sur lequel nous allons insister." Mais pas nécessairement sous la forme d’un bonus pension – une mesure qui est pourtant dans l’accord de gouvernement, lui faisons-nous remarquer. "On va en parler, mais il faudra se poser la question des coûts-bénéfices des mesures à prendre. Si le bonus a été supprimé en 2015, c’est parce que son efficacité avait été jugée relativement faible. Je ne dis pas qu’on ne va pas le faire, mais bien qu’il faudra en évaluer l’impact budgétaire", lâche-t-il.

Même raisonnement sur la pension à temps partiel, explique le ministre, qui enchaîne avec une métaphore culinaire pour être certain d’être bien compris. "Nous avons sur la table les ingrédients d’une soupe, mais nous ne sommes pas obligés de tous les employer. Nous devons nous assurer que cette soupe soit buvable au regard des dépenses."

Pas touche au deuxième pilier

Et sur les pensions du deuxième pilier, dont certains ont cru comprendre qu’elles étaient dans le viseur de la ministre Lalieux, comment se positionne notre interlocuteur?

"Certaines idées ont parfois l’air séduisantes, mais peuvent dans les faits avoir des effets pervers très négatifs."

"Pour un indépendant, qui a une pension légale qui reste souvent relativement faible, se constituer soi-même sa propre pension est fondamental. Donc, on ne peut pas commencer à pénaliser le deuxième pilier. L’accord de gouvernement prévoit, au contraire, sa généralisation. Nous voulons vraiment qu’une plus grande proportion de travailleurs puissent bénéficier de pensions complémentaires, grâce à des mécanismes incitatifs."

On observe cependant d’importantes disparités, aussi entre indépendants, au sein de ce deuxième pilier, remarque-t-on. Pas de quoi convaincre le ministre, qui précise: sa formation n’est pas enthousiaste  à l’idée d’une modification de la fiscalité sur les pensions complémentaires. "Certaines idées ont parfois l’air séduisantes, mais peuvent dans les faits avoir des effets pervers très négatifs."

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Pas de doute, les discussions sur la réforme des pensions avec Karine Lalieux s’annoncent complexes. Mais au fond, elles ont commencé ces négociations?  Pas vraiment, reconnaît le ministre, qui explique ne l’avoir rencontrée qu’une fois, "un peu après la formation du gouvernement", à ce sujet. Dans ce contexte, voir une proposition concrète de réforme atterrir sur la table du conseil des ministres d’ici septembre semble optimiste. "On viendra sans doute avec la procédure, de grandes lignes qui baliseront la réflexion, pas avec une réforme déjà bien claire", concède Clarinval.

AIP et réformes institutionnelles

La discussion sur les pensions fut intense, mais pas rassasiés, nous soumettons au ministre quelques questions d’actualité. Vu le blocage des discussions sur l’accord interprofessionnel entre partenaires sociaux, on l’interroge sur la loi de 1996, accusée par ses détracteurs de bloquer les négociations. Est-ce possible de la modifier pour le MR? Sa réponse fuse: "Je ne veux pas mettre d’huile sur le feu. Je me contenterai donc de rappeler que l’accord de gouvernement dit qu’on n’y touchera pas." Mais le texte dit aussi que des 'circulaires interprétatives' peuvent être prises afin de trouver un équilibre entre compétitivité et pouvoir d’achat, rétorque-t-on. C’est exact, reconnaît le ministre, mais il insiste: si des circulaires sont prises elles ne devront pas remettre la loi en cause. Dont acte…

Et les réformes institutionnelles, dont le libéral a aussi la charge, ça avance? Apparemment oui, vu qu’un accord entre cabinets ministériels a permis d’identifier cinq articles de la Constitution à soumettre à révision, révélait La Libre cette semaine. "Plein de choses restent à décider, nuance le ministre. L’Ardennais, que je suis, est prudent, tant que l’ours n’est pas tué, il n’en vend pas la peau." Dans la foulée, il en profite pour nous réexpliquer le processus. "L’idée est d’avoir une consultation large, impliquant les citoyens, pendant l’année 2021. En 2022, des discussions politiques prendront le relais. Si au cours de ces débats, un consensus, ou du moins une majorité, sur des articles supplémentaires de la Constitution à mettre dans la liste se dégage, on les ajoutera», conclut-il.

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