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interview

Frank Vandenbroucke: "Dans deux mois, tout le monde aura oublié l'agitation autour des terrasses"

©Karoly Effenberger

Le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke (Vooruit) juge l'agitation autour des terrasses disproportionnée. Et les marchandages politiques, le virus s'en fiche, lâche-t-il. "La question est de traverser cette crise sans autre dommage."

En préambule, quand on lui demande comment il va,  le socialiste flamand Frank Vandenbroucke nous répond qu’il attend son AstraZeneca. "Je suis sur une liste de réserve, et on m’a appelé il y a quelques jours pour voir si je pouvais venir, mais à ma grande frustration, j’avais deux réunions que je n’ai pas osé  postposer." Le ministre de la Santé et des Affaires sociales nous reçoit dans une très longue salle à son cabinet, fenêtre ouverte, masque sur le visage – même pour les photos.

"Nous ne mettrons pas en oeuvre les assouplissements prévus à l'intérieur en juin si nous ne tombons pas sous le seuil de 500 patients Covid en soins intensifs."

On pointe le comité de concertation marathon de mercredi, et les compromis sur lesquels il a débouché, avec des assouplissements plus rapides qu’il ne l’aurait souhaité. "Il fallait trouver un équilibre très difficile entre ce qui est nécessaire pour réduire l'épidémie et donner un répit aux hôpitaux d'une part, et établir des règles qui restent soutenables pour la population, d’autre part. En recherchant un tel équilibre, vous prenez des risques. Il est important d’oser le dire. Mais je souligne aussi que nous avons pris des décisions conditionnelles, qui dépendent de l'avancement de la campagne de vaccination et de la situation dans les hôpitaux, qui sont pleins à craquer. C'est le cas des assouplissements du 8 mai, et plus encore de ceux prévus à l’intérieur en juin, que nous ne mettrons pas en œuvre si nous ne tombons pas en dessous du seuil critique de 500 patients Covid en soins intensifs."

Un seuil qui n’a pas été choisi arbitrairement, précise-t-il. "Sous ce seuil, les soins qui ont dû être différés peuvent reprendre. Dans toute la Belgique, j’entends actuellement des histoires très tristes de traitements reportés, et même d’adultes et d’enfants qui ne trouvent plus de place en réanimation. La détresse dans les yeux du personnel soignant, habitué à traiter de nombreuses maladies dont on connait l’évolution, est terrible. Le Covid est très perturbateur. Il n’y a pas de traitement curatif, et des personnes qui arrivent à l’hôpital en relativement bon état peuvent se retrouver intubées 24 heures plus tard."

"Dans deux mois, tout le monde aura oublié cette agitation autour des terrasses. La question est de savoir si nous aurons traversé cette crise sans autre dommage."

 On essaie d’en savoir plus sur les marchandages politiques qui ont eu lieu lors du comité de concertation, mais Frank Vandenbroucke botte en touche. "Le virus s’en fiche, des déclarations politiques. Et la population aussi, je crois. Toutes ces déclarations importent peu à ceux qui s’inquiètent du Covid ou au patron de café qui regarde un endroit vide depuis des mois." Pour lui, l’importance prise par la question des terrasses est disproportionnée. "Dans deux mois, tout le monde aura oublié cette agitation pour savoir s’il fallait ouvrir les terrasses une semaine plus tôt ou plus tard. La question est de savoir si nous aurons traversé cette crise sans autre dommage."

On insiste. Ces dissensions politiques, qui apparaissent de plus en plus au grand jour, ne minent-elles pas le respecter des règles? "Quand je vais chercher des frites, j’attends dehors, dans le froid si nécessaire, et tout le monde fait la queue. Et je ne vois pas beaucoup de gens se promener sans masque là où c’est obligatoire. La discipline est devenue quotidienne, même si elle n’est pas toujours agréable. Mais c’est vrai qu’il est souhaitable d’éviter les enchères politiques incessantes. Maintenant, nous devons appliquer à l'unisson ce qui a été convenu. La vérité est que nous sommes confrontés à une pandémie et à une incertitude fondamentale. Et la seule réponse possible, c’est la solidarité. Sans cette solidarité, on ne vaincra pas

C’est bien joli, mais comment réagir si les gens commencent à dire ‘foert!’ en masse? "On ne voit pas que des gens qui disent ‘foert’ en masse! s’exclame-t-il. Oui, il y a beaucoup de personnes pour qui les mesures sont de plus en plus difficiles à supporter. Mais le fameux baromètre de la motivation montre aussi que si les politiques prennent des mesures et les expliquent bien, la motivation de la population augmente."

On l’interroge sur les critiques de certains de ses collègues politiques, qui pointent notamment son côté professoral, et l’appellent en plaisantant "Maître Frank". C’est sans importance, assure-t-il. "J’ai 65 ans, et je me suis fait une telle carapace que j’y suis complètement insensible."

