analyse

Faut-il passer au scrutin majoritaire pour décoincer la politique belge?

Pour Christophe Convent, un scrutin majoritaire à la Chambre permettrait de remédier à la fragmentation du paysage politique. ©Photo News

Dans une récente carte blanche, Christophe Convent a suggéré de passer à un scrutin majoritaire à la Chambre pour dégripper la machine Belgique. Qu'en pensent les partis politiques?

"Notre démocratie souffre de failles systémiques qui empêchent nos politiciens de faire ce pour quoi ils sont élus: mener une gestion efficace dans l’intérêt général." Dans une récente carte blanche, Christophe Convent appuyait l’idée que "nos institutions démocratiques ont besoin d’un renouveau en profondeur".

Christophe qui? Le secrétaire général de DPG Media (VTM, Het Laatste Nieuws, etc.) n’a jamais cherché la lumière. Il est certes influent, mais dans l’ombre. Une fois n’est pas coutume, il en est sorti en publiant pour le think tank Itinera un "Plaidoyer pour une rénovation politique."

Il y esquisse sept réformes institutionnelles et lance un "appel aux experts que compte notre pays à dépasser le stade de la critique et à élaborer un nouveau concept de constitution qui puisse remettre notre démocratie à l’honneur".

La première réforme suggérée, peut-être la plus spectaculaire, est d’introduire un scrutin majoritaire pour la Chambre. Ou plutôt d’y revenir car, oui, la démocratie parlementaire belge a fonctionné en mode majoritaire pendant les 70 premières années.

"Le scrutin proportionnel a de la réputation d’être le système électoral le plus démocratique car il est supposé procurer un reflet fidèle des différents courants de la société", écrit Christophe Convent. "En réalité, il a été le moteur de la fragmentation politique qui a eu lieu dans la plupart des pays européens ces vingt dernières années."

Selon lui, cette fragmentation "engendre des coalitions forcées, des gouvernements instables et des politiques de compromis floues. Le mécontentement populaire qui en résulte nourrit à son tour la fragmentation."

Deux tours

D’où son plaidoyer pour un scrutin majoritaire à la Chambre. Il préconise une formule à deux tours comme en France : l’électeur émet "son vote de cœur lors du premier tour", puis "son vote de raison lors du second, en tenant compte des résultats nationaux au premier tour".

Un tel système "accroît l’impact des électeurs dans la détermination du pouvoir à mettre en place", plaide Christophe Convent. "De plus, il va à l’encontre de la fragmentation, avec de plus grands partis qui peuvent former des gouvernements plus homogènes et stables."

Qu’en pensent les partis politiques? Sont-ils prêts à une telle bascule? Les formations favorables à l’idée sont rares : le MR côté francophone, la N-VA en Flandre.

"Un scrutin majoritaire ou à dose majoritaire aurait l’avantage de faciliter l’exercice du pouvoir et la lecture du paysage politique."
Georges-Louis Bouchez
Président du MR

"Le MR n’est pas fermé à l’idée d’un scrutin majoritaire", situe le président Georges-Louis Bouchez. "C’est d’ailleurs un sujet qui a été porté en son temps par Jean Gol. Plus récemment, Michel De Maegd a développé l’idée d’un scrutin proportionnel à deux tours, le second portant sur la coalition préférée. On pourrait aussi envisager un scrutin proportionnel avec une touche de majoritaire, qui par exemple donnerait un bonus de sièges au parti sorti en tête."

"En tout cas, il nous faut un mécanisme qui apporte plus d’équilibre et plus de stabilité que celui d’aujourd’hui. Notre système actuel accorde une place disproportionnée aux partis moins représentatifs car ils sont en mesure de négocier chèrement leur appoint à une majorité. Les petits partis sont souvent des ‘deal makers’."

"Une loterie"

"La fragmentation et la radicalisation sont telles que cela devient vraiment compliqué", appuie le libéral. "Cela ressemble plus à une loterie qu’autre chose. Un scrutin majoritaire ou à dose majoritaire aurait l’avantage de faciliter l’exercice du pouvoir et la lecture du paysage politique."

Bart De Wever a cette même inclination et a "demandé au parti d'élaborer un projet" en ce sens, indique la N-VA. "Le système actuel n’est plus tenable. Des partis flamands plus petits en abusent pour combiner leurs sièges de moins en moins nombreux avec ceux des francophones et gouverner ensemble. En Flandre, cela génère un fort sentiment de régression démocratique."

Selon la N-VA, un système majoritaire forcerait "un remembrement du paysage politique". "Cela créerait de l’espace pour de plus grands partis capables de capter le courant politique de leur région. Cela favoriserait la gouvernabilité de ce pays et donnerait un cadre pour entreprendre les réformes profondes qui s’imposent."

