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Deux employeurs sur trois peinent à trouver du personnel

L'Horeca, tout comme une série d'autres secteurs, rencontre actuellement des difficultés pour recruter du personnel. ©BELGAIMAGE

Alors que la reprise s'amorce, deux tiers des patrons ont des difficultés à embaucher du personnel compétent. Ces pénuries font rage dans les trois Régions.

"Pour l'instant, on a l'impression qu'il n'y a personne sur le marché de l'emploi." Ce constat amer est dressé par Benoît Vano, propriétaire des restaurants "Colonel" à Bruxelles. S'il admet que l'Horeca rencontrait déjà des problèmes de recrutement avant la crise, cet entrepreneur dynamique éprouve aujourd'hui la sensation que les choses vont de mal en pis.

Ce n'est certainement pas Albert Michiels, dont l'entreprise Restauration Nouvelle chapeaute une quinzaine d'établissements en Belgique, qui lui donnera tort. À quelques jours de la réouverture du 9 juin, il lui restait d'ailleurs toujours une dizaine de postes à pourvoir dans ses restaurants.

Des travailleurs qui se sont retrouvés sur la touche pendant la crise ont cherché des débouchés dans d'autres secteurs, où ils pourraient désormais décider de rester.

Reconversion et chômage

Le ressenti de ces restaurateurs ne surprend pas du côté des offices régionaux de l'emploi. Certaines fonctions, dont celles recherchées dans l'Horeca, sont en effet susceptibles d'être impactées par ce qu'ils appellent "un phénomène de mobilité intersectorielle". Autrement dit, des travailleurs qui se sont retrouvés sur la touche pendant la crise ont cherché des débouchés dans d'autres secteurs où ils pourraient désormais décider de rester. "Cette situation représente un risque important pour l'Horeca, mais elle constitue aussi une opportunité pour d'autres secteurs, notamment celui de la construction", analyse Jean Christophe Dehalu, économiste à l'Union wallonne des entreprises.

"Avec les fermetures forcées, certaines personnes se sont retrouvées pour la première fois au chômage. J'ai l'impression qu'une part d'entre elles y a trouvé un certain confort."
Albert Michiels
Restauration nouvelle

Ces reconversions consécutives à la crise, elles n'étonnent pas outre mesure nos interlocuteurs de l'Horeca, lesquels admettent que leur domaine est "dur et exigeant". Michiels et Vano avancent cependant une autre explication, nettement moins consensuelle, concernant leurs difficultés de recrutement. "D'habitude, dans les restaurants, il y avait toujours du boulot. Mais avec les fermetures forcées, certaines personnes se sont retrouvées pour la première fois au chômage. Je ne sais pas si c'est très correct de le dire, mais j'ai l'impression qu'une part d'entre elles y a trouvé un certain confort", lâche Albert Michiels.

Ce serait donc la faute d'allocations trop favorables? Quand on fait part de cet argument à Olivier Dumelie, patron de la chaîne de pizzeria Loola, il manque de s'étrangler. "Vivre avec 70% de 1.500 euros avec deux enfants à charge, par exemple, je suis désolé, mais franchement, ce n'est pas ce que j'appelle un régime favorable", s'agace-t-il.

Offres d'emploi en hausse

Ce petit focus sur l'Horeca ne constitue qu'un exemple des tensions actuellement constatées sur le marché du travail. En effet, alors que les offres d'emploi repartent à la hausse, tant à Bruxelles (+82% par rapport à mai 2020) qu'en Wallonie (+51%), trouver du personnel s'apparente encore souvent à un chemin de croix pour les patrons.

91%
Des employeurs wallons
Selon ManpowerGroup, les pénuries de talents toucheraient 91% des employeurs en Wallonie.

D'après le dernier rapport de l'Economic Risk Management Group (ERMG), ce sont aujourd'hui deux tiers des entreprises qui rencontrent plus de difficultés que d'habitude à trouver du personnel adéquat. Celles-ci sont particulièrement notables dans les secteurs de l'agriculture, où plus de 80% des employeurs en constatent, mais aussi du transport et de la logistique, où ils sont 70% dans ce cas.

Dans la construction, l'information et la communication, les activités immobilières, la vente au détail alimentaire ou encore l'industrie, on dépasse également les 50%. Et si l'on se réfère au dernier baromètre de Manpower group, on constate qu'aucune Région n'y échappe! Selon cette enquête, les pénuries de talents toucheraient 91% des employeurs en Wallonie, 84% à Bruxelles et 75% en Flandre.

En 2021, une candidature prend en moyenne 43 jours

Le processus de recrutement en entreprise n'a pas échappé à l'impact de la crise du coronavirus. Selon une étude menée dans cinq pays par le spécialiste du recrutement Robert Half, le délai entre l'envoi d'un CV et la prise de fonction a été considérablement réduit.

De 73 jours en moyenne en 2020, il est passé à 43 cette année. "La guerre des talents fait à nouveau rage, peut-être même davantage qu'avant, et une procédure de candidature fluide permet de recruter rapidement les bons talents et de faire en sorte que les candidats potentiels ne se désistent pas", commente le directeur de Robert Half, Joël Poilvache.

Pénuries préexistantes

Soyons de bon compte, les pénuries sont malheureusement loin d'être une nouveauté pour certains secteurs. En 2020, le Forem dénombrait la bagatelle de 125 fonctions en pénurie en Wallonie, soit 25 de plus qu'en 2019. Pas question de charger la crise outre mesure donc, mais c'est une certitude: elle n'arrange rien.