On insiste: ne s’agit-il pas là d’atteintes à sa crédibilité? Il répond à contrecœur. "Encore une fois, je pense que c’est totalement sans importance. Ce qui me dérange parfois, c'est qu'il y a aujourd’hui tellement plus de fuites qu’il y a 20 ans durant les réunions. Cela rend les choses beaucoup plus difficiles. Les fuites, je n’en fais pas, à la grande frustration de mes porte-paroles. Quoi qu’il en soit, ce qui compte, c’est ce que vous réalisez. Et je vois que tous ceux qui étaient à la table du comité de concertation ont défendu l’accord."

"Les bourgmestres doivent s'assurer que les règles sont respectées. Sans cela, ça va devenir le Far West."

Oui, mais il y a les bourgmestres et les gouverneurs qui disent qu’ils vont permettre aux terrasses d’ouvrir dès le 1er mai, aussi… "Cela semble sympathique aujourd’hui, mais demain, on sera au Far West. Que feront-ils lorsque les centres de fitness vont dire qu’ils redémarrent? Ou quand les nightclubs vont rouvrir leurs portes sans autorisation? Seule la solidarité peut maintenir une cohésion, et les bourgmestres doivent s’assurer que les règles sont respectées. Sans cela, chacun n’en fera rapidement qu’à sa tête, ce qui entrainerait d’énormes tensions dans la société. Ce serait alors le plus fort qui gagne. Est-ce ce Far West que nous voulons?"

On change de chapitre, et on passe aux vaccins. Un sujet sur lequel Frank Vandenbroucke ne cache pas sa satisfaction. "Chaque semaine, j’entends des parlementaires dire que cela devrait être plus rapide. Mais nous vaccinons au rythme des livraisons! Pensent-ils pouvoir produire des vaccins dans leur cuisine? En optimisant l’administration de la seconde dose de Pfizer de façon prudente et en ne prenant pas de décisions basées sur des rumeurs ou des émotions sur l’AstraZeneca, nous sommes désormais classés septième en Europe pour l’administration de la première dose."

Il poursuit en expliquant qu’il attend, d’ici une quinzaine de jours, une analyse beaucoup plus étoffée concernant la balance entre les risques et les avantages de chaque vaccin, qu’il a demandée avec insistance à la Commission européenne et à l’Agence européenne du médicament. "Sur base de cette analyse, on va vraiment pouvoir décider de façon définitive à quels publics allouer optimalement les vaccins Pfizer, Moderna, AstraZeneca. La campagne de vaccination, avec toutes ses difficultés et tous les couacs qu’on a eus, est quand même satisfaisante."

Quand il voit que le Danemark a décidé de ne plus administrer l’AstraZeneca, n’a-t-il pas des doutes? La Belgique ne risque-t-elle pas, in fine, de devoir y renoncer, ou de devoir renoncer au Johnson & Johnson, qui présente le même type d’effets secondaires? "Si j’étais Danois, je serais enragé, répond Frank Vandenbroucke. Parce que vous avez un vaccin dont la balance avantages-risques est indiscutablement positive pour les personnes moins jeunes, et vous ne l’utilisez pas. C’est le contraire du principe de précaution!"

"Pour rester sur notre schéma de vaccination, nous avons besoin de l'AstraZeneca, même si entretemps, Pfizer nous promet 1,3 million de doses supplémentaires."

Il reconnait toutefois que si la Belgique a pu suspendre pour quatre semaines l’AstraZeneca pour les moins de 56 ans et mettre temporairement le Johnson & Johnson entre parenthèses sans trop perturber la campagne de vaccination, il en ira différemment à terme. "Pour les mois de mai, juin, juillet, cela pourrait devenir gênant. Pour rester sur notre schéma de vaccination, nous avons besoin de l’AstraZeneca, même si entretemps, on a eu une nouvelle très positive, qui est que Pfizer nous promet sur la même période 1,3 million de doses supplémentaires."

On lui demande s’il est encore éthique d’imposer l’AstraZeneca à ceux qui veulent se faire vacciner, alors que l’Agence européenne estime qu’il y a un lien entre certaines thromboses et le vaccin. "Des effets très, très rares, à première vue pour des personnes plutôt jeunes, souligne Frank Vandebroucke. Les gens ont le choix: ils peuvent ne pas se faire vacciner. Mais les laisser choisir leur vaccin, dans cette phase de la vaccination, serait très complexe. C’est à nouveau une question de solidarité: vous acceptez que les pouvoirs publics  procèdent à une allocation optimale, et vous prenez le vaccin qui vous est offert. D’habitude, dans une campagne de vaccination, vous ne vous demandez pas quel vaccin on va vous inoculer. C’est la première fois qu’il y a un débat public sur base des marques. Et il y a beaucoup d’émotions dans ce débat. Nous allons, sur base d’avis scientifiques, voir comment sélectionner au mieux les bons vaccins pour les bons publics."

