interview

Emmanuel André: "J'ai juste voulu aider"

De retour dans son laboratoire à Leuven, Emmanuel André fait le bilan. ©katrijn van giel

Visage incontournable de la crise du coronavirus en Belgique, Emmanuel André a quitté les deux fonctions qu'il a occupées. Retour avec l'intéressé sur 3 mois de décisions, d'influence et de critiques.

Emmanuel André n’est pas un homme de média. Il s’est plié à l’exercice en début de crise en endossant le costume de porte-parole, mais il se sent mieux dans son laboratoire. C’est là que nous l’avons rencontré, au milieu de ses collègues le charriant sur sa nouvelle notoriété. On s’est mis un peu à l’écart pour revenir sur une période qui a vu ce virologue devenir un personnage médiatique voir politique, au point d’être plébiscité dans un sondage d’opinion qui le fait bien rire.

"Remplacer les politiques par des scientifiques aurait été une erreur."

"C’est comme ça que notre société fonctionne, je n’ai pas à juger." Même s’il s’est parfois fait apostropher violemment en rue, les Belges gardent de lui l’image rassurante du scientifique un peu timide. "C’est très facile d’être le visage messianique dans un moment de crise. Autant les experts ont fait leur job, autant en faire des symboles, je ne suis pas convaincu."

Nouveaux codes pour une nouvelle vie

Cette crise, elle s’est déroulée en quatre actes pour Emmanuel André. Au départ, il est responsable du laboratoire de référence sur les virus respiratoires et sur le coronavirus à Leuven. "C’est le temps de la vigilance, des préparations en tant que labo de référence pour développer toutes les techniques en prévision de ce qui va arriver."

"C’est très facile d’être le visage messianique dans un moment de crise. Autant les experts ont fait leur job, autant en faire des symboles, je ne suis pas convaincu."

Le but de cette préparation a abouti à un premier résultat : "Quand on a eu le premier cas en Belgique, on a été capable de le diagnostiquer très rapidement et à partir des prélèvements de ce patient belge, on a pu mettre en culture le virus."

Après avoir été convié par le cabinet du ministre en charge de la gestion du matériel médical, Philippe De Backer (Open Vld), à intégrer la plateforme fédérale fraîchement mise sur pied, les projecteurs se sont braqués sur lui.

Le 9 mars, on lui demande de devenir porte-parole fédéral. "Je ne m’y attendais pas puisque dans les autres pandémies on avait toujours nommé une grande personnalité nationale avec des compétences exécutives. Quand ils m’ont choisi, ils n’ont clairement pas pris un senior. Ils n’ont pas pris un Marc Van Ranst qui aurait été un choix plus logique."

De l’étonnement, Emmanuel André est passé à l’appréhension quand il découvre les implications de son nouveau rôle. "Être porte-parole d’un système qui ne sait pas trop où il va au départ, c’est compliqué. On devient l’image publique de quelque chose que l'on ne maîtrise pas."

De retour dans son laboratoire à Leuven, Emmanuel André fait le bilan. ©katrijn van giel

Pour éviter de se retrouver coincé dans ce rôle, il met directement les choses au point et prépare déjà sa future sortie. "Quand j’ai accepté le rôle, j’ai dit que je ne voulais pas être juste porte-parole. Je voulais continuer à faire mon métier et pouvoir retourner à ce que je fais dès que possible."

Il adopte pourtant rapidement les codes médiatiques et devient pour quelques semaines la boussole des médias et du public. "Quand on m’a demandé de devenir porte-parole, c’était pour jouer un rôle médiatique."

Ce rôle qu’il a endossé pendant plusieurs semaines annonçant tous les jours à onze heure les chiffres de la maladie faisait partie d’une stratégie bien rodée. "La stratégie au niveau du centre de crise impliquait d’avoir une voix unique. Le but était de mettre en avant les experts et la parole scientifique et de mettre en retrait la communication politique."

Un SMS qui déclenche le lockdown

Après quelques jours d’observation, la situation s’aggrave. Les rumeurs de confinement s’accentuent et les premières queues se forment dans les magasins. Le 12 mars, Emmanuel André envoie un SMS au cabinet De Block : "Nous avons besoin d’agir plus vite que les autres pays européens. Today is a good timing." Et de son propre aveu, cela a tout déclenché.

“On me demandait d’être porte-parole, mais je ne pouvais pas être porte-parole d’un truc qui ne prenait pas de décisions qui devenaient évidentes." Il s’invite même au Risk Assessment Group pour plaider la cause d’un lockdown devenu inévitable. "On n’avait pas assez de masques, pas assez de réactifs pour les tests, le virus circulait intensivement ; il fallait dire aux gens de rester chez eux."

"Je ne pouvais pas être porte-parole d’un truc qui ne prenait pas de décisions qui devenaient évidentes."

À ce moment-là de la crise, il est pour le public un visage rassurant. En coulisse, il devient un personnage central et influent. "J’ai essayé de conseiller, d’influer. J’étais souvent au téléphone avec l’équipe de Sophie Wilmès."