Voilà, c’est tout. Ici s’arrête la liste des amateurs de scrutin majoritaire. Le camp des adversaires est, lui, nettement plus fourni.

"Fausse bonne idée"

"Nous préférons le scrutin proportionnel", dit notamment l’Open Vld. "Nous trouvons important qu’un large spectre des opinions politiques soit représenté au Parlement."

Politiquement aux antipodes, le PTB ne dit pas autre chose. "Dans un régime majoritaire, l’opinion de millions d’électeurs n’est pas prise en compte. Les voix des ‘perdants’ perdent toute valeur." Au passage, le parti prête à Christophe Convent l’intention de vouloir faire "taire les voix dissonantes dans un Parlement conforme au marché, qui ne remette pas en question l’hégémonie libérale". 

"Le scrutin majoritaire est une fausse bonne idée. Ce système rend les discours et les actes encore plus clivants."
Rodrigue Demeuse
Député wallon Ecolo

Partisan "d’un renouveau de notre démocratie", Ecolo tient le scrutin majoritaire "pour une fausse bonne idée". " D’abord, ce système rend les discours et les actes encore plus clivants car on oppose un bloc contre l’autre", estime notamment le député wallon Rodrigue Demeuse. Ensuite, "on observe en général que la nouvelle majorité passe son temps à détruire ce que le gouvernement précédent a mis en place."

François De Smet, président de DéFI, abonde. "Lier scrutin majoritaire à stabilité politique est une grille de lecture qui ne résiste pas aux faits : en France, voilà 15 ans que, à chaque élection, les sortants sont sortis, et ce pays apparaît politiquement moins stable que jamais."

Le point est partagé par plus d’un mais pas par tout le monde. "Il n’est pas exact que, dans un système majoritaire, la nouvelle majorité passe son temps à détricoter le travail de la précédente. Sauf dans quelques cas symboliques, mais cela peut aussi exister dans un régime proportionnel si c’est une nouvelle coalition. En tout état de cause, on ne revient généralement que très rarement sur les réformes menées auparavant."

"Inadapté"

Pour François De Smet, plus globalement "le scrutin majoritaire est inadapté à notre pays". "Il polariserait encore davantage les électorats Nord - Sud en termes d'axe gauche - droite. Il simplifierait à outrance le débat démocratique et nous priverait des amortisseurs qui, dans l’histoire de notre pays, ont permis plus d’une fois d’en assurer la stabilité."

"Le scrutin majoritaire est inadapté à notre pays."
François De Smet
Président de DéFI

Groen partage ce point de vue : "non représentatif", le scrutin majoritaire "diminue la stabilité", et augmente au contraire "la polarisation, la radicalisation et une perte de confiance dans la politique".

"En Belgique, le passage à un système majoritaire risquerait d’exacerber les tensions communautaires et de fragiliser la protection des minorités linguistiques", renchérit le cdH, qui voit dans le scrutin proportionnel "un barrage contre l’autocratie".

"Former les coalitions avant les élections"

Cela n’empêche pas le cdH de plancher sur plusieurs pistes pour "renouveler" la mécanique proportionnelle. Notamment celle de "former les coalitions avant les élections afin que l’électeur puisse voter en connaissance de cause, et de réserver 20% des sièges aux seuls partis de la coalition qui a obtenu le plus de voix. Notre système électoral mérite en tout cas un débat."

Voilà bien un point qui rassemble tout le monde: les règles du jeu démocratique belge sont à revoir. Hostile lui aussi au système majoritaire, le CD&V plaide pour des circonscriptions électorales plus petites, non plus provinciales mais ramenées à la taille des arrondissements administratifs et ce,"pour rapprocher les électeurs des élus".

"Déficit démocratique"

L’Open Vld n’est pas opposé à l’idée de districts plus petits, mais met plutôt en avant l’idée d’une circonscription fédérale. "C’est un déficit démocratique que la plupart des électeurs belges ne puissent pas se prononcer sur ceux qui dirigent leur pays." Mieux vaudrait "pousser les partis à tenir compte des électeurs de tous les pays et pas seulement ceux de leur communauté linguistique."

"C’est un déficit démocratique que la plupart des électeurs belges ne puissent pas se prononcer sur ceux qui dirigent leur pays."
Open Vld

Pour "renforcer la démocratie", le PTB recommande pour sa part, entre autres, de "réduire fortement le financement extraordinaire des partis politiques".

Et les socialistes dans tout ça? Le sp.a compte bien "résoudre d’ici 2024 les erreurs système" de la politique belge. Entre autres pistes, il avance un mécanisme dual avec, d’une part, une grande circonscription où s’affrontent les personnalités candidates aux premiers rôles ministériels et, d’autre part, des circonscriptions plus locales.

Quant au PS, il botte en touche. No comment. "Le PS attend que le débat prévu à ce sujet au niveau du gouvernement fédéral soit lancé pour se prononcer."

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