Comme les exemples valent parfois mieux qu'une longue explication, prenons le cas du groupe spécialisé dans le génie électrique Technord, lequel embauche des ingénieurs, des informaticiens ou encore des électriciens. "La pénurie est malheureusement un élément de contexte avec lequel nous avons dû prendre l'habitude de travailler depuis longtemps", explique son directeur des ressources humaines, Yannik Broquet.

La crise n'y changera rien? "Si, on constate qu'il y a une envie de travailler autrement qui émerge. Cela me fait dire qu'une entreprise qui ne se distingue pas par ce qu'elle est, ou ce qu'elle propose, aura de plus grandes difficultés à attirer des collaborateurs demain. En revanche, je ne pense pas que la compétition intense entre les entreprises qui recrutent des profils comme ceux que nous recherchons, et dont beaucoup sont en pénurie, s'amenuisera dans les prochains mois", commente Broquet.

Virginie Dufrasne, à la tête de la société de construction Lixon, tient un discours similaire: "Notre secteur est en pénurie depuis un certain temps. Trouver des personnes compétentes était compliqué avant la crise, et le reste évidemment." Bien qu'elle n'ait pas ressenti une aggravation avec la pandémie, l'entrepreneuse redoute toutefois les prochains mois. "La construction, qui est fort soutenue dans le cadre de la relance, va faire face à un afflux de demandes et cela risque donc de devenir très compliqué si on manque toujours de personnel", lâche-t-elle.

Formation et sensibilisation

Pour remédier à ces pénuries, qu'elles soient connues ou émergentes, deux mots reviennent dans la bouche de quasi tous nos interlocuteurs: "Orientation et formation."

"En Wallonie, l'un des problèmes majeurs c'est que l'on ne forme pas assez. Avec 10.000 personnes formées par le Forem en 2019, on atteignait à peine 2,5% de l'ensemble des demandeurs d'emploi sur l'année", déplore Olivier de Wasseige, administrateur délégué de l'UWE. A l'entendre, il est impératif que l'office wallon de l'emploi développe considérablement son offre de formations, potentiellement en externalisant une partie de celle-ci vers des opérateurs privés.

Olivier de Wasseige, administrateur délégué de l'UWE ©Tim Dirven

"À côté de la formation, il faut mettre le paquet sur la sensibilisation pour attirer les jeunes vers les métiers en pénurie, lesquels sont souvent beaucoup plus attractifs qu'on ne le pense", poursuit notre interlocuteur. Ceux-ci pourraient même l'être encore plus si des actions fédérales, ou régionales, permettaient d'augmenter le salaire net des travailleurs qui y sont actifs, affirme-t-il.

Philippe Lacroix, directeur de ManpowerGroup, rejoint Olivier de Wasseige, tout en réclamant aussi une "meilleure politique d’activation des demandeurs d’emploi, ainsi qu'une amélioration de l’enseignement". Si ces conditions ne sont pas remplies, les entreprises éprouveront encore des difficultés à pourvoir leurs postes, "ce qui risque d’hypothéquer la reprise tant attendue", prévient-il.

Ces appels du monde de l'entreprise, les sphères politiques n'y resteront probablement pas insensibles. Reste à voir dans quelle mesure elles peuvent faire évoluer certaines choses à court terme. Car, et ce n'est pas un détail, le temps presse. Avec la levée des aides corona, la perspective d'une arrivée importante de demandeurs d'emploi supplémentaires sur le marché du travail est tout sauf farfelue. "En orienter une part importante vers les fonctions critiques ou en pénurie constituera un enjeu fondamental des prochains mois", insiste d'ailleurs Jean-Christophe Dehalu.

Pour faire face aux pénuries à court terme, les entrepreneurs bénéficieront aussi d'un régime favorable en matière d'heures supplémentaires, cette année et en 2022. Les partenaires sociaux viennent, en effet, de s'entendre pour autoriser le relèvement de leur quota maximal, ce qui permettra probablement de limiter les pénuries à certains endroits. Une bonne mesure certes, mais limitée dans le temps, qui ne doit surtout pas empêcher des changements structurels par la suite.

Les exigences des candidats ont évolué avec la crise

Contraints et forcés, nombre de travailleurs ont découvert le télétravail l'année dernière. Si d'aucuns n'aspirent désormais qu'à retourner au bureau, d'autres, au contraire, souhaitent pouvoir conserver la flexibilité offerte par le travail à distance. Selon le prestataire de services RH Acerta, ce critère serait même devenu un élément-clé dans les candidatures: 58% des travailleurs en tiendraient en effet compte dans le choix d'un nouvel employeur.

"On constate que les collaborateurs qui n'ont pas eu la possibilité de travailler à domicile au cours de l'année écoulée ont davantage postulé (68%) par rapport à ceux qui ont pu le faire (30%). Les travailleurs qui ont souvent dû se rendre au bureau pendant la crise du coronavirus envisagent aussi plus fréquemment de changer de secteur (63% contre 44%)", souligne le directeur d'Acerta Consult, Benoît Caufriez.

Du côté du prestataires de services SDWorx, on observe qu'à côté du salaire, qui reste un élément clé pour les Belges lorsqu'ils choisissent un nouvel employeur, la flexibilité occupe désormais aussi une place de choix. Lors d'une étude menée en avril auprès de 1.000 salariés et indépendants, il a été constaté que 31% d'entre eux plaçaient la flexibilité dans le top 3 des éléments déterminant le choix d'une organisation. Seuls le salaire (50%), le contenu du travail (41%) et la sécurité de l'emploi (36%) sont plus souvent mentionnés par les travailleurs.

Lors de cette enquête, la moitié des sondés se sont également déclarés ouverts à une affectation dans une autre organisation. Un quart des travailleurs interrogés rechercherait activement ou passivement un autre emploi.

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