Le troisième chapitre de la crise, il l’a vécu au sein du GEES, le groupe d’expert chargé de la stratégie de déconfinement. "Après le pic, il était urgent de penser aux conséquences de ce qu’on avait fait."

Dans la stratégie de déconfinement, le dossier du tracing tient une place importante. Après avoir quitté son poste de porte-parole fédéral quelques jours plus tôt, Emmanuel André va faire un retour au centre du jeu, qu’il n’avait pas réellement quitté.

L’homme orchestre

Au début de la crise, le système de contact tracing utilisé était celui utilisé pour d’autres maladies comme la tuberculose, mais il a vite été dépassé par l’ampleur de l’épidémie. Impatient de voir une stratégie de tracing se mettre sur pied, le groupe d’experts fait recommandation sur recommandation sans beaucoup de résultats. Notre homme sort alors du bois le 28 avril. "Après avoir vu que ça ne démarrait pas. J’ai contacté les ministres régionaux de la Santé et j’ai dit que j’étais prêt à aider. "

Bombardé président du comité interfédéral sur le sujet, il se ménage une porte de sortie en parlant de "démarrage". Volontaire, mais pas kamikaze. Ça l’énerve d’ailleurs d’entendre parler de démission. "J’ai travaillé dans cette crise en tant que médecin universitaire, pas en tant que fonctionnaire de l’Etat ni en tant que consultant privé. Je n’ai pas voulu changer ma fonction ou mon titre. J'ai juste voulu aider. "

Emmanuel André se présente donc comme un homme de démarrage, là pour faire bouger les lignes, mais prudent. "Je voulais m’assurer de pouvoir passer le relais, car quand on doit tout bousculer, on ne se fait pas que des amis."

"J’ai fait le job"

Emmanuel André l’assure: "J’ai fait le job." Pourtant, on est loin de pouvoir dire que la Belgique dispose actuellement d’un système de contact tracing efficace. Face aux critiques sur la stratégie, le coût exorbitant et la lenteur de la mise en place, il reconnaît: "Ce système doit être critiqué et il est critiquable. Je ne sors pas de cette fonction en disant que ce système est parfait et qu’il ne doit pas évoluer. "

"Quand on doit tout bousculer, on ne se fait pas que des amis."

Il explique avoir eu peu de temps pour mettre en place un système très complexe et se justifie sur certains points précis. "Vous mentionnez le problème du coût des contact centers. Moi je n’ai pas eu de budget à ma disposition ! Ce sont les Régions qui signent les contrats, c’est leur responsabilité."

Emmanuel André met en garde ceux qui voudraient débrancher la prise trop tôt : "Si ça reflambe avec 1.000 ou 2.000 cas par jour et qu’on a éteint tout le système parce qu’on écoute les critiques et on réagit instinctivement, il faudra tout recommencer et ce sera trop tard."

Le dossier du contact tracing, c’est aussi le flop de l’app mobile. "Avant mon départ, nous avons présenté une architecture qui peut être la base d’un cahier des charges pour un appel d’offre pour l’app. Au politique de prendre la décision."

De retour dans son laboratoire à Leuven, Emmanuel André fait le bilan. ©katrijn van giel

Quid des propositions d’application venues de toute part ? "J’ai fait table rase des propositions reçues par le cabinet De Backer. Il ne faut pas que la technologie guide les décisions en matière de santé publique. C’est l’inverse. À ce jour, aucune proposition remplissant toutes les conditions n’a été faite."

Sentant notre incrédulité face à cette affirmation, il poursuit. "Aucune solution qui s’intègre avec les call centers, la base de données, le contact avec les médecins et qui fonctionne n’a été proposée."

Application ou pas, le constat est là: nous sommes beaucoup plus lents que nos voisins. "Je pense qu’on aurait pu travailler sur le contact tracing de façon coordonnée beaucoup plus tôt dans la crise. Il ne fallait pas attendre les 8 semaines de lockdown pour mettre en place ce travail."

Le poids du discours scientifique

Le discours et l’avis scientifique ont eu un poids considérable dans cette crise. Certains ont même évoqué l’omniprésence de la parole scientifique. "Un avis scientifique, c’est toujours quelque chose de pondéré et il doit intégrer les contraintes du présent. Les scientifiques ont toujours eu un rôle consultatif dans cette crise, pas décisionnel. "

Un gouvernement composé d’experts et de scientifiques aurait-il été plus adéquat pour gérer la crise sanitaire ? "Non. Donner trop de pouvoir à des personnes sans créer de contre-pouvoir, ni de redevabilité, c’est dangereux. Un scientifique n’est pas redevable. Il arrive, expose sa science et s’en va. Or dans une crise, on a besoin de gens redevables. Remplacer les politiques par des scientifiques aurait été une erreur."

À refaire, il ne changerait rien."Je n’ai pas encore eu l’occasion de prendre du recul, mais il n’y a pas de regret. Je suis content d’avoir pu aider, c’est tout."

 

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