©Karoly Effenberger

Après les vaccins, les tests… N’est-ce pas une des clés pour retrouver la liberté, qui est trop peu exploitée? Pour Frank Vandebroucke, tests PCR, tests antigènes rapides et autotests forment trois digues, qu’il faut utiliser au mieux. "Nous mettons gratuitement 1 million de tests antigéniques à destination des entreprises. Pour l’instant, 310.000 ont été commandés, il reste donc un énorme potentiel. Et 150.000 autotests ont été vendus dans les pharmacies. Ils peuvent aider, mais ils ne sont pas un passeport pour la liberté. Ils pourraient par exemple permettre de tester le personnel deux fois par semaine dans un restaurant, une fois celui-ci rouvert. C’est une protection supplémentaire. Mais ne nous laissons pas bercer par des contes de fées. Tout le monde a parlé de Tübingen, où les gens allaient pouvoir aller au restaurant grâce aux autotests. Eh bien, les restaurants ont fermé à nouveau…"

"La stratégie des lieux Covid Safe requiert du temps, et ne permet pas de faire l'économie des mesures qu'on prend aujourd'hui."

On évoque aussi la carte blanche du trio Clumeck-Gilbert-Belkhir, qui enjoint à ne plus raisonner secteur par secteur, mais lieu par lieu. "J’ai moi-même insisté depuis des semaines sur le thème de la ventilation, affirme Frank Vandenbroucke. Et dans les conclusions du comité de concertation de cette semaine, on a dit clairement aux ministres compétents qu’il allait falloir développer des politiques de ventilation basées sur des normes suffisamment exigeantes. Et la taskforce ventilation doit venir avant fin avril avec des propositions concrètes. Mais la stratégie de lieux Covid Safe requiert du temps, et ne permet pas de faire l’économie des mesures qu’on prend aujourd’hui."

Quand on l’interroge sur les perspectives pour les entrepreneurs dans l’événementiel ou l’horeca qui ont vu s’écrouler le travail d’une vie, Frank Vandenbroucke manifeste sa compréhension, rappelle le soutien financier, mais aussi psychologique qui vient d’être mis en place, puis souligne que l’on ne peut opposer santé et économie. "On ne pourra vraiment relancer l’économie que lorsque la crise sanitaire sera sous contrôle. Et cela, je pense que beaucoup d’entrepreneurs le comprennent aussi."

"L'innovation dans les traitements est gigantesque, mais elle coûte de l'argent. On en fait souvent un problème, je trouve que c'est un signe de prospérité."

On quitte la thématique du coronavirus pour passer aux autres chantiers de Frank Vandenbroucke. Il évoque d’abord une réforme qui revoit la répartition des compétences entre les différents niveaux de pouvoir, mais sans vouloir faire de déclaration sur la façon dont cela va se passer. "Nous devons aussi de toute urgence travailler sur le financement des hôpitaux, dont la crise a montré combien il était anachronique et dépassé." Un tel chantier est-il vraiment possible, dans le contexte budgétaire actuel? "Nous devons être un gouvernement d’investissement, répond Frank Vandenbroucke. Nous allons faire des investissements judicieux, et bien choisir les priorités. Et nous allons réformer en parallèle. À long terme, nous devrions en récolter les fruits, y compris sur le plan budgétaire. Et la bonne nouvelle, c’est que la Commission européenne joue désormais un rôle de soutien dans ce domaine. Il faut bien comprendre que nous dépenserons de plus en plus pour notre santé. L’innovation dans les traitements est gigantesque, mais elle coûte également de l’argent. On en fait souvent un problème, je trouve que c’est un signe de prospérité. Et si nous ne solidarisons pas ces dépenses, les gens devront les supporter de manière privée. En parallèle, nous devons aussi veiller à ce que l’argent soit bien géré. C’est pourquoi je mets en marche tout un programme de réformes: le financement des hôpitaux, les soins de santé mentale, la politique pharmaceutique…"

Vu le temps pris pour la formation du gouvernement, puis maintenant par la crise du coronavirus, on sera bientôt à la moitié de la législature. Disposera-t-il d’assez de temps? "Hé, je ne suis là que depuis octobre, rétorque Frank Vandenbroucke. Mais il est vraiment temps que le coronavirus occupe moins de place dans mon agenda, pour que nous puissions nous attaquer aux réformes."

L’interview touche à sa fin. Une dernière question, pour conclure: ne regrette-t-il pas d’avoir fait son comeback en politique? «Si je regrettais, je ne serais plus là. J’ai accepté cette mission, je dois maintenant la mener à bien."

Les phrases-clés

Il fallait trouver un équilibre très difficile entre ce qui est nécessaire pour réduire l'épidémie et des règles qui restent soutenables. En recherchant un tel équilibre, vous prenez des risques.

Nous ne mettrons pas en oeuvre les assouplissements prévus en juin si nous ne tombons pas sous les 500 patients Covid en soins intensifs.

Dans deux mois, tout le monde aura oublié cette agitation autour des terrasses.

Si je regrettais mon 'comeback' en politique, je ne serais plus là. J’ai accepté cette mission, je dois maintenant la mener à bien.

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